Quand Nantes est dans la rue, c’est la police qui lutte !

« Personne ne peut vraiment affirmer que cette journée n’a pas dépassé ses attentes. »

paru dans lundimatin#55, le 4 avril 2016

Pour qui a vécu le 22 février 2014 dans les rues de Nantes, il était difficile d’imaginer le retour d’une telle intensité avant l’hypothétique opération César 2 sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. C’est pourtant chose faite. D’aucun diront que les trois précédentes manifestations ont largement préparé le surgissement massif du 31, mais personne ne peut vraiment affirmer que cette journée n’a pas dépassé ses attentes.

#31mars part I

Ça commence le matin à la fac avec plusieurs centaines d’étudiants accompagnés par trois tracteurs. Déjà la veille, les discussions allaient bon train sur la question des affrontements, du rapport à la police, et du rapport de force en général.

Le matin du 31 donc le cortège étudiant s’ébranle suivit par une très discrète escorte policière. Arrivé dans le centre ville il retrouve le gros de la manif pour s’élancer dans un parcours qui pendant des années de lutte contre l’aéroport nous avait systématiquement été interdit.

Chacun trouve sa place dans le cortège et la jonction se fait presque naturellement entre ceux qui veulent prolonger le caractère débordant des précédents rendez-vous. Beaucoup de tags, quelques banques étoilées, la mairie encore impactée par la dernière manif, est à nouveau attaquée, et quelques échanges sporadiques se tiennent avec les CRS. Mais une certaine retenue sera saluée par les manifestants les plus passifs. Il est à peine 11h, la journée promet encore d’être dense.

Le cortège long de plusieurs dizaines de minutes, envahit déjà le centre qui retrouve ses airs des grandes journées émeutières qui font une part de l’histoire de cette ville.

Arrivé au point de dispersion souhaité par les syndicats, le cortège poursuit sa route vers la gare où un lourd contingent de police attend patiemment le courroux qui s’apprête à s’abattre sur lui.

Alors que le gros de la manifestation poursuit son chemin, les corporations syndicales s’arrêtent pour les prises de paroles. Les tracteurs arrivent à leur tour et cherchent à continuer d’avancer pour rejoindre leurs fermes. Mais c’est sans compter le blocage soudainement improvisé par les membres de la CGT dockers qui empêchent les tracteurs de passer, prétextant que le mouvement anti aéroport n’a pas sa place ici. Les insultes fusent, le ton monte, une canette en verre s’écrase sur le crâne d’un ami. Quelques coups plus loin, les sac à vin édentés qui nous font face s’acharnent à bloquer le convoi qui finit par faire demi tour.

Triste rencontre pour clôturer cette première partie de journée. Malgré tout un contact pris avec des salariés d’un prestataire d’AGO en grève au sein de l’aéroport de Nantes permettra de nuancer les effets de cette pathétique confrontation. Le lendemain de la manif, la rencontre eut lieu sur un barrage filtrant au rond point d’accès de l’aéroport, et fut pleine de promesses.

Sur cette note mitigée la deuxième partie de la journée commence.

#31mars part II

Les affrontements démarrent presque aussitôt au niveau de la gare tandis qu’une manif repart vers la préfecture, pour revenir finalement dans l’hypercentre en brisant aux passage les banques du cours des 50 otages.

La foule s’agrège tandis que la police met en place le dispositif. Tout au long de la journée il se tiendra à distance des manifestants, les repoussant en tirant parfois en abondance des salves de lacrymogènes ou des tirs nourris de Lanceur 40, mais sans jamais assumer le contact direct.

Une partie des manifestants est donc repoussée à l’extérieur du centre ville (« cortège irréel  ») tandis qu’une autre créé un point de fixation aux abords de l’hôpital, où un camion sono de la CGT fait durer le plaisir.

Cortège irréel

Ça commence par un front a la sortie du cours Franklin Roosevelt, de la rue Kervégan et du quai de Turenne, on peut entendre des dizaines de grenades assourdissantes, on voit un tir nourri de lacrymogènes et certains éprouveront de leur chair les tirs de LBD.

Des appels sont lancés pour aller sur l’île de Nantes ou se déroule le procès de Gaël, une personne arrêtée à la précédente manif.

Nous arrivons au niveau de la passerelle Victor Schoelcher menant au tribunal, protégée par une quinzaine de gendarmes. La tentation est grande de les repousser mais personne n’est convaincu qu’il faut aller s’enfermer sur une passerelle, puis sur une île. Ils essuieront seulement des tirs de projectiles en tout genres dont des fusées de détresse. Là, un important dispositif se met en place et pousse les émeutiers vers l’ouest. Des centaines de fantassins marchent au pas derrière deux canons a eau s’étalant tout en longueur sur le Quai de la Fosse.
A la préfecture, ils se prennent pour Napoléon.
Il y aura de nouveau la tentative d’aller sur l’île rejoindre le palais de justice de Jean Nouvel, grillagé, noir mat, ne trompant pas quand a sa vocation d’enfermer.

Mais ceux ayant passé le pont Anne de Bretagne préfère finalement refluer pour traverser le Quai de la Fosse avant d’être totalement coupé du reste du cortège qui lui s’engouffre dans la rue de la Verrerie.

Alors c’est un long cortège libéré de toute entrave policière qui s’engage dans le péri-centre de la ville. Il est principalement composé de lycéens et d’étudiants, le slogan est évident : « tout le monde déteste la police » et de simples mais puissants hourras résonnent.

Difficile de se rappeler précisément toutes les rues par lesquelles nous passerons mais ce qui est sûr, c’est que l’ambiance est électrique. Nous sommes peut-être un millier. Malgré l’absence des autorités jusqu’au retour au cours des 50 otages, il n’y aura pas beaucoup de dégradations. Il faut signaler que le rythme est tellement soutenu que même faire un tag d’une petite phrase expose son auteur au risque de passer de la tête à la queue du cortège.

Nous passons l’ancienne prison, le temps de lire « Bienvenue a Nantes la jolie » tagué dessus.

Un des seul ralentissement se passe quand nous nous retrouvons devant l’hôtel restaurant « le Radisson ». L’étalage de luxe est trop provoquant, toute la devanture se fait repeindre ainsi que les quelques audi et BMW garées devant. Quelques fenêtres sont cassées aussi .

Le cortège continue, frénétique pour finalement affluer sur le cours des 50 otages en courant a la vue d’un fourgon seul et équipé de gyrophares bleu qui arrive a notre rencontre par la droite. C’est a ce moment qu’une déferlante de projectiles s’abat sur le véhicule de l’administration pénitentiaire, passant là par hasard. Pas de bol. Il continue, pris de panique en faisant hurler le moteur.

Et c’est un retour naturel vers le point de fixation Hôtel Dieu qui met un terme à cette promenade hors du temps.

Point de fixation

Ici, on a laissé les canons à eau et la colonne de fourgons à l’autre groupe de manifestants pour trouver face à nous une simple ligne de gendarmes au niveau d’Hôtel Dieu protégeant la rue Du Guesclin. Nous somme dans une configuration similaire au 22 février où au moins deux fronts conséquents occupent un seul dispositif et l’oblige à se diviser. La ligne de flic qui nous fait face laisse sans doute l’affrontement se cristalliser là pour éviter tout mouvement vers le centre. Ainsi les charges et contre charges s’étalent une heure durant, le temps que l’autre groupe nous rejoignent et grossisse les rangs. L’affrontement trouve ici un certain équilibre des forces jusqu’à l’instant où la ligne de gendarme est renforcée par la présence d’un tireur équipé d’un LBD. A partir de là les blessés se font moins rare mais les grenades desencerclantes à répétition indiquent une certaine fragilité du coté des forces de l’ordre.

Lorsque nous sommes tous réunis, le dispositif de maintien de l’ordre retrouve son efficacité et entreprend de nous chasser du centre, il n’a plus qu’un point de fixation à gérer.

La ligne rue Du Guesclin a doublé en nombre et les charges se font plus insistantes. Quand les canons à eau reviennent de leur escapade hors du centre les CRS reprennent la rue et nous poussent vers l’est, blessant au passage plusieurs manifestants.

C’est l’heure pour la sono de la CGT de quitter le navire.

Près de deux milles personnes font encore face au dispositif, qui, au niveau du château des ducs de Bretagne bloque toutes les issues à l’exception du pont qui va vers le sud de la ville. Le gros des manifestants s’y replie et décide de rejoindre le centre par le quartier des Olivettes en prenant à rebours le dispositif. Il parvient à ses fins et retourne à la croisée des trams où la confrontation avait commencé quelques heures plus tôt.

Le temps de s’asseoir, manger un peu, reprendre son souffle, et tout le monde repart à l’action.

C’est la troisième partie de la journée qui commence.

#31mars part III

Dumper paradise

Vers 18h, nous revenons a poil d’une petite pause en se disant que c’était probablement en train de finir en tout cas avant le prochain rendez-vous pour l’occupation prévue a 19h. Quand on s’aperçoit que le temps est suspendu à la croisée des trams, occupée par une foule dense de 500 personnes.

On peut voir une barricade faite de grandes grilles heras au sud des émeutiers. La scène irréelle commence quand on voit une cabane de chantier filer en marche arrière derrière tout le monde, nous n’apercevons que le haut, on pourrait croire a une manœuvre, on devine des gens qui la poussent mais le doute ne s’évince totalement que quand on la voit basculer, les roues pendantes. Puis, c’est au tour d’un dumper de devenir la vedette de la place quand il s’ébranle avec 25 lascars a bord totalement euphoriques, partis pour un mini rodéo au milieu de la foule. Hélas, ce n’est pas faute d’avoir essayé mais la mini-pelle d’à côté refuse de participer à la fête.

Puis finalement, tout le monde semble pressé de partir quand on voit les lignes de keufs arriver pour encercler la place. La majorité des occupant part a travers la barricade, Pfuitt ! Dispersion direction Hôtel Dieu puis rue Kervégan pour d’autres. C’est une lente et méthodique charge qui ratisse toute la largeur du cours en prenant soin au passage de bloquer tous les accès qui pourraient mener au Nord et donc permettre un retour vers le centre.

Ici encore l’erreur que nous devons à la spontanéité des manifestants, c’est de s’être concentré en un seul point et d’avoir laissé toute latitude au dispositif pour renouveler l’évacuation comme il l’avait déjà fait le 22 Février ainsi que deux heures plus tôt.

On constate au passage que ces manifs sont pires que la météo locale, on ne sait jamais comment se couvrir. On peut passer très rapidement de la situation du badaud qui fait du shopping à l’émeutier à abattre selon ou l’on se trouve d’une charge a l’autre.

Plusieurs dizaine de grenades lacrymogènes plus loin, la foule réduite à quelques centaines est poussée à se replier sur l’île de Nantes, où la dispersion se fera précipitamment.

La bataille du centre

C’est la deuxième fois en deux ans à Nantes, qu’une émeute parvient à se matérialiser en différents fronts. Cette fois nous avons déjoué toute une partie de l’après midi les tentatives de chasser les manifestants hors du centre. Nous avons pu observer que la technique employée par le dispositif de maintien de l’ordre fut strictement la même dans les deux événements. Cristalliser un seul front, même de plusieurs milliers de personnes sur les principaux boulevards du centre ville pour pouvoir déployer les engins motorisés (canons à eau, fourgons), et pousser la foule hors du centre sans jamais entrer en contact avec elle.

On notera qu’à trois reprise dans la journée, les avancées de ce lourd dispositif sur les boulevards étaient rythmées par la prise de contrôle de la rue Kervegan qui, traversée par de multiples rues, offre la possibilité de s’engouffrer dans le centre ville et prendre le dispositif à revers (voir plan). Or garantir l’accès aux rues du centre c’est garantir la désorganisation d’un dispositif aussi lourd. Si de nouveaux affrontements se présentent sous ces mêmes modalités, notre capacité à rester dans le centre dépendra en grande partie de notre capacité à tenir cette rue.

#31mars part IV

Vers 19h c’est le moment, pour certains, de retrouvailles hasardeuses. Les gens donnent l’impression d’être passés a la machine a laver mais sans lessive. Il est tard, l’occupation aurait déjà dû commencer alors que la manif vient de finir. Que faire ? Difficile de croire, après les différentes tentatives de la journée que ça tienne plus d’une heure.
Mais bon, impossible que tout s’arrête. Dans les minutes qui suivent, facebook nous informe qu’un rendez-vous est prévu a 20h30 sur la place du Bouffay.

Il paraît important de rapporter qu’a partir de ce moment, c’est plusieurs épopées parsemées de coup de chances qui permettront concrètement à l’occupation d’avoir lieu.

Alors, a l’heure prévue, un bar se dresse, un barnum est apporté par des étudiants en architecture, une cantine de la Zad s’active pour nourrir 500 personnes, puis s’étant bien fait désirer, une sono arrive et se branche nonchalamment sur un lampadaire. Le temps de quelques petits problèmes techniques et c’est Vald qui sans dire bonjour, ouvre le bal.
Un cortège de gendarmes mobiles passe, hésitant puis s’éclipse.
Au milieu de la place, un gros feu bien nourri, 350 personnes. A défaut du monde (pour l’instant), c’est Nantes qui est a nous.

Puis subitement, comme pour ne pas oublier pourquoi nous sommes là, au niveau de l’arrêt de tram Bouffay, un groupe se met a construire une barricade, à détruire l’abri et a faire un gros feu sur les rails avec des poubelles. Ça dure une heure, puis retour sur la place.
Il faut bien se défendre.
La Bac finit par se poster en voiture sur les quai a une soixantaines de mètres, puis c’est des mouvements de voitures de la Police Nationale. Il est 2h environ, il est temps de remballer la sono si on veut la garder pour les grands soir.

C’est la Cdi qui mollement nous attaque a coup de gaz et d’un tir de LBD.

Après une heure environ de jets de canettes par centaines, elle nous renverra définitivement chez nous, nous rappelant qu’on est quand même pas dans un clip de PNL.

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