Raccourci vers nulle part

Le premier romain d’Alex Ratcharge

paru dans lundimatin#338, le 10 mai 2022

Ce 13 mai, l’excellent Alex Ratcharge publie Raccourci vers nulle part aux éditions Tusitala. Nos lectrices et lecteurs les plus attentifs se rappellent certainement de sa formidable BD intitulée AAACABABAB et d’une nouvelle inédite que nous avions publiée en 2019, Scumbag. Dans ce premier roman, l’enquête familiale et la romance maudite ont pour cadre un univers inspiré des squats punks et autonomes parisiens au début des années 2000. En voici la scène d’ouverture.

2002

Ça faisait des lustres que le sac d’os n’avait pas fait des siennes et, bien entendu, c’est arrivé au pire des moments : la nuit où mon groupe a enfin réussi à jouer dans un squat, devant ce que l’on considérait comme des « vrais punks ». Et à Paris, pour ne rien gâcher. Jusque-là on ne s’était produits que dans un garage et trois MJC de banlieue, avec pour tout public les binoclards du lycée.
Pavel, le vieux qui nous avait invités, devait avoir trente ans minimum. Il avait lu une chronique élogieuse de mon fanzine dans Ration totale, et ça nous avait ouvert la maison qu’il occupait avec une dizaine d’increvables : le Sud. Une bâtisse délabrée en bordure de Paris, dans un coin sans verdure ni boutiques ni rien – mi-désert urbain, mi-zone industrielle, entre terrains vagues, périphérique, station-service et usine de traitement des déchets. Et au milieu de tout ça, donc, le Sud, cette oasis aux briques peinturlurées sur dix couches.
Moi devant le bar, le vieux squatteur derrière, on était accoudés aux palettes qui composaient le comptoir. Quand je lui ai réclamé une Kro, il m’a toisé du haut de son mètre quatre-vingt-dix, la paume lovée sur son ventre à bière, avant de me demander si je n’étais pas « un peu trop jeune pour autant picoler ».
Je me suis senti rougir. J’ai bredouillé un truc incompréhensible. Pavel a bâillé, ricané, puis il m’a tendu ma bouteille verte de trente- trois centilitres.
J’ai sorti mon portefeuille de mon jean. « Ça fait combien ?
— Gratos si tu joues. T’es bien là pour ça, que je sache ? »
Avant que je ne le remercie, il s’est tourné vers une petite brune en T-shirt Velvet Underground, qui lui a demandé un Coca light avec un accent espagnol.
Décidément, je n’y comprenais rien à ce squat : je m’étais attendu à ce que tout le monde arbore une crête et un perf, mais la plupart se contentaient de T-shirts de groupes et de chevelures passe-partout. Avec ma carrure de junkie, ma boule à zéro, mon bracelet à clous et mon T-shirt Negative Approach, je ne faisais même pas partie des moins destroy, et ça me décevait autant que ça me rassurait.
Dans la cour, un barbu à dreadlocks et une blonde à casquette allumaient un brasero, sans doute pour le folklore vu qu’on était en juillet. Une dizaine de chiens erraient au milieu d’une centaine d’humains, dont la plupart avaient une Kro en main. Une fois terminées, ils les jetaient dans un caddie qui en débordait déjà. Des palissades nous séparaient de l’usine dont la nuit grignotait la cheminée.
« Mec, c’est l’apocalypse nucléaire ce squat, on se croirait en Irak ! »
Lui, c’était Crack, notre chanteur-guitariste. Le plus bavard de nous trois, et le seul à ne pas avoir l’air bon pour la désintox. Sa touffe de cheveux, limite afro, était teinte en blond peroxydé, et il portait son T-shirt des Résidus De Fausses Couches, fait maison au marqueur violet. Selon lui, c’était « le groupe le plus culte des années 1980 ». Mais j’aurais parié que le seul endroit où il avait existé, c’était dans sa tête. Déjà au collège, avec les potes, on le surnommait « le Marseillais ». Et quand il avait arrêté de se défoncer, c’était devenu Crack.
« À l’Irak alors. » J’ai levé ma Kro vers lui, puis vers Lucie, notre batteuse, qui a fait non de la tête en crachant à deux centimètres de ses Docs. C’était l’une des seules de la soirée à porter des manches longues, pour dissimuler son psoriasis, la maladie inflammatoire qui lui infestait la peau.
« Si vous cherchez de la came, nous a expliqué Crack comme s’il connaissait l’endroit par cœur, c’est clair qu’on trouve tous les produits du monde dans ce squat. Héro, coke, speed, taz, trip... Suffit de demander.
— Bravo, a fait Lucie, t’as lu ça dans Le Figaro  ?
— J’observe, c’est tout. » Crack a levé ses deux paumes en signe d’innocence. « Regarde leurs tronches : t’oserais dire qu’ils ressemblent pas tous à des figurants dans Trainspotting  ? Dans cinq minutes la moitié seront morts d’overdose.
— Eh les branleurs, vous venez jouer ou faut le faire à votre place ? »
On était sur un nuage en suivant Pavel à l’intérieur. Jouer dans un squat, pour nous, c’était Bercy. Des années qu’on en rêvait et, sans Pavel, ce ne serait peut-être jamais arrivé. On s’était juré de jouer le plus vite, le plus fort, le plus carré possible. Pour Lucie, question de fierté féministe. Pour Crack et moi, il s’agissait de montrer qu’en banlieue aussi on prenait notre boucan au sérieux.
Comme toute la maison, la salle de concert était couverte de graffitis criards et d’affiches en noir et blanc. Elle sentait la bière, le tabac et devait mesurer trente mètres carrés. On n’y trouvait pas de scène, mais six palettes regroupées à terre, de sorte qu’on n’était pas au-dessus du public, mais face à lui.
Lucie a testé sa caisse claire. La dizaine de personnes qui patientaient déjà ont vite compris qu’on ne déconnait pas : elle s’entraînait depuis des années à dépasser le mur du son. Dès lors qu’elle rossait son instrument, elle ressuscitait. Son mal-être s’évaporait à en invisibiliser son psoriasis. Ne restaient que ses longs cheveux rouges et ses deux piercings nasaux qui brillaient. Dans ces moments-là, je me trouvais idiot de me montrer si distant avec elle.
« Oh Pierrot ! » Crack sautillait sur place. « Pas le moment de rêvasser, mec ! »
J’ai fait une grimace à Lucie, branché ma basse, ajusté ma lanière.
Crack a vissé son micro en haut du pied. « Check check check ! »
D’autres curieux sont arrivés. Une centaine d’yeux étaient braqués sur nous.
Les premiers accords de guitare ont jailli de l’ampli de Crack pendant que Lucie continuait de s’échauffer. Les battements de mon cœur se sont confondus avec ceux de sa grosse caisse. J’ai testé le riff de « Nervous Breakdown » de Black Flag, qui ne contenait que quatre notes et dont le titre était de circonstance.
« C’est bon, vous êtes prêts ? » Lucie trépignait derrière sa batterie.
Crack a hoché la tête six fois de suite, à une telle vitesse que son afro blonde s’est trémoussée tel un buisson sous le blizzard.
On était à deux doigts d’y aller lorsque, en vérifiant si j’avais bien mon médiator de rechange, j’ai réalisé qu’un objet manquait dans ma poche. Mon porte-bonheur : la petite figurine de troll que je trimballais toujours.
« Salut, Paris, on est Banlieue Mentale ! a crié Crack dans le micro.
— Attends, attends ! » J’ai remué les mains en l’air en guise de SOS.
Mes deux camarades m’ont fusillé du regard.
« Euh, fausse alerte, a dit Crack au public. Juste une seconde... » J’ai retourné les poches de mon jean. Pas de figurine. Idem sur les palettes à mes pieds. Devant moi, rien, à part les godasses et le parterre de mégots. L’avais-je oubliée chez mes parents ? Impossible. Et bien sûr il fallait que ce soit maintenant que je l’égare, alors que des dizaines de parisiens attendaient de voir de quel bois on se chauffait. Et si je partais à sa recherche ? Ça risquait de prendre des siècles. Si par malheur Pavel s’impatientait et annulait notre set, jamais je n’allais pouvoir me le pardonner. Lucie et Crack non plus.
Je me suis penché sur le micro de Crack et j’ai parlé d’une voix chevrotante. « Pardon, personne aurait vu traîner un petit troll aux cheveux verts ? » Je suais comme un vieil ivrogne. « Je l’ai perdu, je...
— Et moi j’ai paumé mon elfe ! a crié Pavel au premier rang.
— Qui a vu mon nain de jardin ? a rétorqué une meuf à la carrure d’asperge.
— Ouais, mais nan... » J’ai hésité à continuer, car ma voix n’avait plus rien de celle d’un punk de vingt ans : aiguë et cassée, on aurait dit un bambin en pleine mue. « OK, c’est un jouet, mais c’est mon porte-bonheur... Il mesure cinq centimètres, tout nu avec une sorte de crête verte. Si vous le voyez...
— Ooooh, a crié un vieil édenté, le bébé il a perdu son doudou ! » Une bonne dizaine de personnes, dont Pavel, ont éclaté de rire.
J’aurais voulu leur expliquer l’importance de ce troll mais, comme j’étais déjà en train de passer pour un matérialiste doublé d’un gamin attardé, j’étais coincé : je ne pouvais ni abandonner Lucie et Crack pour remuer ciel et terre à la recherche de mon porte-bonheur, ni jouer de la basse comme si de rien n’était.
Si la salle avait été un vaisseau spatial, c’est alors qu’il aurait décollé. Le sol a tangué, les murs ont tremblé, les graffitis ont viré au fluo avant de faner en un brouillard enveloppant des ruines devenues grises. Quant à moi, je ne percevais plus tout ça avec mes yeux, ni même avec mes neurones, mais avec ceux d’un spectre qui flottait dans le public. Et mon corps ? Au lieu du jeune punk cool qu’il s’efforçait d’évoquer en temps normal, il n’en restait qu’un sac d’os translucide – c’était le Squelette, et ça signifiait forcément des emmerdes.
Ce sac d’os a serré les dents. D’un tremblement du menton, il a signifié à Lucie qu’elle pouvait commencer. Mais malgré ses orbites noires et inexpressives, je savais qu’il ne pensait qu’à crucifier un à un tous ces punks.
Lucie le sentait aussi. Elle lui a jeté un regard où l’embarras le disputait à l’incompréhension, accompagné d’un haussement d’épaules, baguettes en l’air.
Elle a martelé ses fûts. Le groupe a enchaîné ses huit morceaux. Vers le troisième, des filaments lumineux ont transpercé le brouillard jusqu’à ce qu’il s’évapore. J’avais la gerbe. Quant au Squelette, ça devenait de plus en plus flagrant qu’il était obnubilé par son troll et par son humiliation : de la première à la dernière seconde, il a enchaîné tant de fausses notes, de larsens et d’oublis, que le public quittait la salle par grappes.
Pour le dernier morceau, il ne restait que six personnes. Pavel n’en était pas. Adossé au mur du fond, un nain feuilletait un polar de la Série Noire.
« Bon ben, voilà... a bafouillé Crack après la dernière note. Merci d’être restés jusqu’au bout... Et si jamais vous trouvez un petit troll... » Les six survivants, dont le nain, sont repartis vers le bar en riant. « Là, t’as fait fort. » Crack ne daignait même pas regarder le Squelette : il rangeait déjà sa guitare dans sa housse. « T’es sûr que t’étais accordé ? »
La discussion aurait sans doute dégénéré si on n’avait pas tapoté l’épaule du sac d’os : c’était la petite brune avec l’accent espagnol et le T-shirt Velvet Underground, celle qui avait commandé un Coca light au bar un peu plus tôt.
« Excuse... Ça doit être à toi, ça ? » Elle lui a tendu un petit objet.
Dès que le Squelette a reconnu sa figurine de troll, j’ai réintégré son crâne et je me suis empressé de l’oublier pour saisir notre porte- bonheur, le ranger dans ma poche, et noyer la petite brune sous les remerciements.
« Mais pas de problème, c’est normal, non ? »
Elle ne mesurait pas plus d’un mètre cinquante-cinq, avec un visage rond coiffé de courtes boucles brunes. En bas de son T-shirt Velvet Underground, au-dessus de sa longue jupe noire, on distinguait le pli d’un bourrelet. Avec un sourire révélant l’avancée de ses incisives, elle m’a expliqué avoir trouvé mon troll par terre, juste avant qu’une rangers ne l’écrabouille.
« Merci, mille mercis... Tu peux pas savoir à quel point...
— Oh là là, mais c’est rien du tout ! » Son rire a éclipsé une nouvelle salve de mes remerciements. « C’est ton talisman, un truc comme ça ? »
Maintenant que c’était réglé, je n’avais plus envie d’en parler, mais comme je ne voulais pas non plus qu’elle s’en aille, je lui ai demandé son prénom.
« Mayra, enchantée. Et toi ?
— Maria ? ai-je fait en me grattant l’arrière du crâne.
— Non non : Ma-y-ra. Je suis de Caracas. C’est au Venezuela. Je vis en France depuis quelques mois. C’était très cool votre concert... » Je l’ai à nouveau remerciée, tout en notant qu’elle avait pris la peine de mentir quant à la qualité de notre prestation.
« Moi c’est Pierrot... Et toi, euh... T’étais déjà venue dans ce squat ? »
C’est à ce moment que Lucie, violette et dégoulinante, m’a fait remarquer qu’il était temps de ramener notre matos dans la Twingo de Crack.
« Ah ouais, désolé... ai-je commencé à dire à Mayra. Faut que...
— Oui, bien sûr, je sais, mais... vous avez d’autres concerts de prévus ces prochains mois ? C’est un peu dur de se faire des amis à Paris... »
Elle m’a tendu un calepin où j’ai griffonné le numéro de mes parents. On est restés plantés l’un face à l’autre quelques secondes tandis que Lucie disparaissait avec ses housses de batterie, non sans nous avoir foudroyés d’un dernier regard.

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