Quand l’État organise la mort

En Espagne, une jeune femme de 25 ans obtient le droit à l’euthanasie

paru dans lundimatin#515, le 8 avril 2026

Le 26 mars dernier, l’État espagnol a autorisé l’euthanasie d’une Noelia Castillo Ramos, 25 ans. Le débat public qui a accompagné la médiatisation de l’évènement s’est polarisé entre « progressistes » qui défendent la liberté de choisir sa mort et « conservateurs » qui défendent l’idée bien particulière qu’ils se font de la vie. L’autrice de cet article propose un pas de côté et de penser ce que signifie l’administration par l’État de ce pouvoir de donner la mort.

Parfois, une seule histoire concentre tout. Elle force à regarder, révèle des lignes de partage qu’on n’aurait jamais osé contempler aussi crûment, actualise les potentialités les plus extrêmes du présent tout en annonçant le futur qui se dessine.

Le 26 mars dernier, par la main volontaire d’un de ses auxiliaires, l’État espagnol a administré à une jeune femme de 25 ans une injection létale. Qu’avait-elle fait pour mériter qu’on la tue ? Elle l’avait voulu, il semblerait. Elle souffrait, physiquement et mentalement, depuis une tentative de suicide qui l’avait rendue paraplégique, consécutive à un viol collectif, sur fond de passé difficile marqué par un placement par les services sociaux dès l’âge de 13 ans, ainsi que divers troubles psychiatriques. Noelia Castillo Ramos a fait une demande d’euthanasie en 2024, moins de deux ans après son viol et sa tentative de suicide, qui lui a été accordée. Son père, opposé à cette décision, a épuisé l’ensemble des recours judiciaires qui s’offraient à lui, jusqu’à la Cour européenne des droits de l’homme, sans succès. Par une matinée printanière, dans un hôpital près de Barcelone, le protocole prévu par la législation espagnole a ainsi pu entrer dans sa dernière phase. Un soignant, ou une soignante, a posé une perfusion dans une des veines de la jeune femme, injecté un sédatif, puis un anesthésique, suivi d’un agent bloquant la respiration, ce qui a conduit à sa mort en une quinzaine de minutes.

L’affaire a été médiatisée, Noelia Castillo Ramos a accordé une interview à la télévision espagnole, si bien que le monde entier a pu se repaître du spectacle de cette jeune femme vulnérable, devenue le symbole d’un affrontement plus grand qu’elle, déclarant toutes sortes de choses : qu’elle voulait mourir belle et maquillée, vêtue de sa robe préférée, qu’elle s’était toujours sentie seule, jamais comprise, que personne n’avait d’empathie pour elle, qu’elle n’aimait pas la direction que prenait le monde, la société, et qu’elle préférait disparaître. Elle décrit ses douleurs, affirme n’avoir envie de rien, ni de sortir, ni de manger, mais aussi prendre soin d’elle, ne pas être prostrée, se lever, se doucher seule, se maquiller… Chaque « camp » aura puisé dans ce flot de paroles éparses, parfois contradictoires, ce qui l’arrange.

L’affaire a vite été présentée comme une bataille entre conservateurs et progressistes. En 2026, donc, approuver qu’un État accorde sa mise à mort à l’une de ses ressortissantes dépressive et handicapée, malmenée dans sa jeunesse, convalescente, traumatisée par un viol survenu deux ans plus tôt, c’est faire partie du camp du progrès. On observera la gauche parlementaire espagnole se contorsionner pour défendre la décision, se réfugiant derrière la loi, se prévalant du respect du protocole, rabâchant les mots creux de dignité, d’autonomie, de choix à respecter. En comparaison, les paroles des « conservateurs » apparaîtraient presque comme des îlots d’humanité et de bon sens. Il faudra ainsi se coltiner un article du Figaro pour lire quelques évidences qu’aucun des principaux organes de presse « progressistes » n’aura jugé bon de rappeler : que l’autonomie individuelle est un mythe, qu’elle masque en l’occurrence une série de défaillances, tout au long de la vie de la jeune femme, qui ont conduit à ce choix, la société n’hésitant plus à offrir la mort aux premières victimes de ses manquements.

Pendant ce temps, de l’autre côté, on croit s’en sortir en débunkant des fake news. Ainsi un journaliste d’El País met-il un point d’honneur à démontrer qu’il ne s’agit pas de la première euthanasie pour dépression, mais que ce sont l’état clinique et les souffrances physiques de la jeune femme qui ont été pris en compte. En quoi est-ce plus rassurant ? Il ne précise pas. Le cas Noelia Castillo Ramos n’est pourtant pas hors-norme. Les personnes ayant des handicaps et des douleurs similaires aux siennes sont nombreuses. Ces gens sauront désormais que l’État, dans le grand tri qu’il opère entre les vies dignes d’être vécues et les autres, ne fait pas grand cas de la leur. Qu’il accèdera sans broncher à leur envie bien légitime d’en finir. Quant aux proches, ces êtres arcboutés sur leur logiciel passéiste, qui auraient encore la curieuse idée de vouloir aider leur ami, enfant, parent, à reprendre goût à la vie, ils n’auront désormais pas simplement à affronter la détresse d’un être suicidaire, mais toute une machinerie étatique qui ne s’oppose plus en rien à son exécution. On les priera de « respecter la décision » de l’être aimé, de ne pas faire peser sur lui de « pression ».

D’où cette scène ubuesque, devant l’hôpital, sous le feu des caméras, où une amie de Noelia Castillo Ramos, en pleurs, enfant en bas âge dans les bras, déclarant être venue de loin après avoir appris la nouvelle par la presse, supplie le policier posté à l’entrée de la laisser parler à la jeune femme, pour tenter de la faire « changer d’avis », ou, à défaut,« lui dire au revoir ». On ne le lui permettra pas. Rien n’a encore commencé, mais une heure a été fixée, la télévision est là, et il n’est visiblement plus temps d’interrompre un script écrit de longue date, pas pour si peu. Noelia Castillo Ramos, qui avait demandé à mourir seule, n’aura sans doute jamais su que son amie a fait des pieds et des mains pour la voir. On a décidé pour elle, en invoquant ses directives, qu’il ne le fallait pas. Sa mort ne lui appartient déjà plus.

Quel aurait été le risque, au fond ? Que sa décision soit subitement moins assurée, qu’elle veuille la repousser de quelques jours, voire même y renoncer ? À croire qu’il est plus grave de faire riper un protocole que de mourir. Ces petites choses qui parfois contrarient le passage à l’acte, un point de vue différent, un témoignage d’affection inattendu, un imprévu, ne pouvaient déjà plus advenir. Tout un dispositif institutionnel, hospitalier, policier, était présent pour veiller au respect du choix souverain, libre et autonome, de cette jeune femme, censée décider seule en sondant ses tréfonds, un choix que toute intervention extérieure, de surcroît d’un entourage biaisé par son amour et moins enclin qu’une administration impersonnelle à vous déclarer irrécupérable, ne pouvait que polluer.

L’euthanasie fait entrer le suicide dans un nouveau paradigme. Il n’est plus ce geste arraché à un monde réprobateur, qui, à chaque fois qu’[il] survient, fait un trou honteux dans le tissu biopolitique (Tiqqun). Au contraire, le suicide médicalisé apparaît comme l’un des prolongements, dans nos démocraties libérales, d’une gestion de la vie étendue jusqu’à la mort. Une fois qu’elle se plie au seul cadre à même de la certifier acceptable, l’intention suicidaire cesse d’être contrariée, des moyens sont offerts pour permettre sa réalisation, en garantir la propreté, la discrétion, l’efficacité. Là où il serait impensable de laisser quelqu’un sauter d’une falaise, la même décision d’en finir devient un droit inviolable sitôt prononcé le mot magique d’euthanasie.

Par le bras de ses institutions les plus loyales, le biopouvoir contemporain, à peine en avance sur son temps, a ainsi estimé que pour protéger la vie de Noelia de ce qui la rendait indigne, selon des critères qu’il partage d’autant mieux avec elle qu’il les lui a inculqués, il était bon de la supprimer. Remède radical, salué par une foule d’enthousiastes, manifestement sereins à l’idée d’abandonner une jeune femme à la mort.

L’État moderne, dans ses évolutions thanatopolitiques, nécropolitiques, a tué et tue encore. Il a administré la mort dans les camps, les colonies, il assassine pendant les guerres. Il n’est plus certain, selon la vulgate foucaldienne, qu’il se contente de « laisser mourir » sa population. Ce sont les conditions de la mort elle-même qu’il semble prêt à encadrer, jusqu’à légitimer et organiser sa production.

Noelia Castillo Ramos n’est pas la première victime de cette condamnation administrative, et ne sera pas la dernière. Le risque est grand de s’y habituer.

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