Quand la jeunesse allemande emmerdait l’État nazi

Meutes, Swings et Pirates de l’edelweiss de Sascha Lange

paru dans lundimatin#489, le 22 septembre 2025

« Pour nous, le jazz ne signifiait pas seulement la joie de vivre. C’était aussi un symbole de liberté, qui venait s’opposer à ce qu’on essayait de nous imposer par en haut. Les gens qui ne voulaient rien avoir à faire avec les nazis se sont exprimés par le jazz d’une façon que je qualifierais d’abstraite. »
Albert Mangelsdorff

Les jeunes allemand.es marchaient-iels tous.tes au pas cadencé des jeunesses hitlériennes ? Dans son livre Meutes, Swings et Pirates de l’edelweiss [1], l’historien allemand Sascha Lange bat en brèche cette idée reçue en racontant l’histoire méconnue des bandes de jeunes qui, de 1933 jusqu’à la défaite du troisième Reich, se sont organisées à contre-courant de l’encadrement et de l’endoctrinement politique de l’état nazi.

Présentes dans toutes les grandes villes, elles ont maintenu le fil vivant d’une contre-culture d’inspiration libertaire s’enracinant aussi bien dans la tradition sportive des mouvements des jeunes randonneurs propre à l’Allemagne de Weimar que dans la modernité venue d’Outre atlantique du swing , « musique de nègres » honnie par les nazis. Un livre somme qui , par les mauvais temps qui courent, délivre un message plutôt bienvenu : tout état, même dictatorial, sera toujours impuissant à éradiquer les formes de vie non-conformes.

Dans sa préface Johann Chapoutot souligne à quel point, à partir de leur conquête du pouvoir en 1933 , les nouveaux maîtres craignant de voir se reproduire la révolution spartakiste de « novembre 1918 » , ont pris très au sérieux jusqu’en 1945 le risque d’un décrochage entre pouvoir et société. D’où « une politique de négociation très habile » visant à « faire collaborer les Allemands au grand œuvre de régénération socio-biologique, économique et militaire de la nation dans le cadre de ce que les historiens ont, plus tard, appelé une « dictature de la participation.(...) Dans ces conditions, les historiens ont porté leur regard sur ce que l’anthropologue James C. Scott appellera bien plus tard l’infrapolitique. Résister au nazisme, c’est peut-être moins faire dérailler un train ou tenter d’assassiner Hitler que croiser les bras lorsque tout le monde le tend (…). Très tôt, pour les distinguer de la résistance politique et armée ( Wisterland) , ces actions ou absences d’actes ont été qualifiées de Resistenz, au sens de la résistance des matériaux, de ceux qui sont peu prompts à plier ou ployer : « une forme d’étanchéité à l’air du temps ou aux slogans de l’heure, une faible disposition à suivre le mouvement » .

Ce sont ces différentes formes de Resistenz que Sascha Lange détaille dans son livre [2] soit, plus précisément, ce qui relève de la non-conformité, du refus de respecter l’ordre social et symbolique nazi ainsi que de la protestation pouvant aller jusqu’à la diffusion de tracts. Pour raconter cette histoire méconnue de la non-conformité à l’ordre social nazi, l’historien a bénéficié de sa propre expérience puisque, né à Leipzig en 1971, il a vécu sa jeunesse dans la contre-culture hostile aux normes d’encadrement imposées par la RDA et son organisation de jeunesse, la FDJ.

« Aujourd’hui, résume t-il dans son avant-propos, quand on parle d’opposition ou même de résistance au national-socialisme au sein de la jeunesse en Allemagne, on pense la plupart du temps à la Rose blanche de Munich et dans le meilleur des cas aux Pirates de l’Edelweiss de Cologne ou aux Jeunesses swing de Hambourg. Or, la rébellion des jeunes contre le régime national-socialiste fut bien plus importante et diverse que ne le suggèrent ces trois exemples. (…) Partout dans le pays, des bandes de jeunes refusèrent le régime nazi, notamment en développant des contre-cultures (…) Ils étaient autonomes et voulaient décider par eux-mêmes ce qu’ils feraient, autant que possible. De ce fait, ils ne craignaient pas la confrontation directe avec les Jeunesses hitlériennes (JH) et n’hésitaient pas à les chasser de leurs quartiers, dans les grandes villes comme ailleurs. Dans tous les cas, il s’agissait « de groupes informels et auto-organisés, dont les membres se regroupaient par affinités personnelles ainsi que par préférences culturelles (musicales et vestimentaires en particulier). Ces groupes dont la plupart des activités relevaient de la non-conformité et de l’opposition au nazisme « agissaient dans l’illégalité et en-dehors de la tutelle des adultes ou des partis. Certaines de leurs activités pouvaient même déboucher sur des actes de résistance de nature directement politique. »

Tout commence à partir des années 1880 quand, dans le sillage de l’industrialisation et des transformations sociales et sociétales qu’elle entraîne, émerge chez les 13-21 ans la prise de conscience qu’ils constituent une classe d’âge spécifique. Celle-ci se cristallise dans la jeunesse bourgeoise à travers l’essor de groupes de randonneurs aspirant à « un retour romantique et idéalisé à la nature, à un idéal préindustriel, le tout accompagné de chansons populaires. Pour les jeunes de la classe ouvrière en revanche, ces nouveaux collectifs ont un sens politique et social, car ils sont liés à la lutte pour l’amélioration de leurs conditions de vie et de travail, souvent catastrophiques, lutte qu’ils mènent aux côtés des partis ouvriers de gauche. ». De là naît le mouvement de jeunesse Wandervogel (Oiseau de passage) rassemblant des jeunes qui à travers la randonnée, la musique et le retour aux traditions allemandes aspirent à une vie autonome loin des villes et tournée vers la nature, la fraternité et l’aventure. Après la Première Guerre mondiale et la capitulation, émerge la Bündische Jugend (Jeunesse fédérée), mouvement qui rassemble des groupes Wandervogel, des associations scoutes et d’autres mouvements de jeunesse. À côté des très populaires clubs sportifs, se développent également de nombreuses organisations de jeunesse culturelles, religieuses ou politiques. En 1926, sur neuf millions de jeunes, 4,3 millions sont adhérents d’une de ces associations, ce qui correspond à un garçon sur deux et une fille sur quatre. La Bündische Jugend est majoritairement composée de lycéens et d’étudiants issus de la bourgeoisie. Mais plus de 350 000 jeunes sont membres de mouvements de jeunesse prolétariens de gauche pour beaucoup affiliés aux partis ouvriers.

Pour ceux qui ne sont ni dans une association de jeunesse ni dans un club sportif, la seule alternative aux loisirs coûteux est d’échapper le plus possible au domicile de leurs parents, en se retrouvant entre eux dans la rue. C’est ainsi qu’émergent de nombreuses bandes, souvent composées de chômeurs, qu’on appelle les Wilde Cliquen (Bandes sauvages), et qui finissent par attirer l’attention à Berlin. « Ce sont les premiers groupes qui se retrouvent de façon autonome sans structure pour les organiser, ni adultes pour les superviser. Beaucoup d’entre eux ont des sympathies politiques avec le mouvement ouvrier de gauche. Le style qu’ils choisissent est, pour l’époque, haut en couleur : vêtements de randonnée, foulards et chapeaux colorés arborant des plumes. Si on ajoute à cela leur propension à la violence de rue, cette manifestation est tout à fait comparable à celle des bandes de punks de la fin des années 1970. Ces groupes de jeunes ont toujours une fonction d’éducation collective, En particulier dans les familles ouvrières dans lesquelles les deux parents travaillent, ou bien dont le père au chômage, les jeunes doivent apprendre très tôt à ne compter que sur eux-mêmes. Ils retrouvent dans leur quartier, dans la rue ou dans un parc pas très loin, des gens de leur âge. Pour eux, l’espace urbain n’est pas un lieu de délinquance, c’est là où ils communiquent et où ils apprennent les uns des autres. »

L’élan des organisations de jeunesse qui fleurissent sous la la république de Weimar est brutalement stoppé en 1933 avec l’arrivée au pouvoir des nationaux-socialistes qui imposent les JH comme l’unique organisme fédérateur des jeunes allemands de 10 à 18 ans. Dès le mois de mars 1933, une circulaire destinée aux dirigeants locaux du parti désigne les groupes de la Bündische Jugend comme des « ennemis du national-socialisme » et proscrit toute tentative de rapprochement avec ces collectifs. En moins d’un an, les groupes de jeunes ouvriers sont frappés d’interdiction, les groupements de jeunesse sont dissous de force et la jeunesse protestante est absorbée par la nouvelle organisation étatique.

Bien que les JH voient augmenter considérablement leurs effectifs atteignant en 1938 un taux d’adhésion de 77,2%, des centaines de milliers de jeunes n’y adhérent pas. En juillet 1934, un service de patrouille des JH est instauré pour les contrôler ainsi que ses propres membres dont certains mécontents quittent l’organisation [3]. Que font donc celles et ceux qui n’appartiennent pas ou plus aux Jeunesses hitlériennes ? Malgré l’interdiction des organisations de jeunesse de gauche, nombreux sont ceux qui restent en contact les uns avec les autres et constituent ainsi des communautés et des cercles d’amis. Quant à ceux nés autour de 1920 et trop jeunes pour être impliqués dans des activités clandestines, ils recherchent davantage de loisirs qui leur soient propres et où ils ne dépendent de personne. En contact avec leurs ainés plus politisés ils apprennent à élaborer leurs propres contre-cultures. Bon nombre de déçus de la JH rejoignent ces bandes de quartier en raison de leur autonomie, de leur refus de l’enrégimentation nazie et , autre atout moins que négligeable, de leur mixité . La tenue de base par laquelle ces jeunes s’affichent et signalent leur appartenance à une contre-culture est leur tenue de randonnée composée d’ une culotte de peau courte, d’une chemise à carreaux ou unie et de chaussures de marche. Elle les différencie visuellement non seulement des jeunes qui font partie de la Jeunesse d’État, mais aussi des adultes. Associée à des chansons particulières, des insignes, des formules de salutation et des lieux de rendez-vous, cette sorte d’uniforme devient un élément constitutif de ces groupes.

Contrairement aux JH qui les regroupent sous l’appellation commune de Bündische Jugend en raison de leur tenue identique de randonneurs, ces bandes choisissent bien d’autres noms : les Kittelbachpiraten (Pirates de Kittelbach), les Navajos, les meutes, les Mobs, les Clubs, les Blasen, les Stenze, les Edelweißpiraten (Pirates de l’Edelweiss). « Dans ces collectifs, résume Sascha Lange, tout le monde s’accorde pour rejeter les Jeunesses hitlériennes et leurs patrouilles qui harcèlent la jeunesse. Si au sein du milieu ouvrier de gauche, la ligne est fondamentalement antifasciste bien avant 1933, chez les autres jeunes, le refus du régime nazi découle du manque d’attractivité des JH et des brimades que les jeunes sympathisants de Hitler leur font subir. La pression que les JH et d’autres institutions national-socialistes exercent renforce dans la plupart des cas l’appartenance émotionnelle de toutes et tous à sa propre bande. »

Leipzig , berceau de la social-démocratie et bastion du mouvement ouvrier de gauche, est un bon exemple de l’évolution des bandes opposées au nazisme. En 1938 la Gestapo estime à 1 500 le nombre total des jeunes ayant rejoint une meute ( terme utilisé sur le tard par la Gestapo et les JH mais non revendiqué par les jeunes) et à 17 000 le nombre de ceux et celles qui ne sont pas affilié.es aux organisations de jeunesse de l’État nazi ou qui les ont déjà quittées, sur les 60 000 jeunes de 13 à 18 ans en âge de les rejoindre. On dénombre une vingtaine de bandes mais il est probable qu’il en existait bien plus. En se retrouvant régulièrement dans leurs quartiers respectifs, les meutes occupent l’espace public. « Bien sûr, nous avons riposté avec nos poings quand les Jeunesses hitlériennes nous provoquaient, se rappelle Rolf Franz de la meute Reeperbahn. Non, c’est vrai, nous n’étions pas des enfants de chœur et je ne me souviens pas qu’ils aient réussi à nous mater. » Quel que soit leur origine ( anciens JH, anciens de la Bündische Jugend, nouveaux venus ou membres de groupes de gauche) , tous s ’accordent pour contrer les JH allant jusqu’à sacager leurs locaux. Wilhelm Endres de la Meute Hundestart témoigne : « En 1933, ça a été la rupture : tout a été interdit et nos locaux ont été confisqués. Plus tard, à l’école (je n’ai jamais été dans les JH), nous avons continué à nous voir, d’une manière ou d’une autre. D’ailleurs, on a continué même après avoir fini l’école. On faisait nos trucs ensemble, on n’avait rien à voir avec l’idéologie nazie : on menait notre vie comme ça. On formait une bande homogène avec tous ceux qui ne voulaient rien avoir à faire avec la cause nazie. On faisait aussi des excursions, vers Bad Düben : là-bas, on dormait dans des meules de foin, toujours hors de la sphère d’influence des JH, qui en avaient d’ailleurs toujours après nous. »

Le développement incontrôlable des ces bandes inquiètent les autorités et à partir de 1939, des arrestations massives ont lieu suivi par des peines de prison et de travaux forcés pour « préparation d’une entreprise de haute trahison » et par l’envoi de certain.es dans des « camps de formation pour jeunes ».

Jusqu’à la fin des années 1930, les bandes de Leipzig se réfèrent à la fois culturellement et politiquement aux mouvements de l’époque de Weimar, tels que la Bündische Jugend et d’autres groupes de jeunesse de gauche. Cependant, en raison des persécutions massives engagées au cours de l’année 1939, la nouvelle génération de jeunes ouvriers nés entre 1926 et 1929 abandonne ces références. Au début des années 1940, en quête d’alternatives à la Jeunesse d’État nazie, ces groupes se tournent vers le style de vie moderne anglo-américain et vers le swing, tout comme de nombreux autres jeunes à travers l’Allemagne. Le swing incarne un nouveau mode de vie, plus moderne, hédoniste, mais aussi légèrement élitiste. Il permet de se différencier de la masse, de se sentir en symbiose avec son temps d’un point de vue culturel et à une échelle internationale. Il marque une rupture avec l’ancien temps, laissant derrière lui les chansons et les danses populaires. Il incarne un « ici et maintenant ». La grande ville devient alors un espace accueillant, un terrain de jeux. En dansant, on s’affranchit de tout ce qui est ancien. Sur la piste de danse, les jeunes veulent s’amuser et s’éclater. Le swing est à la fois un style de musique, de danse et de vêtements. À l’échelle internationale, c’est la première culture de jeunesse moderne. Pour celles et ceux qui s’intéressent au swing, il ne s’agit plus de fuir une fois par semaine les grandes villes modernes et surpeuplées pour retourner à la nature, il n’est pas non plus question de rassembler tous ceux qui partagent les mêmes idées. Les centres urbains deviennent un monde où développer individuellement son expérience, en particulier le week-end. Ce nouveau comportement s’affiche dans les tenues, qui leur permettent de se démarquer visuellement du monde des adultes, des Jeunesses hitlériennes ou encore des autres groupes, comme les jeunes ouvriers en tenue de randonnée. Il s’agit d’un look d’inspiration anglaise, élégant et moderne (écharpe blanche , chapeau , manteau clair, chemises à col ajusté, costumes sombres comme ceux vus dans les films américains et, pour les filles, maquillage tape-à-l’oeil et pour certaines pantalons avec veste et cravate).

Ces nouveaux groupes coexistent avec quelques meutes plus petites, non démantelées par la Gestapo en 1939, qui rejoignent cette culture du swing au début des années 1940. En revanche, les anciens points de rencontre des meutes, dans les rues et sur les places publiques, sont presque tous abandonnés. Désormais, les jeunes se retrouvent principalement dans des restaurants du centre de Leipzig ou de leurs quartiers. Ils renomment d’ailleurs le centre-ville

« Broadway » : avec ses bars et ses cinémas, cela correspond à l’image que les jeunes de Leipzig se font des principales artères de leur ville. Pour la jeunesse, le swing devient une forme d’énergie vitale. Il incarne une alternative à la Jeunesse d’État et à la conception que les nazis ont de la musique, perçue comme partie intégrante de la culture allemande.

En 1942 finalement, plusieurs bandes informelles voient le jour, dont le Broadway Gangster. Elles se heurtent d’emblée à l’ordonnance de police pour la protection de la jeunesse promulgué par Heinrich Himmler et aggravée par l’interdiction de tout regroupement de jeunes dans l’espace public après 21 heures . Mais rare avantage des temps de guerre, la police est en sous-effectif dans toutes les villes et ne peut donc absolument pas faire respecter cette loi de façon rigoureuse et régulière. Cela conduit à l’émergence d’espaces de liberté pour les jeunes, dont ils profitent largement.

Et les bandes ne désarment pas. En 1944, plusieurs meutes du sud-ouest de la ville se coordonnent même pour attaquer un foyer de JH. Henri Rosch, membre d’un groupe issu des Meyersche Häuser (grands ensembles construits au début du XXe siècle) se rappelle : « Les Jeunesses hitlériennes avaient leur “grand foyer à l’ouest” à la gare de Plagwitz : c’était une ancienne école, juste à côté de l’église catholique, où il y avait aussi le service de patrouille des JH. À l’époque, c’était la guerre des bandes entre nous et les JH. Une fois, on a véritablement pris ce foyer d’assaut : il y avait les Meutes de Kleinzschocher, de Meyersdorf et même de Großzschocher. Avec nous, il y avait des gens plus âgés ayant été soldats, des mutilés de guerre. C’était fou à l’époque. Et bon, ça s’est fini en queue de poisson : les Jeunesses hitlériennes ont tiré en l’air, ils étaient armés... »

Refusant d’être incorporés dans la Wehrmacht, les jeunes s’échangent des informations et fin 1943 ils prennent le risque de diffuser un tracts contre la guerre : « Jeunesse allemande ! Rejoignez-nous ! Nous nous adressons à vous ! Combattez avec nous pour la paix pour tous ! Qui a voulu la guerre ? Qui est responsable des bombardements ? Qui envoie la jeunesse à la mort ? Nous voulons avancer ensemble vers la paix ! Mais pas nous battre désespérément pour une cause vaine ! Notre vie ne doit appartenir qu’à la liberté ! Vive la bande de Broadway ! »

Ce n’est pourtant pas dans l’Allemagne centrale et orientale mais dans les centres industriels ouest-allemands du Rhin et de la Ruhr, que l’on retrouve au début des années 1940 les plus importants groupes contre-culturels de jeunesse en termes d’effectifs : les Pirates de l’Edelweiss, réputés pour leur opposition aux JH. C’est en particulier dans les villes de Cologne, Essen, Duisbourg, Düsseldorf, Oberhausen et Wuppertal qu’ils se font remarquer et marquent les esprits, façonnant l’opposition de jeunesse dans l’Ouest de l’Allemagne et au-delà. Leurs membres se comptent par milliers. Le week-end, ils errent dans les environs pour échapper au contrôle des JH et des adultes. Un élément-clé de leur contre-culture est leur répertoire musical très varié, comprenant à la fois des chants populaires ou de randonnées, parfois revisités, ainsi que des chansons alors en vogue. De nombreuses « générations » de garçons et de filles font partie de ces bandes entre 1933 et 1945. Dans les dernières années de la guerre en particulier, leur popularité et leurs activités se développent fortement.

Pourtant, il ne s’agit pas d’un mouvement unifié. Les bandes de jeunes ouvriers, actives dans leurs quartiers respectifs depuis le milieu des années 1930, ne sont désignées sous le nom de « Pirates de l’Edelweiss » qu’à partir du début des années 1940, un nom que les bandes finissent par s’approprier. À l’origine, leur seul point commun réside dans leurs tenues de randonnée qui les différencient visuellement de la Jeunesse d’État. En 1938 à Erfut, dans la région de Thuringe, le Service de sécurité (SD) s’alarme : « Ces derniers temps, nous remarquons à plusieurs reprises la formation de groupes d’opposition de jeunesse, dans une telle proportion qu’il n’est plus possible d’envisager d’interventions ou de mesures policières. » Et en septembre 1942, dans un rapport intitulé « Formation de cliques et de bandes chez les jeunes », rédigé à Berlin, par le bureau de surveillance des personnes de la Direction de la Jeunesse du Reich , voici ce que l’on peut lire : « Le 12 novembre 1941, le bureau de la région de Thuringe rapporte qu’on a observé une bande à Weida, dont les membres se font remarquer par leurs coupes de cheveux négligées et leurs tenues débraillées. Ce regroupement, auquel appartiennent dix garçons (tous âgés de moins de 18 ans) s’est d’abord fait appeler “Geheime Rio-Polizei” (GRP), puis “Helamupo” (censé signifier d’après ces garçons “Frères de la Corporation mondiale” ou bien “Peuple du Pouvoir”). C’est une “société secrète” organisé de façon très imaginative, avec, pour les nouveaux membres, des questionnaires et des déclarations à signer avec leur propre sang, contenant promesses de fidélité, mesures expiatoires, etc. Toutes ces idées sont venues à ces garçons à force de lectures toutes plus malsaines les unes que les autres. Des écrits biblistes ont également été retrouvés chez les membres de cette bande, qui semble être séduite par les idées marxistes et communistes. Ses membres ont d’ailleurs distribué des prospectus à coloration communiste et ont déclaré ici et là que, “si les choses changent radicalement”, ils seront les premiers à porter le drapeau rouge. Leur attitude est cependant à mettre davantage sur le compte de fanfaronnades puériles que d’intentions politiques plus sérieuses. Cette bande a cessé d’exister puisque plusieurs de ses membres ont été arrêtés pour vol en bande organisée. La plupart de ses membres étaient auparavant aux Jeunesses hitlériennes et les avaient quittées volontairement. Cette bande est un exemple de ce qui peut advenir d’un “groupe de jeunes à risques” qui se transforme en une clique d’opposants politiques et finalement en une bande de criminels. »

Tout au long de la guerre, et surtout après la défaite allemande à Stalingrad au début de l’année 1943, la justice nazie s’efforce de maîtriser le phénomène des bandes en prononçant des verdicts de plus en plus sévères. Le chaos des villes bombardées favorise cependant la prolifération les Pirates de l’Edelweiss qui ne limitent pas leurs actions offensives aux Jeunesses hitlériennes et se heurtent parfois aux bandes de la jeunesse swing, majoritairement issues de milieux bourgeois sur des questions de territoire. « Bien que les patrouilles des JH et l’Ordonnance pour la protection de la jeunesse visent les deux contre-cultures de la même manière, la « différence de classe » entre prolétariat et bourgeoisie est prédominante. »

À Berlin, contrairement à d’autres villes, il n’y a pas de vagues d’enquêtes et d’arrestations visant les jeunes organisés en dehors des JH. « En mars 1939, les idéaux de liberté et l’insouciance des Swings de Berlin se sont heurtés de plein fouet au service obligatoire pour la jeunesse, sans qu’il y ait eu pour autant de rapprochements avec la Résistance, comme ce fut le cas chez les Swings de Hambourg, écrit Coco Schumann [4] dans ses mémoires. La plupart des fans de swing se considéraient de toute façon comme de « vrais » Allemands et ils appartenaient d’ailleurs au Jungvolk et aux Jeunesses hitlériennes. La « résistance » des Swings se manifestait au mieux dans leur insoumission juvénile : on tenait à nos préférences et à nos loisirs, et on ressentait une profonde aversion à l’égard de la hiérarchie militaire, du pas cadencé et de la musique qui y était associée (...) Notre musique était comme une compensation, la promesse d’une fuite vers un monde meilleur. » Mais aux côtés des Swings, une variété de bandes issues du milieu ouvrier existe dans la capitale, certaines comparables aux Pirates de l’Edelweiss et aux meutes. Dès 1933, d’innombrables bandes informelles de jeunes côtoient à Berlin une multitude de groupes de résistance au national-socialisme, constitués de jeunes gens de gauche. Après les premières vagues de persécutions, qui durent jusqu’en 1935, un nombre toujours croissant de jeunes décident de s’organiser non seulement pour avoir une vie sociale, mais aussi pour mener des activités contre le régime nazi. Leur caractéristique est de réunir de jeunes Berlinois issus des organisations de jeunesse juives. De tels réseaux informels d’adolescents ou de jeunes adultes issus des milieux de gauche n’existaient pas uniquement à Berlin. Lorsqu’ils mènent des actions visibles dans l’espace public, ils se font souvent arrêter par la Gestapo. Mais quand ces cercles d’amis arrivent à rester discret, ils passent sous les radars de la police politique, comme à Leipzig où ils s’inscrivent en tant que groupes (de randonnée) constitués au programme « La force part la joie » , organisation de loisirs contrôlée par l’état nazi , et peuvent ainsi donner un vernis légal à leurs activités. Vers la fin de la guerre, ils cachent des camarades passés dans la clandestinité et prennent une part active à la reddition de Leipzig aux Américains, qui a lieu, pour ainsi dire, sans combat.

Après-guerre le phénomène des bandes évolue différemment selon la partition. En RDA, la FDJ vise à rallier toute la jeunesse, y compris les jeunes de la Bündische Jugend et les repentis des JH, à l’idéal d’une Allemagne antifasciste et démocratique. Mais son évolution de plus en plus stalinienne qui en fait une « réserve de combat pour le parti » , détourne une partie de la jeunesse qui choisit plutôt de se retrouver dans des bandes informelles, largement influencées par les cultures de jeunesse de l’Ouest. En RFA, certains tentent de relancer leurs groupes disparus. Les Alliés, devenus forces d’occupation, maintiennent en partie l’ordonnance nazie sur la protection de la jeunesse, ce qui les rend rapidement impopulaires parmi les jeunes. Certains membres des Pirates de l’Edelweiss dans la Ruhr et le Rhin rejoignent des groupes de la FDJ ; dans d’autres régions ouest-allemandes certain glissent sur des positions nationalistes , allant parfois jusqu’à adopter une vision idéalisée de l’État nazi, et s’en prennent aux nouveaux ennemis que sont les « personnes déplacées », en particulier les anciens travailleurs forcés polonais, ainsi que les Alliés qui dictent désormais leur conduite. Par leurs tenues vestimentaires marquantes, les Swings exercent une influence indirecte sur la jeunesse d’après-guerre. En RDA, les fonctionnaires du parti tentent de bannir cette musique venue des Etats-Unis. Si la culture Swing , poussée par les forces d’occupation, se libère et gagne en popularité, elle reste néanmoins réservée à une élite et les orchestres de danse recommencent à proposer au grand public des tubes allemands déjà bien établis à l’époque. « Enfin, conclut Sascha Lange, au début des années 1950, le rock’n’roll arrive en Allemagne de l’Est et de l’Ouest, provoquant un large engouement au sein d’une nouvelle génération de jeunes. » Une histoire, elle, largement connue et qui prolonge - qui l’eut cru ?- d’une autre façon la contre-culture antinazie des « résistants » en culotte de peau ou fans de swing.

Bernard Chevalier

[1Le livre sort en librairie le 19.09 aux éditions Battements Par Minute , maison d’édition indépendante qui creuse dans les dimensions politiques des cultures populaires : critique et histoire sociales, entretiens, (auto)biographies, enquêtes, monographies. https://editionsbattementsparminute.com/

[2Pour relater cette « histoire du quotidien » , Sascha lange s’est appuyé principalement sur des témoignages , des entretiens et sur les archives officiels du régime nazi. Pour la première fois, son livre présente un panorama complet de l’ensemble des groupements de jeunesse connus à ce jour.

[3L’obligation d’adhésion aux JH de plus en plus contraignante à partir de 1936 n’est systématiquement appliquée qu’à partir de 1939.

[4Heinz Jakob Schumann, dit Coco Schumann, né le 14 mai 1924 à Berlin et mort le 28 janvier 2018 dans la même ville, est un guitariste et musicien de jazz, juif allemand. Il a joué en compagnie des plus grandes figures du jazz, telles Marlene Dietrich, Ella Fitzgerald, Dizzy Gillespie et Louis Armstrong. C’est un survivant des camps d’extermination nazis[2], où il avait été contraint par les SS de jouer de la musique au sein d’un groupe constitué de prisonniers intitulé Ghetto Swingers. Dans les années 1930, il fait partie des toutes premières scènes jazz en Allemagne, puis après la guerre, est l’un des premiers musiciens allemands à jouer avec une guitare électrique. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Coco_Schumann)

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