Radicalités

Une réponse à Olivier Roy

paru dans lundimatin#38, le 30 novembre 2015

Le 24 novembre, le "politologue spécialiste de l’Islam" Olivier Roy publiait une tribune dans les pages débat du Monde. À propos des attentats du 13 novembre, celui-ci écrivait « Il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islamisme, mais de l’islamisation de la radicalité ». Un lecteur de lundimatin s’appuie ici sur Mission Cléopatre d’Alain Chabat afin de décortiquer ce sophisme et d’en démontrer les enjeux politiques.

Les attentats du 13 novembre ne sont pas, selon Olivier Roy, imputables à l’islamisme radical, mais à la radicalité islamisée : « il ne s’agit pas de la radicalisation de l’islamisme, mais de l’islamisation de la radicalité », écrit-il dans Le Monde. Une si belle formule est trop séduisante pour ne pas être suspecte.

L’intention d’un tel propos est, semble-t-il, irréprochable : lutter contre le sinistre amalgame sur lequel surfent les projets politiques les plus scabreux, et les candidats en mal d’inspiration. Il est même probable que cette idée ne soit pas, formellement, inexacte. Les terroristes [car, dans leur cas, il s’agit bien de « terrorisme »] du 13 novembre n’ont sans doute pas été recrutés pour leur orthodoxie théologique : il ne s’agit pas de « fous d’Allah » guidés par leur seul aveuglement religieux, endoctrinés sur la base exclusive de doctrines salafistes. Ceux qui nous ont attaqués prétendent bien mener une guerre sainte, mais cette guerre, disent-ils, c’est « nous » qui la leur avons déclarée : non seulement en bombardant, du haut de nos inatteignables avions – ou autre drones à bavures –, « leurs » villes et leurs familles, mais surtout en menant une vaste campagne de marchandisation universelle, aliénant au capital tout ce qui peut prétendre à la dignité humaine. Un témoin rescapé du Bataclan raconte comment les assaillants, cherchant à s’expliquer auprès de leurs otages, ont réclamé de l’un d’entre eux qu’il brûle une épaisse liasse de billets de banque. Il est donc là – et non dans le football, les cafés parisien ou le death metal – le véritable « mode de vie à la française » visé : celui qui finit par river nos appétits et nos rêves au seul horizon de ce que peuvent offrir les rayons des vendeurs. Ainsi, on peut admettre que, quoi qu’on en dise on qu’on essaie de nous faire croire, ces attaques sont bien des actes politiques, qui, en tant que tels, doivent donner lieu à une critique politique. Visiblement, dans cette affaire le motif religieux ne joue que le rôle d’un coefficient multiplicateur ajouté de l’extérieur à une équation politique préalable ; le drame étant bien-sûr qu’un tel coefficient, par définition absolu, donne à l’équation des proportions infinies, et transforme la lutte politique en gigantomachie, gonflant ses enjeux aux dimensions de l’éternité … ce qui, il faut bien le reconnaitre, exclut finalement la dite équation des mesures sensées du politique. Reste qu’Olivier Roy n’a sans doute pas tort de refuser à l’Islam le premier rôle dans les drames que nous traversons. Ainsi, sa charmante expression semble à la fois vraie et bien intentionnée.

Mais une idée vraie, proférée dans de bonnes intentions peut néanmoins être une « mauvaise idée », au sens fort du terme. Car les idées politiques ne sont pas des théorèmes mathématiques, de purs énoncés abstraits déposés innocemment dans leur monde platonicien. Toute idée digne de ce nom est une parole, et, en tant que parole, elle est un acte ; c’est-à-dire qu’elle a des effets dans le bas monde des hommes concrets, de leurs combats et de leurs institutions, bref dans ce que Marx et Engels appellent « la vie réelle ». C’est ainsi que la formule d’Olivier Roy, « vraie » formellement parlant, n’en reste pas moins mauvaise. Car, en tant qu’acte, son effet est indéniable : participer à la disqualification de toute forme de radicalité. Dire que ces kamikazes sont des « radicaux islamisés », c’est suggérer que leur dangerosité tient de leur radicalisme : alors semble se confirmer la funeste équivalence selon laquelle radical = extrême = danger = mal.

Ainsi ce dont ressort cette élégante formule est la présentation de la radicalité comme terroriste, et cette piteuse idée semble bien être celle de nos services policiers qui se méfient autant – et sous le même motif – des radicaux religieux, écolos, ou gauchistes. D’ailleurs Jaques Munier, sur France Culture n’hésite pas à reformuler les idées d’Olivier Roy en expliquant des terroristes qu’« ils auraient pu se tourner vers l’ultra-gauche, mais pour cela il leur aurait fallu lire un minimum de texte ». Comprenez : « le djihadisme, un gauchisme pour les nuls », et peu importent les arguments des uns et des autres, l’imposant c’est leur radicalité ! CQFD : substantiver l’adjectif « radical » en nom commun « radicalité » – voir « radicalisme » – c’est supposer qu’il est l’essentiel, ce qu’il qualifie restant purement accidentel. Dans ces conditions on s’étonne de ne jamais entendre parler de « radical libéralisme » ou de « radicalisme étatique », quand bien même un prétendu état urgence permet aux services du ministère des finances de consulter, sans mandat juridique exprès, les informations docilement récoltées par les services de renseignement au motif de la sécurité nationale … Bref, il est peut-être temps de revendiquer haut et fort nos radicalités et d’en faire l’éloge, car elles ne valent qu’en vertu de ce dont elles ne sont pas l’essence, mais une caractéristique : la recherche des conditions de la justice et de la liberté collective. Il faudrait alors rappeler que, par son étymologie latine « radix », l’adjectif « radical » se dit de tout ce qui prétend ne pas s’en tenir aux feuillages superficiels, mais revendique de remonter à la racine épaisse et cachée. Autant dire que toute pensée conséquente est radicale.

Quel obscur sophisme donc a pu travestir la compréhension du radical, au point d’en faire le synonyme de l’excès démesuré ? On hérite peut-être ici d’une doctrine bien ancienne. Depuis qu’Aristote a cru bon de définir la vertu par le « juste milieu » – arguant qu’elle tient à égale distance les deux vices opposés (ce qui, notons-le au passage, présuppose une définition négative de la vertu, réservant la positivité au seul vice) – il parait sage de n’entretenir de sympathie que pour les mous consensus de la compromission. Une telle préférence pour « le centre » par réaction contre « les extrêmes », sans cesser d’être celle du « citoyen moyen », ose se draper dans les valeurs révolutionnaires de la tolérance, la liberté démocratique, voire de l’indépendance d’esprit. Belle époque ! Mais on n’a pas vu que la définition aristotélicienne, ainsi comprise, avait tout d’un paralogisme. Car si la vertu doit continuer de se comprendre comme un superlatif, il est impossible de la caractériser par la médiété. Alain Chabat, dans son Mission Cléopâtre, en donne la démonstration éloquente en proposant la réplique « Attention c’est très très tiède ! » Le ressort comique d’une telle phrase tient justement de l’incohérence logique à superlativiser (« très très ») une médiété (la tiédeur). Ainsi, quiconque se fait encore une haute estime de la vertu et de la justice véritables devra abandonner la recherche des « justes milieux » – qui sont « moyens » mais non point « justes » ¬– vomir les tièdes, et refuser tout les sophisme par lesquel le radical est disqualifié d’office.

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