Qu’est-ce qu’une élection ? [Quand j’entends le mot culture]

Pour le savoir, demandons à la mafia chinoise

Vulture - paru dans lundimatin#72, le 14 septembre 2016

Hong Kong. La triade centenaire Wo Sing fait partie des institutions les plus pérennes de la métropole. Elle ordonne le crime, fait des affaires, cultive sa tradition. Tous les deux ans, le conseil d’administration élit, parmi ses membres, celui qui en sera le chef suprême. L’élection est une tradition aussi sacrée que ritualisée. Le chef suprême détient comme symbole de son pouvoir un petit bâton de bois sculpté, transmis de vainqueur en vainqueur depuis les origines de Wo Sing. Le double film de Johnnie To, Election 1 et Election 2, suit ce processus électoral et en expose les conséquences. Deux films, car après tout, il y a deux tours. Et des spoilers.

Election 1

Le premier épisode oppose deux candidats, Lok et Big D. Le premier est homme de famille, discret, Yin. Le second est flambeur, bruyant, haut en couleur, Yang. Il va droit au pouvoir, achète ouvertement des voix, s’annonce déjà vainqueur. Son adversaire attend que l’impétuosité commence à effrayer le conseil pour apparaître comme la solution raisonnable, mesurée. Lok finit par avoir l’ascendant quand Big D kidnappe des électeurs rétifs pour les intimider. Alors, plutôt que de perdre, plutôt que d’attendre la prochaine élection, Big D décide de s’emparer du bâton, de déclarer la guerre, de prendre ce qu’on ne lui donne pas. Quand il en est arrivé à s’attirer l’hostilité de tout le conseil, il décide de fonder New Wo Sing, bref, de faire sécession.

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Big D déclare la guerre depuis sa garde à vue
Big D déclare la guerre depuis sa garde à vue

Première leçon, donc. Toute élection contient une guerre possible. « Contenir » ici signifie à la fois porter en soi, et retenir, conjurer. La tradition électorale n’est qu’une manière de formaliser pour l’empêcher de s’actualiser l’hostilité qui peut se déployer à chaque changement de chef, à chaque vacance du pouvoir. C’est une manière de dépotentialiser la querelle de succession. L’histoire de la triade n’est que l’enchaînement de guerres pour la tête, guerres qui doivent prendre une forme stable, régulière, capable d’être transmise. Il faut éviter la fragmentation de la triade en plusieurs organisations rivales ; il faut donc satisfaire de façon réglée la soif de pouvoir des uns et des autres à l’intérieur de Wo Sing. Le système électoral est cette manière de contenter les ambitieux tout en les faisant travailler ensemble, en alternance. Ainsi, l’échange d’une voix contre la promesse d’un renvoi d’ascenseur à la prochaine élection n’a rien d’anormal, bien au contraire. Cela fonctionne bien, depuis un siècle.
Big D se lance donc dans l’actualisation de la guerre latente qui définit l’organisation politique de la triade. La police se désole du désordre généré par la seule triade démocratique de Hong Kong. Les dynasties familiales semblent donner moins de fil à retordre. La guerre électorale se transforme en quête effrénée pour le Bâton, qui a disparu, sur ordre du précédent leader, et aucun des candidats n’a mis la main dessus. Le premier épisode est donc essentiellement la mise en scène de la course aux symboles du pouvoir. C’est finalement un « troisième homme », le jeune Jimmy, qui met la main sur le sceptre. Sans doute le seul membre de la triade à activement refuser de devenir chef du conseil, il accepte de le donner à Lok, l’homme de famille intègre, qui propose alors à Big D un compromis raisonnable. Lok gagne cette élection, et deux ans plus tard il soutiendra la candidature de Big D. Une paix est alors conclue, et l’élection peut avoir lieu, quand le vainqueur est déjà désigné.

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Lok met la main sur le Bâton
Lok met la main sur le Bâton

Se tient alors une luxueuse cérémonie mystique, où les membres du conseil méditent ensemble sur les origines de Wo Sing et prêtent à nouveau les serments qui les lient les uns aux autres, et au nouveau chef du conseil. Le pouvoir est une forme, un rituel, une mise en scène. Il faut le sceptre, l’encens, les musiciens, les riches costumes, il faut tout cela pour faire un vainqueur. L’élection n’est pas le choix du vainqueur ; en réalité une fois désignés les candidats, on sait déjà qui l’emportera – il faut simplement l’acter, le confirmer. L’élection est le rituel qui produit la nouvelle autorité, qui révèle et formalise ce dont le vainqueur est investi. Deuxième leçon, donc : la force qui fait le nouveau chef n’est pas tant la liberté du choix que la puissance de la tradition. La guerre livrée par les candidats pour le contrôle du bâton et de la cérémonie est une guerre symbolique, non que la violence déployée ne soit pas brutale, mais parce que les enjeux sont de nature symbolique : il faut s’assurer le concours de la tradition, des rites répétés, des mythes fondateurs. C’est à ce niveau que l’on crée l’autorité, et non à celui du vote.

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Lok et Big D réconciliés
Lok et Big D réconciliés
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La cérémonie
La cérémonie

Election 2

Cela change radicalement dans le second épisode. Celui-ci commence à la fin du mandat de Lok, qui a démontré qu’il était plus fou de pouvoir que ce qu’il semblait être. En effet, juste après sa victoire, consacré par les symboles efficaces du pouvoir, il part pêcher avec Big D. La conversation amène ce dernier à suggérer une coprésidence du conseil, de façon apparemment anodine. Lok lui répond « bien sûr, nous devrions y réfléchir », et lui défonce alors le crâne avec une grosse pierre. Son rival éliminé dès le début de son mandat, il décide de se représenter, contre toute attente, et toute tradition. Et c’est le jeune Jimmy, bien malgré lui, qui se porte candidat contre lui. Il déteste le pouvoir et cherche à quitter les hauts cercles de la triade, mais il se retrouve obligé de se présenter, pour des raisons purement économiques – ses partenaires commerciaux refusant de traiter avec lui à moins qu’il détienne le pouvoir absolu au sein de Wo Sing. Troisième leçon, cette fois-ci narrative : tout le film est construit autour de la désignation des candidats, de la mise en scène de leur décision de se présenter. Le choix des candidats importe plus que l’élection elle-même ; parce qu’il conditionne les stratégies que les protagonistes mettent en place, et la nécessité (ou pas) d’une guerre ouverte. C’est à ce moment qu’un vrai suspens plane ; juste avant que le processus se mette en place. En l’occurrence, une fois les candidats désignés, la campagne ne sert qu’à éliminer l’autre avant que se tienne l’élection. Le vote n’est donc qu’une chose bien secondaire.
Si Lok incarne toujours la tradition et la famille, malgré ses hauts faits de barbarie, Jimmy incarne une forme de rationalité plus froide, moins cérémonieuse. Il se moque du sceptre et du rituel, suit des cours d’économie et veut simplement faire de l’argent légalement. La manière de livrer la guerre est donc radicalement différente. Jimmy capture des proches de Lok, les retourne par des actes dont nous ne dirons rien ici, et organise l’assassinat de son rival dans une ambiance tout à fait shakespearienne.

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Jimmy à la conquête du pouvoir
La conquête du pouvoir
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L’exercice du pouvoir
L’exercice du pouvoir
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L’élection de Jimmy
L’élection de Jimmy

Quand Lok se fait à son tour défoncer le crâne par les marteaux de ses fidèles compagnons, il n’y a alors plus qu’un candidat, et l’élection peut avoir lieu. Cette fois-ci, pas de cérémonie, seulement des mains levées autour d’une table, dans un silence de mort. L’élection s’est dépouillée de son appareil symbolique ; il n’y a plus que le rapport de force et le sens des affaires. Autant dire qu’il n’y a plus vraiment de sens à parler d’une élection. C’est la quatrième leçon : sans la puissance de la tradition, la profondeur culturelle de la transmission symbolique du pouvoir, l’élection n’a plus de sens, et ne peut être qu’une compétition à mort, ici exceptionnellement froide et brutale. C’est alors que se produit le coup de théâtre.

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La police s’exprime
La police s’exprime
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Dont acte
Dont acte

La police, qui jusqu’alors se contentait de constater impuissamment la guerre éclater malgré ses efforts de pacification, procède à une forme de restauration monarchique, confirmant Jimmy dans son poste de chef du conseil, mais l’obligeant à le demeurer à vie, et son fils après lui. Le Bâton restera dans sa famille, et Wo Sing, démocratique pendant un siècle, devient comme toutes les autres triades, une entreprise dynastique. Jimmy, qui ne voulait être chef que pendant deux ans pour ensuite quitter la triade, se retrouve pris au piège, et ne peut rien faire, car la police se révèle n’être qu’une triade de plus, avec laquelle il est difficile de transiger. Fatiguée de devoir passer la serpillère tous les deux ans, le chef de la police se façonne une triade avec laquelle il est plus agréable de composer, puisque de toute façon il ne peut l’éliminer. Jimmy avait déjà vidé de leur contenu et de leur force les élections, justement parce qu’il méprisait l’exercice du pouvoir traditionnel et ne se portait candidat que sous la contrainte. La police ne fait que finir le travail, en abolissant le système électoral.

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Le couronnement de Jimmy
Le couronnement de Jimmy

Cinquième leçon, donc, administré au spectateur comme au héros par un vieux flic bienveillant et compréhensif : si la démocratie ne se distingue de la monarchie que par l’élection – mieux vaut la monarchie. C’est moins bruyant. Seul face à sa charge, pantin suprême, Jimmy contemple alors par la fenêtre ce nouveau monde, où les élections n’auront plus lieu. On peut se remémorer alors ce que Whistle, chef du conseil avant Lok, avait confié à un Jimmy déçu par Wo Sing et cherchant à l’abandonner : « Si tu choisis de rester dans la triade, assure-toi de détenir le pouvoir absolu ». Pouvoir absolu qui, par contraste avec le premier épisode, ne s’autorise d’aucun rituel ni d’aucune tradition, mais simplement de la triste fermeté de la police et des nécessités économiques – une forme majestueuse d’esclavage.

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Jimmy face au pouvoir
Jimmy face au pouvoir
Vulture se repaît des lambeaux de la culture de masse contemporaine.
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