Quand lacrymo gène, levez le voile

Séance d’orthophonie à l’usage des manifestants

paru dans lundimatin#65, le 15 juin 2016

Ça se bouscule allègrement ces jours-ci, tant dans nos magnifiques centres-villes que dans certaines de nos bourgades les plus reculées. Nous qui passons le plus clair de notre temps dans une de ces campagnes, loin de tout tumulte, désirons tout de même apporter notre maigre contribution au maintien en bonne santé de ceux de nos concitoyens qui n’ont pas l’heur de porter une armure de combat. Disons « maigre contribution » car il ne s’agira ici que d’apprendre à se protéger des gaz lacrymogènes. Avec cet avantage toutefois, de pouvoir le faire sans équipement particulier.

Manifester sa désapprobation sur la voie publique ces temps-ci, n’est pas dénué de certains risques, la maréchaussée disposant d’un équipement contre lequel on peut facilement se sentir démuni. Si l’on ajoute à ça le fait que se rendre à un rassemblement en portant une écharpe peut suffire à vous rendre suspect, il y aurait (presque) de quoi se décourager complètement.

Outre la « posture menaçante » et la « patibule intimidante », le moyen de dispersion des foules le plus largement utilisé reste la grenade lacrymogène, et nombre d’afficionados des cortèges pourraient être ravis d’apprendre qu’il existe un moyen simple et discret de se prémunir des pénibles effets de ces odieux nuages qui peuvent assez facilement recouvrir un quartier et créer de dangereux mouvements de panique avec bousculades, chutes, piétinements, et débandade générale.

Tout d’abord, il faut savoir que contrairement aux lacrymo en sprays (qui irritent yeux, peau, et bronches au contact, mais sont des armes locales), la fumée des grenades (portée de 200m, vise des groupes) ne provoque la brulure et les larmes que lorsqu’on la respire, et spécialement quand elle entre dans la cavité nasale. Pour cette fumée, les lunettes de natation ne servent à rien, et retenir son souffle suffit à en ignorer les effets (mais pour un temps trop limité).

Ensuite, il faut savoir qu’il existe un moyen physiologique (assez peu spontané), de respirer en empêchant complètement l’air de passer par le nez. Ceci permet de se balader sans problèmes dans un nuage lacrymogène, sans aucune protection, et assez longtemps pour pouvoir finir ce qu’on a commencé. A condition, bien sûr, de rester hors de portée des lacrymo en spray, caoutchoucs à haute vélocité du type LBD, grenades de désencerclement et autres bidules et tonfas.

Et enfin, il faut apprendre à maîtriser ce moyen : pour ceux qui s’y connaissent en anatomie, vous n’avez qu’à isoler votre nasopharynx de votre oropharynx en contractant le voile du palais, et respirer par la bouche. Vous pourrez circuler sans larmes dans tout nuage de fumée lacrymogène. Pour les autres, où ceux qui n’y parviennent pas du premier coup, apprenez à dompter votre voile en suivant les conseils de l’orthophoniste.

1. Qui est le voile du palais ?

Le voile du palais est situé dans le prolongement du « palais dur », le plafond de la bouche, et on peut sentir sa partie avant avec la langue : il faut longer le palais dur, en partant des dents du haut vers l’arrière. La partie arrière du voile du palais est terminée par la luette, qu’on peut voir pendre si on prend un miroir. Le voile du palais joue un rôle dans la déglutition et dans la phonation (la production des sons oraux).
Le voile, c’est une cloison molle, une sorte de porte, qui délimite des espaces dans le fond de la bouche. On peut le placer dans 3 positions. Ci-dessous, les schémas montrent à chaque fois une tête de profil. Les flèches marquent le passage de l’air.

A. voile au repos

En position de repos, le voile est « au milieu », il ne touche pas les parois (ni le fond de la langue, ni le fond de la gorge = pharynx). Ainsi, quand on respire, l’air passe par le nez et par la bouche, si elle est ouverte.

B. voile relevé

Lors de la déglutition, le voile du palais s’élève, pour fermerl’accès entre la cavité nasale et la cavité buccale : ainsi, les aliments ne remontent pas dans les fosses nasales. Le palais mou prend cette même position durant la phonation : lorsqu’on prononce la plupart des sons de la langue (consonnes + a, e, i, o, u, ou).
L’air ne peut pas passer par le nez.

C. voile abaissé

Sa troisième position est abaissée, rejoignant de cette manière le « fond » de la langue, et fermant ainsi partiellement la cavité buccale. Cette position sert à émettre les sons nasaux (on, an, in, un, m, n, gn), car, dans ce cas-là, l’air passe par le nez en grande partie.

3. Le voile en manif

Bon, sachant cela, je peux maintenant vous indiquer comment obtenir ce qui nous intéresse en manif : rendre le gaz lacrymogène inoffensif ou presque.
L’idée, c’est de positionner son voile du palais de manière à ce que le gaz ne puisse pas titiller les glandes lacrymales. Ca demande un peu d’entraînement, surtout car le voile du palais répond généralement à un mouvement réflexe, donc on n’est pas habitué/es à s’en servir volontairement, mais une fois la technique apprise, et quand on agit suffisamment tôt (avant que les gaz ne nous atteignent), je vous garantis que ça marche. Vraiment.

La position recherchée : position B) renforcée. Le voile du palais doit être levé, et être plaqué contre le fond de la gorge (le pharynx) pour fermer l’accès au nez. C’est la même position que quand on avale, si vous vous rappelez du schéma plus haut. Ainsi, on respire par la bouche uniquement, l’air ne transite pas par le nez, le gaz lacrymo ne peut pas emprunter le canal lacrymo-nasal et ne peut donc pas nuire.

« Qui lever le voile sait, la lacrymo ne craint jamais »

4. Apprendre à lever le voile

Maintenant, il convient de savoir contrôler son voile du palais. On s’en sert tout le temps, mais ce qui est chaud, c’est que c’est un mouvement réflexe : personne ne s’interroge sur la position à lui faire prendre pour parler, ou pour avaler. Mais si vous voulez être paré/e face aux lacrymo, va falloir vous pencher là-dessus.

N’hésitez pas à vous entraîner pendant quelques temps, à raison de plusieurs fois par jour. C’est avec l’habitude et en découvrant petit à petit la sensation du mouvement du voile que vous parviendrez à en faire un mouvement volontaire. D’ordinaire, rappelons que c’est un mouvement reflexe.

Précisons ici que lorsque le voile du palais est levé, et qu’il ferme l’accès aux fosses nasales, la bouche est ouverte : l’air doit bien entrer et sortir, et il n’y a alors plus que la bouche ! Pas besoin qu’elle le soit beaucoup, mais il est clair que si vous avez la bouche fermée, c’est que vous n’avez pas encore acquis le truc.

Voilà quelques idées pour appréhender, apprivoiser puis maîtriser le mouvement du voile.

Exercice 1 : la voix du rhume

Quand on parle avec le voile complètement levé, on a la voix de quelqu’un/e de très enrhumé/e. Quand on est malade, on dit couramment qu’on parle du nez, mais en réalité, c’est tout l’inverse ! Les « m » deviennent des « b », les « n » des « d », les « an/on/in » sont hasardeux… car l’air ne passe plus par le nez.

Donc, la première étape pour essayer de mobiliser cette zone est de parler comme quand vous êtes enrhumé/es. Essayez de comparer vos sensations dans le fond de la gorge quand vous dites « ma maison » normalement et enrhumé/e : si vous vous concentrez, vous sentirez peut-être une forme de mouvement, celui du voile du palais. Essayez avec des phrases plus longues, qui comportent des « m » et des « n » : « Ami/e, n’imite pas la milice nationale », « mes mimosas sont immenses en mai » ou encore « même mes mains sont moites maintenant ».

Exercice 2 : un peu comme quand on avale

Le voile doit être relevé, comme dans le processus de la déglutition, quand on avale. Essayez de décomposer le mouvement de la déglutition pour capter le mouvement du voile. Vous pourrez essayer cet exercice en commençant avec de l’eau ou encore de la soupe/compote : avec l’une ou l’autre, vous y arriverez mieux. On peut bien sûr avaler de la salive, mais c’est un peu moins facile de ressentir ce qui se passe.
-  Prenez en bouche une petite quantité de liquide ; si vous en prenez trop, vous aurez plus de mal à maitriser le processus, dans un premier temps ;
-  Prenez une inspiration d’air ;
-  Commencez à avaler et arrêtez-vous au moment où l’aliment a quitté la bouche et vient tout juste de descendre dans l’œsophage ; bloquez le truc quand salive/eau/soupe a passé la jonction avec le « nez » ;
-  A ce moment-là, tout juste après que le liquide soit passé, l’accès au nez est fermé par le voile (souvenez-vous, il est levé) et il y a aussi le fond de la langue qui ferme la bouche : c’est la position idéale pour que l’aliment/liquide aille au bon endroit, c’est-à-dire qu’il descende dans l’œsophage. Dans cette situation-là, vous ne pouvez pas respirer, car nez et bouche sont fermés.
-  C’est là qu’il faut commencer à décomposer le mouvement : vous allez ouvrir la bouche et essayer de rouvrir l’accès à la bouche en abaissant le fond de la langue. Si vous parvenez à ne bouger QUE le fond de la langue, vous devez pouvoir respirer à nouveau, uniquement par la bouche, et sentir toujours une sorte de tension en haut de la gorge : c’est le voile du palais.
-  Si vous sentez que vous avez réussi, restez ainsi le temps de quelques respirations, pour bien ressentir ce que ça fait de contrôler le voile du palais.
-  Encore mieux, vous pouvez essayer, en partant de là, de mettre le voile au repos, puis de le relever volontairement.

Cet exercice permet de ressentir le mouvement du voile et le corps ayant une mémoire, si vous vous entraînez, petit à petit, ça viendra naturellement.

ATTENTION : le but de cet exercice est notamment de bien faire la différence entre le fond de la langue et le voile du palais : quand on cherche à fermer le fond de la gorge, on peut avoir tendance à obstruer l’accès à la bouche, avec la langue. Or, c’est pile l’inverse qu’on recherche contre les lacrymos !

Exercice 2 BIS :

Une variante de cet exercice commence de la même façon que l’original :
-  Prenez en bouche une petite quantité de liquide ; si vous en prenez trop, vous aurez plus de mal à maitriser le processus, dans un premier temps ;
-  Prenez une inspiration d’air ;
-  Commencez à avaler et arrêtez-vous au moment où l’aliment a quitté la bouche et vient tout juste de descendre dans l’œsophage ; bloquez le truc quand salive/eau/soupe a passé la jonction avec le « nez » ;
-  A ce moment-là, tout juste après que le liquide soit passé, l’accès au nez est fermé par le voile (souvenez-vous, il est levé) et il y a aussi le fond de la langue qui ferme la bouche : c’est la position idéale pour que l’aliment/liquide aille au bon endroit, c’est-à-dire qu’il descende dans l’œsophage. Dans cette situation-là, vous ne pouvez pas respirer, car nez et bouche sont fermés.
PUIS, ça change :
-  Il faut toujours décomposer le mouvement, mais cette fois-ci vous allez plutôt vous concentrer pour rouvrir l’accès au nez, en abaissant le voile du palais. Donc, quand votre gorge est serrée, toute fermée, vous gardez la bouche fermée et essayer de respirer par le nez. Si vous sentez que la voie est libérée, c’est que le voile est revenu en position de repos ;
-  Respirez 2 ou 3 fois par le nez puis tentez de remettre le voile dans la position précédente, pour fermer à nouveau l’accès ;
-  Répéter l’alternance plusieurs fois.

Exercice 3 : tester le nez

Pour savoir si vous arrivez à maîtriser cette fermeture nasale, l’épreuve du feu consiste à vérifier que l’air ne passe effectivement pas par le nez :
-  Avec un tout petit bout de mouchoir en papier, ou de feuille à rouler, que vous placez sur votre main, qui est placée à l’horizontale, entre le nez et la bouche, paume en bas. Si vous parlez ou respirez en mettant efficacement en œuvre la technique d’élévation du palais, le papier ne bougera pas. En revanche, si le papier bouge, c’est que l’air passe par le nez, donc que le lacrymo sera irritant.
-  Avec un oignon : Ce mouvement du voile du palais, j’ai commencé à le faire en coupant des oignons. C’est le même processus en jeu et la même parade à appliquer. Et si la technique n’est pas encore au point, les yeux vous piqueront.
IMPORTANT : il faut s’y prendre à temps ! Si vous levez le voile trop tard, la substance irritante aura déjà fait effet : il en va ainsi pour l’oignon comme pour le lacrymo.

Exercice 4 : sérum physiologique

Un autre truc pour tester la fermeture nasale :

1. Levez le voile du palais, pour fermer l’accès au nez ;
2. Prenez une capsule de sérum physiologique, penchez la tête en arrière et versez le sérum phy dans une narine.
3. Si vous avez bien levé le voile, le liquide ne descendra pas dans votre gorge.

Cet exercice peut vous aider à prendre conscience du mouvement à réaliser. Tant que vous n’y arriverez pas, ça risque d’être un peu désagréable (au moment où le sérum phy descend vers la gorge) mais ça vous entraînera d’autant plus vite !

Voilà, les ami/es, en espérant que vous apprendrez ce geste et qu’il vous servira en cas d’embrouille.
Après toutes ces infos, gardons en tête que ça reste une mauvaise idée d’inhaler des gaz lacrymogène à pleins poumons. C’est vrai, on ne sent rien dans les bronches, et même si la toxicité est faible, les lacrymo ne constituent pas un bon bol d’air pur.
Restons paré/es, et si on nous enlève tout, revendiquons nos corps comme armes et défense et, plus que jamais, le monde et la rue comme maison.

… et un petit supplément de lecture…

LA GAZETTE DES GAZEUX

Parmi l’arsenal « gazeux » de la maréchaussée on peut compter différents items qui ne fonctionnent pas tous biologiquement de la même façon.
D’un côté, les sprays de gels ou de poudres dites « au poivre » constituent une famille d’armes non-létales qui permettent de projeter localement une matière extrêmement irritante pour les voix respiratoires, la peau, et particulièrement pour le globe oculaire et la muqueuse qui l’entoure, avec réaction immédiate de la glande lacrymale qui va pleurer tout ce qu’elle peut pour inutilement tenter de rincer tout ça. Résultat : tu ne vois plus rien, tu souffres, tu paniques, mais avec un peu de chance une âme charitable qui n’aura pas bénéficié de cette gratuite distribution d’épices pourra te venir en aide…
L’autre gamme d’armement lacrymogène massivement utilisée à l’endroit des manifestants, c’est la grenade lacrymogène. En apparence ses effets sont identiques à ceux des sprays, à ceci près que sa portée est bien plus grande (200m) et que le nuage de gaz qu’elle libère est beaucoup moins local que le jet d’un spray : il touche tout le monde dans un rayon de plusieurs mètres. Mais dans ce cas-ci, le mécanisme lacrymogène n’est pas le même : ce n’est pas au contact de l’œil que le gaz provoque l’irritation (les lunettes de piscines ne servent à rien), mais c’est en venant vous chatouiller les cloisons nasales qu’il stimule les glandes lacrymales (via un parcours nerveux complexe). Donc à partir du moment où tu respires ce gaz, tu pleures, tu paniques, et tous ceux qui sont autour de toi dans le nuage font de même, ça tombe et ça se piétine, bref : c’est le bordel qui finit mal.

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