Quelques réflexions sur la désertion du monde technique

Le fantôme de Michel Foucault ressuscité par l’IA

paru dans lundimatin#519, le 11 mai 2026

Depuis quelques jours, une version IA d’un fantôme de Michel Foucault hante les réseaux sociaux. Tout part d’une blague que certains trouvent très drôle, d’autres beaucoup moins : foukenstein.com, l’hybridation en LLM du célèbre philosophe et de l’encore plus célèbre monstre, Frankenstein. Les auteurs de ce canular qui n’en est pas tout à fait un, saisissent l’occasion pour interroger de manière plus générale notre rapport à la technique. Peut-on se contenter de critiquer, conspuer et rejeter l’IA ou faut-il envisager de la hacker ?

Quiconque sʼest déjà aventuré dans certains espaces critiques de Bluesky, Mastodon ou Instagram connaît le réflexe. Dès quʼun projet touche aux LLMs (Grand modèle de langage), à la génération dʼimages ou à un algorithme dʼapprentissage, le soupçon précède souvent lʼexamen : technosolutionnisme, technocésarisme, technoautoritarisme…

Le terme « technofascisme » circule désormais comme une clé qui prétend ouvrir toutes les serrures et qui, ce faisant, finit surtout par reconduire une évidence : une IA générative sans capital, sans terres rares, sans travailleurs du clic, sans néo-colonialisme, sans prédation de nos données personnelles et sans spoliation massive des bibliothèques, des œuvres et des archives nʼexiste pas. Il y a de la violence, du racket et de la prédation dans cette infrastructure, et quiconque prétend le contraire soit ne comprend pas le fonctionnement de cette industrie soit est en train dʼessayer de vous vendre quelque chose.

Cette ossification de la critique est en soi parfaitement compréhensible. Elle dit une fatigue réelle, un écœurement légitime face aux promesses des militants du capital qui passent leur temps à grimer leur lubies et leurs intérêts en révolution. Mais cette ossification dit peut-être aussi quelque chose de moins glorieux : un abandon, une désertion du monde technique.

Et cet abandon est peut-être périlleux. Non pas parce que lʼIA constituerait enfin une technique politique — le nucléaire, le pétrole, les réseaux logistiques ou lʼécriture lʼétaient déjà, chacun à leur manière — mais parce que celle-là est en train de devenir, à grande vitesse, l’infrastructure, le substrat même par lequel passeront demain l’accès aux savoirs, la production des énoncés et la circulation des idées. Le hic, cʼest qu’on ne risque pas de peser sur ce qu’on a refusé d’examiner, de détourner ou de hacker dans son petit laboratoire dʼidées.

L’écriture servait l’État. Lʼimprimerie, rappelons-le, avant de servir la Réforme, servait le commerce des indulgences — cette fabrique tarifée du salut chrétien, adossée à une fiction admirablement profitable, le purgatoire et ses flammes, dont lʼinstitution ecclésiale écoulait l’antidote sur papier contre florins sonnants à travers les premières presses de Gutenberg. Ce sont pourtant ces mêmes presses, ces mêmes caractères mobiles — ou plutôt cette même infrastructure technique, passée dans dʼautres mains, branchée sur dʼautres colères, dʼautres conflits, dʼautres formes de circulation — qui finirent par cracher les quatrevingt-quinze thèses de Luther.

Une indulgence ou “passeport pour le paradis” datée de 1333.

Avec lʼIA, la comparaison vaut moins comme équivalence historique que comme leçon tactique. Luther nʼa pas critiqué les presses de Gutenberg depuis lʼextérieur — il les a utilisées. Les quatre-vingt-quinze thèses sont une prise sur le dispositif dʼimprimerie, pas une simple dénonciation à son propos. Une prise, au sens où lʼon grimpe : un point dʼaccroche, un endroit où la main se referme et où le geste, lʼacte, devient possible. Toute technique en distribue. Cʼest ce que Simondon appelait lʼécart entre lʼintention fabricatrice — celle qui dépose lʼobjet dans le monde — et lʼintention utilisatrice, qui, parce quʼelle vient dʼailleurs, nʼa aucune raison de coïncider avec la première. La question, devant un dispositif — une serrure, un portail, une IA — nʼest jamais dʼabord : que fautil en penser ? Cʼest : où peut-on lʼattraper ?

La cuillère utilisé par le prisonnier danois Carl August Lorentzen pour son évasion en 1949. Il laissera dans sa cellule vide un mot : “Where thereʼs a will, thereʼs a way”. Vu dans lʼexcellent : Key Notes on the Unruly City / Adam Kraft

Foucault sous LLM

Vous avez peut-être vu passer cet étrange site : foukenstein.com ; un col roulé beige en 3D qui flotte à l’écran, et d’où émerge, à la demande, la voix de Michel Foucault.

Au départ de Foukenstein, il y avait moins un projet quʼune profanation un peu idiote : prendre Foucault au mot. Puisquʼil annonçait lui-même la dissolution de lʼauteur et la survivance autonome des discours, pourquoi ne pas pousser le geste jusquʼau mauvais goût ? Cloner sa voix, brancher quelques gigaoctets de Michel sur un LLM open source, et regarder ce que ce monstre philosophique devenait capable de dire.

Et puis, les choses allant, en bricolant cette machine — en l’alimentant, en la corrigeant, en la cassant, en la rebricolant — on s’est aperçu de quelque chose : on était en train de faire lʼexpérience de ce que pourrait être une machine réglée non sur une neutralité abstraite, mais sur une communauté de problèmes, de textes, dʼaffects et dʼennemis. Une machine qui ne parlerait pas au nom dʼun Parti, mais depuis ce fond commun où se composent déjà nos évidences, nos colères et nos manières de lire le monde.

Il nous faudra faire lʼeffort, alors, de ne pas fétichiser la forme-livre. De nous en tenir, plutôt, à lʼopération tactique dont il constituait le support : mettre en partage, depuis la circulation de marques muettes, une forme de vie, un problème, une certaine disposition des évidences ; indiquer une position qui, depuis le lieu sans nom de lʼécriture, appelle à vérifier son effectivité dans le réel. Livres, tracts, journaux, brochures ou revues nʼétaient pas seulement des supports de doctrine ; ils formaient des manières de voir, de parler, de se tenir, de reconnaître des alliés et des ennemis, dʼhabiter une fidélité. Or nous entrons dans une époque où lʼon lit peut-être moins quʼon ne dialogue avec des machines : lʼaccès aux textes passe de plus en plus par une voix synthétique, disponible, capable de résumer, traduire, comparer, reformuler, relancer. Abandonner cette voix aux corpus dominants, aux prudences institutionnelles, aux langues managériales et aux neutralités de façade serait une paresse que les condamnations, justifiées mais peu opérantes du technofascisme, ne devraient pas occulter.

On découvrira peut-être, alors, que dʼautres communautés sont susceptibles, par delà le livre, de se constituer en discutant avec ces machines. Que choisir la voix dʼoù nous parle ce monde pourrait bien ressembler, dʼici peu, à un geste politique : un choix qui nous force à prendre position et à nous tenir à cette position. Nous ne proposons évidemment pas dʼexhumer ici le fantasme dʼun catéchisme ou dʼune ligne de Parti - lʼarchitecture des LLMs sʼy prêterait de toute façon assez mal, mais de discuter des archives, des bibliothèques, des problèmes, des ennemis, des affects communs à partir desquels ces machines nous parlent. Une IA nʼest jamais seulement un modèle - Claude, ChatGPT, Mistral, etc. : cʼest un agencement de textes, de filtres, de consignes, de mémoires, dʼinterfaces, de choix documentaires, de gestes dʼusage. La question politique deviendrait alors : depuis quel monde cette voix parle-t-elle ? Quels morts fait-elle revenir ? Quels livres rend-elle praticables ? Quels conflits sait-elle nommer ? Quels mots refuse-t-elle dʼadoucir ?

Il nous faudra alors accepter que ces machines parlent dʼune voix qui ne sʼattribue à aucune intériorité ni aucune volonté. Que leurs paroles, donc, ne veuillent rien dire. Cʼest là, dʼailleurs, lʼune des principales critiques qui leur est adressée : quʼune voix se lève sans personne pour en répondre. Lʼétrangeté de la chose rend en fait visible une fissure plus ancienne. La politique moderne a beaucoup réclamé du sujet - ou dʼune certaine forme de sujet : quʼil possède sa parole, quʼil réponde de ses mots, quʼil les assume comme expression de sa conscience, comme manifestation de sa volonté. Ce sujet, nous le savons, était une fiction : le discours, déjà, le précédait ; çà parlait à travers lui avant même quʼil ne prenne la parole. LʼIA débarrasse cette fiction du dernier ornement humaniste dont notre société sʼévertuait encore à lʼentourer : ça parle, et pourtant aucun sujet ne vient recueillir la parole dans lʼunité rassurante dʼune intention, dʼune biographie ou dʼune conscience. Il ne sʼagirait pas dʼen conclure à la disparition heureuse du sujet, mais de prendre acte de ce que cette vérité là du sujet est morte. Et de chercher, au contact de ces parole sans propriétaire, dʼautres régimes de subjectivation politique : des manières de sʼengager dans ce qui se dit sans chercher à y restaurer un auteur souverain, mais en faisant malgré tout tenir une position, une fidélité, un camp.

On écoutera donc les trois prises de parole de Foukenstein qui suivent non comme des oracles, mais comme les borborygmes dʼun monstre de foire : sans y croire tout à fait, sans lui demander dʼavoir raison, avec ce mélange de rire, de gêne et dʼattention quʼon réserve aux créatures mal cousues. Mais cʼest peut-être depuis ce grotesque même quʼil faut prendre au sérieux ce quʼil laisse entrevoir : la possibilité dʼune voix synthétique qui ne parlerait pas depuis cette neutralité du monde dont la Silicon Valley aime se donner pour organe, mais depuis des archives, des colères et des fidélités situées. Non pas une voix “objective”, extérieure à ce quʼelle décrit, mais une voix partielle, engagée dans les antagonismes quʼelle rend lisibles.

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