Quelques réflexions à la veille de l’ouverture d’un procès pour sabotages et incendies

De la personnalité en milieu judiciaire

paru dans lundimatin#512, le 17 mars 2026

Les éléments de réflexion qui suivent sont proposés en soutien aux deux inculpé.es dans l’affaire dite du 15-Juin. Arrêté.es le 15 juin 2021 en Limousin, à la suite d’une enquête menée avec les moyens de l’« antiterrorisme », les voilà désormais convoqué.es devant la justice les 19 et 20 mars à Limoges, pour répondre des accusations d’« association de malfaiteurs » et « dégradations de biens par moyens dangereux pour les personnes ». Les faits incriminés sont des sabotages par incendie (antennes-relais, véhicules Enedis), en opposition au déploiement du compteur Linky et de la 5G, en février 2020 et janvier 2021.

« En terrain mortel, battez-vous. »
Sun Tzu

Mesure d’investigation, définie par leur Code de procédure pénale, l’« enquête de personnalité » désigne ce fétiche judiciaire tout investi du pouvoir magique d’établir les coordonnées sociale et psychologique d’une personne « mise en cause » – dont celles et ceux qui portent – et porteront encore – contre ce monde saturé d’ondes, de cages, de sang, une diversité salutaire de gestes – qu’ils soient d’appel, d’alerte ou bien d’attaque – et qui sont à ce titre en proie à toute la meute industrielle des instances et catégories de la répression pénale.

Dans le théâtre grec antique, la persona désigne le masque que porte le/la comédien.ne. Ce masque prédéfinit un rôle, auquel le public assigne par anticipation celui ou celle qui a pour fonction de l’incarner au sein d’une dramaturgie réglée d’avance.

De même, la Justice [sic] assujettit la persona au régime intentionnel de sa mascarade, laquelle prédétermine un ensemble de projets, de paroles et d’actions, attendus de la part de l’accusé.e comme de la part de ses interlocuteurs/trices en charge de lui administrer la questionpuisqu’il s’agit de faire parler  ; puisque les « auditions » de garde-à-vue – comme les « audiences » du tribunal – ne procèdent que d’un seul et même interrogatoire continué, et ne prétendent situer ou non l’accusé.e sur l’échelle de sa dangerosité supposée qu’à l’aune d’une alternative tronquée par la présomption même de culpabilité qu’elle maquille.

Dès lors, la persona se voit placée en situation de répondre au préjugé d’une commande, le plus souvent d’inspiration mythologique. Chaque masque impose donc à qui s’en voit affublé d’autoréaliser le programme comportemental qui est le sien dans le cadre d’une intrigue déjà nouée. Rien d’étonnant à ce que tel dossier d’instruction ne perçoive dans les inculpé.es que « des personnages » prédisposés à « apparaître comme les meneurs » ; ou que la scène piégée de telle garde à vue appelle un devoir-être digne des courtisaneries de l’entretien d’embauche, lorsque le prévenu passe pour avoir validé les compétences de politesse et de correction, du point de vue de la police et de sa direction d’acteurs.

De fait, la notion de « personnalité » implique une opération progressive de réduction : celle du visage – cet infini – à l’un des masques disponibles dans la nomenclature judiciaire des « profils particuliers de personnes ». Dans une sorte de didascalie à la Molière, un PV de garde à vue à l’ère du Covid peut juger nécessaire de mentionner que l’accusé.e « trifouille son masque »… Ici, nul sens du comique. Le geste est au contraire appréhendé sous l’angle de la dis/simulation. Pour l’enquêteur, les plis grimaçants du masque équivalent les traits froissés du visage : brouillage illisible de la persona, contamination suspecte du rôle, soustraction coupable au pouvoir d’assignation du dramaturge en chef.

Finalement, le paradigme de la « personnalité » fonctionne comme une police de perception, comme le prisme essentiellement accusatoire d’un procès toujours-déjà en cours, puisqu’il a pour objet, argument et seule perspective l’intention que suppose le masque. Ainsi, l’« hypothèse » accusatoire d’une instruction peut s’autoriser – « au regard de leur personnalité » – de l’« engagement contestataire » de tel prévenu, de la « lutte contre les éoliennes » de telle autre, quand ce n’est pas d’une participation pure et simple à des « manifestations »…

À l’instar de l’idéologie selon Althusser, un dossier d’instruction représente le rapport imaginaire que Police et Justice entretiennent à l’égard de toute présence critique au réel. L’instruction (se) raconte en effet une ou plusieurs « personnalités » à partir des indices qui en assurent la distribution, et selon des dispositifs d’énonciation qui en ébauchent, composent, retouchent et définissent les traits, au travers de l’enquête, des écoutes, du voisinage, de la perquisition, des auditions, etc. Dans ce cadre, déconstruire l’acception judiciaire d’« environnement », dont le déterminisme vulgaire dessine une « personnalité » par amalgame, c’est porter au jour la trame unique d’une caricature à charge, en désarmer les dissonances autant que les absurdités.

Car enfin, à quoi travaillent l’instruction, les interrogatoires, les juges, sinon au design idéologique d’une forme de vie criminalisée. Que tel PV s’acharne sur le contexte supposément « radical » et « marginal » de l’accusé.e, affublé.e de surcroît d’un « mode de vie alternatif », et c’est tout un décor à charge que la narration policière du « dossier » impose à sa persona, ici réduite à quelque « lieu bien connu » (des balances de service ?), là déchue de sa dignité d’habiter pour être assignée au seul calcul conspiratif de « l’implantation »…

Souvent, ces divagations paranoïaques n’imaginent rien de moins qu’un agenda « occulte », dont découle un profilage qui n’a pour preuves qu’une sélection d’écoutes, vaguement recodées en « contacts », voire la rumeur publique, lorsque tels accusés auraient « fait parler d’eux »… Il en résulte une confusion grotesque, comme en atteste une débauche de qualifications hétéroclites, obsessionnelles et/ou contradictoires. D’emblée, tel camarade sera doté d’une « sensibilité écologique », telle autre sera littéralement animée d’une « vision de la société tournée vers l’écologie », quand « les milieux anarchistes » ne sont jamais bien loin pour les environnementalistes de la PJ ou de la SDAT.

Il n’est pas rare que le récit judiciaire cherche également à subsumer son indigence matérielle par le recours compulsif à l’« idéologie », abstraction suspecte s’il en est. Objet d’une « Appréciation sous l’angle de l’idéologie », une accusée se verra accoler le masque jugé horrifique d’une « idéologie radicale », tandis que l’état particulièrement sélectif et comme prémédité d’une bibliothèque, réalisé au cours de quelque perquisition, ne retiendra que des ouvrages « à l’idéologie contestataire »… Tel est l’enfer de la fable politique que se raconte ici ou là cette bibliophobie en gilet pare-balles et fusil d’assaut. Régulièrement mentionnés comme autant de pièces à conviction idéologiques, bon nombre d’ouvrages – du Comité Invisible à Andréas Malm en passant par tel carnet de chants révolutionnaires… – servent un effet de liste à charge qui associe des titres opportunément choisis pour leurs connotations a priori spectaculaires.

Sans autre référence que lui-même, le dossier joue de sa créature « idéologique » sur la scène minée d’une instruction marionnettiste dont plusieurs figures négatives fonctionnent comme autant de masques au sein d’une même gamme accusatoire.

Il y a souvent l’insupportable « refus » de l’accusé.e : celui de se soumettre aux « formalités anthropométriques » ou de collaborer au prélèvement ADN. On rapporte même qu’une « enquête sociale » au comble de la farce signale qu’un inculpé « rejette certains piliers de la société » tels que… « multinationales » et « grands groupes » ! Ailleurs, c’est l’« influence » – bien entendu nocive – que l’inculpé.e, mécaniquement érigé.e en éminence grise d’une « mouvance », exercerait « sur le secteur où il/elle demeure ».

Au fil de ses tableaux, la dramaturgie judiciaire dessine une carte mentale volontairement inquiétante de sa persona  : « ne pas utiliser le téléphone » attesterait par exemple d’une préoccupation redoutable, celle de « ne pas laisser de traces », manifestation évidente d’un « culte du secret »… Pire, tel accusé préférerait « les rencontres physiques » à la transparence – pourtant si honnête – des ondes, dans le but fantasmé « d’assurer la clandestinité de ses échanges ». À l’heure du tracking généralisé, ne pas laisser de traces équivaudrait donc l’aveu, sinon le signal – évidemment suspect – d’une (mauvaise) intention, prélude à tous les crimes...

De même, au cours de telle audition, quelque « enquêteur » ne cessera d’accoler au visage de l’accusé.e le masque du « mensonge ». Dans ce cadre, il arrive que l’interrogatoire mobilise une grammaire plus agressive de l’interpellation, aux fins d’en personnaliser le régime émotionnel, de manière à déstabiliser le ou la coupable : « Pourquoi tu me mens ? »…

De toute évidence, le cœur a ses raisons que la police ignore. Et de fait, ni l’ordre ni la logique du discours de tel ou telle inculpé.e n’adhèrent à l’étalon normatif d’une « personnalité » prédéfinie par les canons de la rationalité judiciaire. Il arrive ainsi que ne pas reconnaître les faits, autrement dit ne pas se reconnaître dans le rôle arbitraire auquel assigne la distribution du « dossier », suscite chez quelque encagoulé de la SDAT certain jugement aussi réprobateur que familier, du type « à mon sens, tu te ridiculises ». Ce qui, de la part d’un.e gardé.e à vue, relève d’une cohérence à soi, n’évoque à ce genre d’esprit dérangé que la figure déraisonnable du bouffon comique – un transfert pour le moins révélateur… Qu’un accusé rappelle : « Je suis intègre avec moi-même » ; qu’une autre convienne avec raison de la complexité inhérente à toute forme d’interprétation lorsqu’il s’agit d’approcher les motivations sensibles de son geste : le récit policier reste imperturbablement sourd à toute voix contradictoire, dès lors qu’elle déroge au rôle-à-charge de la persona.

Intégrité ? Complexité ? Sensibilité ? Pour la police et la Justice, ce ne sont là que symptômes manifestes d’un « profil » psychopathologique… Telle instruction déplorera l’absence d’ « explications rationnelles » ; telle autre le manque « de rationalité dans les réponses » ; une autre encore évoquera des « explications fantaisistes », diagnostiquant le « refus d’apporter un éclairage rationnel », etc. Aussi dépareillée soit-elle, cette camisole discursive à prétention clinique n’en accoutre pas moins l’inculpé.e d’une déraison coupable que le récit policier s’obstine à faire défiler comme son modèle au salon judiciaire du prêt-à-porter.

Plus radical encore, il n’est pas rare que l’instruction impose à tel.le camarade un parcours personnalisé que la plupart des auditions puis des audiences s’emploient à flécher dans le sens d’un double topos incriminant. Celui de la « destruction », en lieu et place de la noblesse éthique d’un sabotage ou de l’impératif catégorique d’un désarmement, substitue par exemple au terrain de l’écologie politique celui de la « criminalité ». Un chantage moral, en quelque sorte, auquel un accusé perspicace peut répliquer ainsi : le seul fait avéré de destruction dont les auteurs sont connus, c’est bien celui « de la planète, au profit des multinationales » - CQFD.

Le topos du « meurtre », ou d’un devenir meurtrier de l’inculpé.e, procède quant à lui d’une fiction prédictive, digne de la saga antiterroriste. Une militante affirme-t-elle avec force que « s’en prendre physiquement aux personnes, c’est l’horreur » ? Un autre soutient-il qu’« on ne sauve pas la planète avec des morts » ? Rien à faire : le masque adhère, il fait le coupable.

Dès lors, de la qualification paradigmatique et surplombante des faits découle un ensemble de « profils » associés que l’« information judiciaire » surjoue pour elle-même, jusque dans le huisclos scénarisé des gardes à vue. Et cela quoi qu’en dise l’accusé.e, sommé.e de se reconnaître dans le miroir tronqué d’une « personnalité » ainsi diabolisée. Faussement spéculaire, la structure de l’interrogatoire impose de parler de soi dans la langue incriminante de l’autre, de répondre de soi par le regard accusateur de l’autre.

En ce sens, les auditions de garde-à-vue sont la déclinaison condensée du récit que le « dossier » s’est employé par ailleurs à instruire, en vue de la représentation d’un régime spécifique de vérité : le sien… Dans ce cadre, biais cognitifs et sophismes tactiques ont pour effet redoutablement pervers d’accorder un air d’évidence à la culpabilité tendancielle d’une « personnalité ».

De ce drame obscur que la Justice (se) donne à entendre sur la scène ventriloque de ses tribunaux, toute stratégie immédiate de défense mise à part, et quel que soit son degré de connivence ou de rupture avec les juges, les lois, ou son niveau de croyance, réelle ou simulée, à l’égard du « Droit » : trouvons la porte dérobée, prenons la clé des champs...

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