Quatre thèses pour une neutralisation préventive de l’antiterrorisme

« L’antiterrorisme n’est pas une forme de répression judiciaire, mais un mode de gouvernement. »

paru dans lundimatin#23, le 18 mai 2015

I. L’antiterrorisme n’est pas une forme de répression judiciaire, mais un mode de gouvernement.

Gloses :

a. Contre toute apparence, l’antiterrorisme ne vise pas centralement ceux sur qui il s’abat, mais la population en général. Il vise à obtenir, en frappant certains, un effet sur tous les autres. Que ce soit pour les rassurer en accréditant la fiction que le gouvernement serait là pour les protéger de tant de menaces, ou pour distiller un certain émoi, un certain état de terreur et de paralysie opportun dans la population – en frapper un pour en effrayer cent. Le réhaussement du « niveau de menace terroriste » ne survient jamais à un moment anodin. Il faut se souvenir que, bien avant les révélation d’Edward Snowden au sujet des programmes de surveillance généralisée des communications, le Patriot Act de 2001 et le Terrorism Act anglais de 2000 avaient explicitement autorisé la surveillance de tous au nom de la « lutte contre le terrorisme ».

b. Une généalogie de l’antiterrorisme nous ramène à la guerre d’Algérie. À l’époque, l’antiterrorisme désigne l’activité clandestine de groupes tels que la Main Rouge, formés par les services secrets français afin de provoquer le FLN et qui commettent assassinats ciblés comme attentats à la bombe contre la population algérienne. Cette généalogie se poursuit de manière non fortuite avec la « stratégie de la tension » mise en oeuvre dans les années 1970 en Italie pour contrer le mouvement révolutionnaire. Elle passe ensuite par les GAL (Groupes Antiterroristes de Libération) en Espagne et en France qui, de 1983 à 1987, sous l’égide du ministère de l’Intérieur espagnol, vont mener plus de 35 opérations, allant là aussi de l’attentat à l’assassinat, contre l’ ETA. Lors du procès des GAL, le directeur de la Guardia Civil, le général José Antonio Sáenz de Santamariá, déclarera : « La lutte antiterroriste ne peut être poursuivie dans le cadre de la loi. À cet égard, nous sommes le plus souvent au bord de la loi, en dehors de la loi et de temps à autre dans le cadre de la loi... mais il n’y a aucune autre manière que d’utiliser la guerre irrégulière contre ces types qui vous tirent dans le dos. La règle de la loi est une bonne chose mais nous ne pouvons pas définitivement la respecter parce qu’elle fait le jeu des terroristes. » Il ajoutait en 1995, dans une interview au journal El país : « Dans la lutte antiterroriste, il y a des choses que l’on ne doit pas faire. Si on les fait, il ne faut pas le dire. Si ça se dit, il faut tout nier. »

c. Le terrorisme n’est de fait pas une catégorie juridique. Il n’y a pas de définition juridique du terrorisme, c’est pourquoi il y en a tant – plus d’une centaine de différentes de par le monde. « Terrorisme » est une catégorie politique. C’est l’impossible traduction, dans le langage du droit, de la catégorie politique d’« ennemi ». Est terroriste qui a été déclaré tel par le souverain, car c’est la prérogative souveraine que de désigner l’ennemi. Ainsi, il n’est pas rare que le « terroriste » d’hier devienne, au hasard d’un renversement de régime, le souverain d’aujourd’hui, et inversement. Yitzhak Shamir tout comme Nelson Mandela ont été à la tête d’« organisations terroristes » avant de devenir chefs d’État. C’est plus récemment ce qui est arrivé aux Frères Musulmans en Égypte. Quelques jours avant de fuir le pays dans son jet privé, Ben Ali qualifiait à la télévision de « bandes terroristes » les manifestants qui allaient devenir sans tarder les « héros de la révolution ».

d. L’antiterrorisme extra-judiciaire qui exécute avant tout jugement à coups de missiles tirés depuis des drones, ou à coup d’opérations spéciales sur toute la surface du globe, n’est pas séparable de l’antiterrorisme judiciaire qui mène des procédures-fleuves et incarcère pour des décennies, ou pas. Ce sont deux aspects d’un même mode de gouvernement, c’est-à-dire de guerre menée contre la population, contre la possibilité d’une insurrection.

II. L’antiterrorisme est le nom d’une guerre, d’une guerre psychologique mondiale.

Gloses :

a. Cela fait un siècle, depuis la Première Guerre mondiale en fait, que l’on sait que la guerre n’est pas un phénomène simplement militaire, mais un fait social total - la victoire impliquant aussi bien l’industrie que la santé, la propagande que le contrôle des comportements. Mais ce n’est que depuis les guerres de décolonisation que l’on en est venu à penser comme central l’aspect psychologique de la guerre. Et il n’est pas surprenant, les guerres de décolonisation étant des guerres menées au sein de la population et contre elle, que les techniques de l’action psychologique se soient depuis lors diffusées partout, du marketing à la politique en passant par la police. Qui n’a pas pour but, de nos jours, de gagner les coeurs et les esprits, de la pop star à la multinationale en passant par le général en opération ?

b. La guerre psychologique, qu’elle consiste à pratiquer la torture, à manipuler l’opinion ou à infiltrer une organisation, vise à façonner les perceptions, celles de l’adversaire, de son propre camp ou de la masse flottante de la population. Elle est une intervention sur la carte mentale à partir de quoi chacun s’oriente dans l’existence, sur la combativité même de l’ennemi dont dépend tout combat effectif. Dans une note écrite au Secrétaire d’État John Foster Dulles, le 24 octobre 1953, l’ancien Président des États-Unis, Dwight D. Eisenhower, la définit comme étant n’importe quoi, "du chant d’un bel hymne jusqu’à l’acte de sabotage le plus ostentatoire." Dans une Notice d’information sur la défense intérieure du territoire et la guerre psychologique durant la guerre d’Algérie, l’armée française la caractérise ainsi : “C’est l’emploi planifié de la propagande et de tous moyens propres à influencer les opinions, les passions, les attitudes et le comportement de groupes humains, amis, neutres ou ennemis, en vue d’aider à la réalisation des buts nationaux du Pays.” Ce qui est en jeu ici, c’est le débarquement des armées sur le continent noir du pré-conscient, le contrôle par le gouvernement de l’affectivité même des populations, une extension inédite du domaine de la lutte.

c. Le terrorisme est le premier crime affectif de l’Histoire. Ce que l’on reproche au terroriste n’est pas centralement d’avoir commis ou médité un acte, de professer telle ou telle doctrine antidémocratique, mais bel et bien de répandre la terreur, par sa simple existence. Et la terreur est un affect. L’acte du terroriste, la violence du terroriste, c’est son existence même. Son existence terrifiante. Or il n’y a pas d’existence terrifiante. Il n’y a que des récits, des mises en scène, des images qui visent sciemment à produire le sentiment de terreur. Il y a aussi des façons d’accueillir ces récits, ces images qui désactivent ce sentiment. C’est-à-dire que le caractère terroriste d’un meurtre, d’un visage ou d’un mot d’ordre, ce sont ceux qui dominent l’état d’explicitation public, le récit social, qui le déterminent : soit les forces universellement alliées de l’antiterrorisme – les forces du spectacle.

d. Les forces antiterroristes, depuis des années maintenant, ont entrepris d’associer au fait de l’émeute, de l’action directe contre telle ou telle agent de l’empire, non le sentiment de libération, le sentiment de mieux respirer, d’être moins seul dans l’univers automatique qui nous écrase, mais l’effroi. La seule évocation du « Black Bloc », malgré toutes les explications contraires, veut induire la nécessité d’avoir peur - peur d’en être frappé, ou peur d’y être associé. Il est crucial de parvenir à défaire ce sortilège. Ne jamais se laisser isoler, en correspondant à sa propre image et à l’affect qui la suit mécaniquement. Susciter la complicité. Associer à nouveau à l’idée de révolution celle d’accroissement de puissance, de joie. Récemment, lors des émeutes qui ont suivi, à Toulouse comme à Nantes, l’assassinat de Rémi Fraisse, des banques ont été mises en morceaux. Le gouvernement, dans son éternelle tâche contre-insurrectionnelle, a bien entendu fait tourner en boucle ces images d’émeute, de destruction, de banque commençant à prendre feu en incriminant comme à l’accoutumée le « Black Bloc », les « anarchistes » et autres « extrémistes ». L’opération n’a pas eu exactement l’effet escompté : des esprits bien inspirés avaient eu la malice de taguer sur les banques en miettes « tiens, tes aggios ! ». Des « violents » qui ont de l’humour, voilà qui ne cadre pas avec le storytelling spectaculaire.

III. L’antiterrorisme est une politique globale, mise en oeuvre nationalement.

Gloses :

a. Il est notoire que, parmi les 11 propositions en vue d’une législation antiterroriste commune déposées par l’Union Européenne à l’automne 2001 « en réaction aux attentats du 11 septembre », six étaient déjà examinées avant les attentats, quatre étaient en préparation et une seule, sur le droit d’asile et l’immigration, était nouvelle. On sait aussi que la Grande-Bretagne, véritable locomotive en la matière, avait d’ores et déjà voté son Terrorism Act en 2000 qui, tout comme la future législation européenne, visait sans le dire les mouvements subversifs, notamment le mouvement antiglobalisation. Pour le général Fabio Mini, après Gênes, il ne fait dès cette époque pas de doute que « la contestation violente du système mondial [est] équivalente dans ce cas au terrorisme ».

b. Dans la décision-cadre du Conseil de l’Union européenne du 13 juin 2002 relative à la lutte contre le terrorisme, est défini comme terroriste tout acte susceptible de « porter gravement atteinte à un pays ou à une organisation internationale », quand son auteur a pour but de « gravement intimider une population », ou de « contraindre indûment des pouvoirs publics ou une organisation internationale à accomplir ou à s’abstenir d’accomplir un acte quelconque », ou encore de « gravement déstabiliser ou détruire les structures fondamentales politiques, constitutionnelles, économiques ou sociales d’un pays ou une organisation internationale ». Par son flou volontaire, cette définition permet de frapper aussi bien un mouvement de grève générale visant à faire plier un gouvernement qu’un contre-sommet – et accessoirement une organisation pratiquant la lutte armée. C’est bien évidemment comme cela qu’elle avait été interprétée par nombre d’activistes à l’époque. Il n’y avait d’ailleurs là rien de nouveau : c’est avec de pareils arguments que Margaret Thatcher avait tenté, au début des années 1980, d’appliquer la loi antiterroriste à la grève des mineurs.

c. L’application de l’antiterrorisme aux mouvements contestataires est, entre-temps, rentré dans les moeurs. En Espagne, des gens qui avaient participé, durant le mouvement dit « des indignés », au blocage du parlement catalan à Barcelone le jour du vote d’un plan d’austérité ont été convoqués devant l’Audiencia Nacional, la juridiction antiterroriste. En Grèce, ce furent, parmi tant d’autres, des camarades qui avaient occupé la mairie en réponse à une opération antiterroriste au Pirée, qui furent menacés du même sort. En France, des militants qui étaient accusés, sur la route d’une manifestation, de transporter des fumigènes et des clous tordus ont été condamnés sous antiterrorisme. D’autres, ceux de Tarnac, sont encore poursuivis sous le même chef d’accusation pour avoir, d’après la police, saboté avec des crochets de fer des lignes de TGV et surtout écrit L’insurrection qui vient. En Italie, quatre camarades, Chiara, Claudio, Nicolò et Mattia sont accusés de terrorisme pour avoir participé à une action collective, revendiquée par la totalité du mouvement No-Tav, au cours de laquelle un compresseur du chantier de la ligne à grande vitesse Lyon-Turin a été incendié. Il s’agirait de terrorisme car, ce faisant, ils auraient tenté de « contraindre les pouvoirs publics » à ne pas construire cette ligne et auraient causé « un grave dommage pour le pays », en lésant son « image ». Ils endurent, pour ce fait, des conditions de détention et de procès réservées aux chefs mafieux. Plus récemment, au Brésil, ce sont de gens qui ont eu le front d’organiser une manifestation contre le Mondial qui ont été arrêtés sous antiterrorisme.

d. Il est impossible, dans ces conditions, de songer à de grandes manifestations contre l’inauguration du siège de la Banque Centrale à Francfort sans se poser la question de neutraliser préventivement l’instrument développé par l’Union Européenne contre ce genre d’événements politiques. Or force est de constater que, jusqu’à présent, nous n’avons nulle part réussi à neutraliser l’antiterrorisme. Une des raisons de notre échec, jusqu’ici, est peut-être que nous avons toujours lutté contre lui dans le cadre national, alors qu’il s’agit d’une politique globale.

IV. En tant que politique globale, l’antiterrorisme doit être combattu globalement.

Gloses :

En 2001, en réaction à Gênes, le rédacteur en chef de la Revue Italienne de Défense écrit : « Étant donné que les forces de l’ordre connaissent bien ces guérillas antimondialistes, il ne devrait pas être difficile d’établir une banque de données européenne-internationale en vue d’identifier préalablement les individus dangereux, d’infiltrer les organisations et juste avant un événement à risque, de procéder à des mesures préventives, comme le recueil forcé de signatures, les contrôles frontaliers et la suspension de la convention de Schengen. » Plus explicitement, le président d’un quelconque Centre d’Études Stratégiques italien, préconise, face aux « mouvements antermondialistes » : « un contrôle généralisé du territoire par le biais d’une collaboration organisée et permanente entre les institutions militaires et les forces de police locales », « la création de centres d’entraînement spécialisés qui travailleront en étroite collaboration avec les Ministères de la Défense et de l’Intérieur », « empêcher l’organisation d’événements internationaux destinés à crédibiliser les activistes et leurs motivations », « inciter la presse et les médias à s’autodiscipliner (y compris par le biais de pressions institutionnelles plus ou moins apparentes) », « modifier le code pénal », « la désinformation et l’infiltration d’agents provocateurs dans le but de contrôler et de saboter » et enfin « une utilisation discrétionnaire de la rétorsion ». Il conclut : « les institutions impliquées dans cette grande offensive pourront également avoir recours à tout un éventail de contre-mesures théorisées et appliquées par les écoles américaines de contre-insurrection et française de guerre révolutionnaire. » Si l’on a en tête la fonction d’infiltration à l’échelle européenne qu’eut l’officier anglais Mark Kennedy ainsi que les stratégies policières appliquées aux derniers contre-sommets, il est certain que ces lignes ne sont pas de vains mots, mais la politique globale menée contre nous. Il nous faut donc une contre-stratégie, une contre-stratégie qui soit aussi globale que la manoeuvre ennemie.

1. Là où leur tactique consiste à nous isoler de la « population « pour nous la mettre à dos, nous devons faire en sorte que viennent à Francfort, non les seuls activistes et militants, mais les gens eux-mêmes – tous ceux qui subissent l’obscène politique de la BCE.

2. Là où leur tactique consiste à associer aux mouvements révolutionnaires le sentiment de terreur, nous devons faire rire, les tourner en dérision, faire montre d’un maximum d’esprit. Un « terroriste » qui fait rire n’est déjà plus un terroriste.

3. Là où nous luttons contre chaque cas de procédure antiterroriste à l’échelle locale ou nationale, nous devons saisir toute occasion d’en faire une affaire européenne à tout le moins. Il est fort regrettable que nous n’ayons pas été capables de faire du scandale soulevé en Angleterre par la cas Mark Kennedy une affaire européenne mettant en cause les pratiques des différentes polices qui faisaient appel à ses services.

4. Là où ils cherchent à opposer la « vie normale », apolitique, à la folie des hordes anticapitalistes, il faut au contraire faire voir la folie de la « vie normale » et la joie d’une politique qui part de la vie, de la vie ordinaire.

5. Là où les victoires du parti adverse tiennent à ce que eux ont une stratégie globale contre nous, alors que nous n’en avons pas contre eux, il nous faut reprendre un débat stratégique international, au minimum européen, pour redevenir capables de nous saisir de la situation.

Extrait de Guccio, journal international.

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