Qu’est-ce qu’un intellectuel d’ambiance ? - Nicolas Vieillescazes

« Ainsi, l’intellectuel subjective son déclassement : intégrant le reproche qu’on lui fait souvent – de ne servir à rien –, il se rend lui-même décoratif. »

paru dans lundimatin#189, le 29 avril 2019

« Et je remets le son
- – Et je coupe le son »

Philippe Katerine

« On dit parfois […] : je m’en voudrais de "casser l’ambiance".
Pour ma part, je m’en voudrais beaucoup de ne pas la casser de temps à autre. »

Patrick Boucheron

Entre les attentats de janvier 2015 et Nuit debout, une nouvelle catégorie d’intellectuel est apparue : l’ambianceur ou l’intellectuel d’ambiance. Il occupe déjà une place significative au sein du milieu culturel, où il diffuse quelque chose s’apparentant à de la radicalité politique, mais avec la plus grande douceur et, surtout, sans donner le moindre contenu affirmatif à ses propos. C’est, je crois, dans cette contradiction qu’il consiste et que réside sa singularité. Comment on peut parler de politique sans rien en dire ni soutenir de position, voilà ce qu’il s’agira d’élucider et d’interpréter.

La démonstration demandant une certaine rigueur, j’ai choisi de me concentrer sur deux cas, l’historien Patrick Boucheron et la théoricienne de la littérature Marielle Macé [1], qui m’ont semblé suffisamment saillants et exemplaires pour construire le concept d’ambianceur et tenter d’en percer le mystère.

I

L’enfant naît au monde dans le cri ; l’ambianceur advient à la politique dans la sidération. C’est d’abord un être en état de choc qui s’avance vers nous, justifié à la fois par cet état – preuve de la gravité de ce qui objectivement arrive – et par les titres qu’il détient – raison pour laquelle il est invité à parler (ma mère, si choquée soit-elle, ne passera jamais sur France Culture). Mais ses titres, sa position institutionnelle ne sont au fond que l’authentification sociale de sa sensibilité privée : son âme vibre à l’unisson du monde. Cela explique que les événements du monde, il ne les prenne pas seulement pour lui, mais aussi et surtout pour nous ; il en est à la fois le réceptacle douloureux et l’amplificateur pathique. Lui, c’est nous, et lui, c’est tout : l’ambianceur se veut le poète lyrique de ce « monde abîmé ». Il souligne la gravité de la situation, l’urgence de la crise, pour que chacun se pénètre de l’accablement approprié, mais non les ressorts d’icelle : il nous peint des phénomènes sans causes ni responsables ou dont les facteurs sont si multiples qu’il est impossible de les nommer. Il met dans le bain. Aussi donne-t-il aux objets suscitant la déclamation de sa préoccupation sidérée un aussi haut degré de généralité que celui que peut avoir l’amour, par exemple, chez les poètes – les deux principaux : sort des migrants, désastre climatique ; plus ponctuellement, les violences policières, mais singularisées dans des noms propres – Adama Traoré, Rémi Fraisse – qui prennent, là encore, une valeur aussi allégorique que ceux des amoureuses et amoureux des poètes. Mais l’objet par excellence de son souci, le point unificateur des divers objets dont il s’empare, c’est « nous » : l’ambianceur dit la crise du « nous », le besoin d’un « nous » « en qui ne vibre aucune notion d’appartenance [2] », d’un « sujet collectif, dilaté autour de moi qui parle [3] ».

Écoutons Patrick Boucheron : toutes et tous, nous sommes plongés dans « la nuit noire [4] », nos mots ne nomment plus rien, « la langue du politique est devenue inopérante [5] ». Sa parole fait fond sur un savoir frappé de caducité. Qu’il puisse encore ouvrir la bouche pour émettre des sons articulés tient du miracle. Contre celles et ceux qui se disputent sur les diagnostics et les propositions, l’intellectuel d’ambiance, se prévalant de sa sidération objective, revendiquera un savoir du non-savoir, un retrait qui lui permettra de disqualifier sans examen la totalité des autres discours. 2015, après les attentats de janvier : « dédaigner toute parole qui prétendrait, ne serait-ce que furtivement, trouver dans la situation présente la confirmation d’une conviction précédemment formulée [6] ». 2019, à propos des Gilets jaunes : « Quelqu’un qui dit ’je vous l’avais bien dit’, je ne l’écoute pas [7]. » Notons que ce docte ignorant ne dit pas, contrairement à Socrate : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien » ; mais : « Tout ce que je sais, c’est que nous ne savons rien. » Aussi s’agit-il d’affirmer sur la nomination de la situation un pouvoir d’autant moins contestable qu’il s’avance vêtu des humbles haillons de l’ignorance, de faire passer l’impensé dans le registre de l’impensable et de donner à l’impossibilité de dire le statut d’une interdiction de parler.

L’élaboration du savoir ne prendra pas non plus la forme de la confrontation d’arguments ; en fait, elle ne pourra avoir lieu du tout, absolument proscrite par le choc que nous infligent les événements eux-mêmes, dont l’ambianceur redouble la charge dans l’ordre du discours : son intervention ressemble à la tactique militaire du « shock and awe », qui laisse ses auditeurs confus, hébétés, défaits, vulnérables et désemparés. D’autant plus que l’injonction à tout réinventer qui succède à l’enregistrement du choc se voit elle-même renvoyée à un vague : « Il va falloir, il faudra bien un jour… » Certes oui, un jour ; mais pas maintenant [8].

Puisqu’il revendique une intervention politique à contenu indéfiniment différé, une prise de position sans position affirmée, sa parole s’apparente surtout aux musiques diffusées dans les commerces pour accompagner les consommateurs dans l’acte d’achat, ces musiques faites pour être fond sonore, entendues davantage qu’écoutées et dont on se rappellera seulement la tonalité générale, éventuellement une ou deux phrases. Quant à la politique, elle réside tout entière dans la catégorisation qu’il veut donner à ses propos. Il signifie sa politisation sans jamais la décliner dans des affirmations assignables, encore moins dans des énoncés susceptibles de diviser. Dans le cas qui nous occupe, on a une étrange dissociation entre l’occasion suscitant sa prise de parole et une radicalité située non dans l’énonciation (parole souple et ondoyante, jaillissant douce et vive comme un ruisseau), non dans l’énoncé (ajourné), mais tout entière en amont du discours, dans la position d’enonciation : on ne sait plus rien, tout a changé, on n’a plus les mots, l’heure est grave, tout doit changer. D’où les confusions auxquelles prêtent parfois ses interventions, c’est-à-dire l’impression qu’il a affirmé quelque chose. Tiens, j’ai cru entendre… Non, non, non, tu as rêvé. Cela explique aussi que n’importe qui, quelles que soient ses préférences et convictions politiques, puisse se projeter en lui comme dans un horoscope : « aujourd’hui, soyez exagérément libre » ; « cette semaine, s’occuper des morts et calmer les vivants [9] » ; et vice et versa. Enfin, presque n’importe qui, puisque notre ambianceur prend tout de même soin de se démarquer de l’extrême droite et des réactionnaires défenseurs du roman national, à la Zemmour ou à la Finkielkraut. La reprise de ce topos ne l’engage pas à grand-chose mais elle le classe à gauche en le dispensant opportunément de se classer (ainsi classé, il l’est aussi par association avec les personnes dont il a l’habileté de s’entourer) [10]. En cela, il se révèle parfaitement homogène à l’idéologie régnante : ce fut naguère la distinction entre les républicains et l’extrême droite ou les extrêmes, et c’est aujourd’hui, dans la disruption macronienne, l’opposition progressisme/populisme dont raffole la bourgeoisie intellectuelle, toujours avide de donner un nouvel habillage à sa haine de classe.

Il réalise néanmoins le coup de force de confisquer les mots de la politique – tout en prétendant n’être que le traducteur de leur caducité objective. Ainsi, il fait disparaître les choses, c’est-à-dire les rapports de pouvoir et les antagonismes, et contribue à la diffusion d’un brouillard idéologique où toutes les vaches sont grises. La leçon de sémantique débouche sur une rhétorique du flou. Par exemple, lorsque Boucheron reprend l’expression « crise de la représentation », on croit d’abord qu’il entend par là, comme tout le monde, que les élites au pouvoir ne représentent plus les intérêts de ceux qu’ils gouvernent. Pas du tout. Il la détourne pour lui faire dire deux choses : « les élites ne se représentent plus le pays [11] » ; et « peut-être que, nous non plus, nous ne nous représentons plus la place de la France dans le monde ». Gouvernants, gouvernés, même impasse, donc – chose qui n’est pas sans arranger les premiers –, et surtout, il réussit l’exploit de noyer le problème en le posant comme déficit subjectif : « Il va falloir qu’on se ressaisisse collectivement. »

Il nous livre ainsi le postulat qui fonde le discours de l’intellectuel d’ambiance : la politique se définit par le rapport des sujets à l’état des choses. Si l’on veut transformer le monde objectif, on doit modifier la perception que l’on en a – Marielle Macé dira : « l’élargir ». Mieux, modifier notre perception, c’est déjà transformer le monde objectif. Esse est percipi. Ce biais subjectiviste – « quand on veut, on peut », la tendance à tout ramener à soi en disant « nous », à faire de son propre sort la mesure de toute chose, à traiter la pure inertie du monde, les questions matérielles, la reproduction sociale, l’oppression et l’exploitation, etc., comme des problèmes d’idées et d’attitudes, « ah, si tout le monde y mettait un peu de bonne volonté » – est une caractéristique traditionnelle de l’idéologie bourgeoise [12].

II

La pensée ambianceuse se présente en deux temps – (1) constat du désastre et (2) appel à la réinvention – définis par une subjectivité (1) affectée et (2) créatrice. Boucheron en est l’inventeur, mais c’est chez Macé que l’on en trouve aujourd’hui le paradigme. Les objets s’agrandissent : on passe de questions nationales et ponctuelles (attentats parisiens, crise de la gauche, Gilets jaunes) à des phénomènes globaux (écologie, migrants). La tonalité, aussi, change : Macé n’appelle pas seulement à une réinvention des formes de vie, elle donne des exemples de ce qu’elle est en cours. C’est ce qu’elle appelle, dans son dernier livre, « nos cabanes ». Elle oscille constamment entre les positions (1) et (2). Mouvement typique : « Nos cabanes ne seront pas nécessairement plaisantes, légères. Elles diront aussi bien ce qui se tente que ce qui se malmène, ce qui s’essaie que ce qui se voit rabattu, maltraité. Elles diront quelque chose de ce monde de violences en tous genres, de vulnérabilités, de confiscations, de destructions des sols, et pourtant aussi d’espérances, de bravades et d’imaginations pratiques [13]. »

Néanmoins, c’est chez elle le second moment qui domine, comme le montrait déjà son précédent essai, sur les migrants, où elle traitait moins de ces derniers que d’eux vus à travers « nous ». Ainsi donnait-elle le sentiment pénible qu’ils étaient un pur être pour autrui, amorce d’une méditation sur les partages spatiaux et les « bords » de la ville (« sidérante cette évidence d’un impossible côtoiement [14] »), voire prétexte à un ahurissant name-dropping, où Sebald côtoyait Benjamin, Michaux, Didi-Huberman, Butler, Simon, Bailly, Bonnefoy, etc., et qui mettait des textes, poétiques ou théoriques, exactement sur le même plan que le travail effectué par militants et associations. Le camp de migrants vu par Macé sur le quai d’Austerlitz, un jour qu’elle se rendait à la Bibliothèque nationale, était absorbé sans reste dans une subjectivité savante, qui, faisant retour sur elle-même, s’interrogeait principalement sur l’attitude à avoir à leur égard. Non pas : que peut-on faire ? Mais : comment les voir ? Il « nous » faut passer, disait-elle, de la distance de la sidération à la considération, qui révèle le semblable et l’égal dans l’autre : « Le sujet de la sidération voit l’extraordinaire des campements, le retrouve, il se nourrit d’images où il reconnaît la relégation, la misère, la souffrance auxquelles il s’attend – et dans cette reconnaissance est sa vertu, sa compassion […]. Le sujet de la considération, lui, devrait regarder des situations, voir des vies, juger, tenter, braver, et travailler à se rapporter autrement à ceux auxquels il fait ainsi attention, et par les vies desquels il devrait pouvoir être surpris. » « La considération […] est plus politique, plus sociale, moins "humanitaire" si l’on veut [15]. » Les exilés seront sans doute ravis de savoir que « nous » les considérons et tenons leur vie pour « pleinement vécue » ; mais la considération, si consolante qu’elle soit pour celle ou celui qui a trouvé le bon « rapport » à eux, n’implique ni solidarité, ni action, ni logement, ni travail, ni papiers.

Gageons que ces soucis sont choses inessentielles, comme le sont sans doute les causes des phénomènes qui suscitent la considération de Macé. Absentes, les raisons de l’arrivée des migrants ou celles des « corps torturés et noyés » en Méditerranée, absents aussi, évidemment, le traitement abject que leur réservent les États européens ou les conditions de vie et de travail des travailleurs sans papiers. Secondaires, ces gendarmes qui ont « méthodiquement » détruit l’an passé « des dizaines de cabanes » à Notre-Dame-des-Landes – à moins qu’ils n’aient agi de leur propre initiative ? Trop flous, ce « capitalisme avancé », accusé de saccager le monde, ce « quelque chose de très précis, de très concret et de très vif » que « Tarnac s’est évidemment mis à dire » [16], ou bien « l’indifférence, le tenir-pour-peu, par conséquent la violence et la domination (oui, la domination, toutes les dominations, celles qui justement accroissent très concrètement la précarité) [17] ».

De manière caractéristique, les tournures passives abondent : « [d]’emblée il leur [aux jeunes précaires] est refusé une place » ; « l’entrée leur est explicitement barrée » [18] ; ces « vies dénudées et disqualifiées (dénudées par quelque fait de violence, disqualifiées par quelque absence de considération, c’est-à-dire avant tout de droits – voyez aussi Adama Traoré –, négligées ou tenues pour peu par quelques-uns ou quelque chose qui en portent la responsabilité) [19] ». Le langage est aussi emphatique que vague, comme si l’autrice voulait compenser par l’intensité rhétorique (anaphores, adverbes d’insistance, etc.) le contenu qu’elle semble s’évertuer à rendre aussi lointain, confus et abstrait que possible : « C’est décidément d’un monde abîmé qu’il s’agit, et abîmé par des pratiques précises, celles du capitalisme avancé et de ce qu’il fait aux vivants, aux sols, au sentiment même du commun [20] ». Face à des accusations si précises, si concrètes et si vives, les « quelques-uns » ou le « quelque chose » tremblent dans leurs palais.

On ne s’étonnera donc pas d’apprendre que l’action politique consiste en une « comparution infinie » des formes, « car ce n’est que collectivement que l’on décidera des formes qui comptent [21] » (collectivement, donc aussi avec les gouvernants, les exploiteurs, les capitalistes, les dictateurs, les responsables du FMI, les tortionnaires, et ainsi de suite ?). Faisons comparaître un exemple de comparution, représentatif, hélas, au-delà de Macé [22] : « Comment entendre […] le discours de l’eau – et notamment ce que le silence terrifiant de la Méditerranée a bel et bien à dire ? Il suffit peut-être de l’interroger, de l’inviter à comparaître. Par exemple à comparaître au procès en responsabilité des vies perdues sur nos côtes, qu’il faudra bien tenir un jour. L’eau sans doute ne peut pas répondre mais elle peut paraître à la barre, témoigner, accuser même, si l’on se met à l’écoute de ce dont, très concrètement, son silence et son opacité se souviennent. […] Ce n’est pas seulement que l’eau désormais gémisse, c’est qu’elle porte plainte  : elle porte la plainte, la recueille, la soutient. Les tonnes de plastique qu’elle enferme portent plainte – une plainte en contrefaçon pour falsification du paysage, défiguration de la figure même de nos mythes, défiguration du cosmos. Les embarcations échouées portent plainte. Les corps noyés évidemment portent plainte [23]. » En attendant que la Méditerranée comparaisse devant la CPI, on pourra lui suggérer de porter plainte pour euphémisation.

Euphémisation [24] qui s’intègre dans un mouvement contradictoire de reconnaissance et de déni. Je vois et je le dis, mais comme cet objet m’est désagréable, je le soustrais à toute action, à toute chaîne de causes et de responsabilités pour le transformer en réconfortante « beauté ». Macé recommande en outre de « renouer avec une intensité d’écoute », en appelle à « des transformations perceptuelles » : « C’est l’élargissement qu’il y a à habiter, c’est dans l’élargissement que l’on a à bâtir, sur cette carte non pas seulement étendue mais dilatée par l’attention portée à tous, aux pollinisateurs, aux racines, aux crues, aux morts qui nous regardent, aux métamorphoses [25]… » Si le monde va si mal, c’est donc à cause de l’étroitesse d’esprit, du défaut d’attention des humains – et des humains en général ?

L’intellectuel d’ambiance présente donc la structure paradoxale d’un sujet qui sait mais ne veut pas savoir : il constate et s’évade. Il nie la réalité qu’il diagnostique en la sublimant dans la poétisation (faible) d’un autre monde déjà réalisé. Mais il est aussi significatif que là où, auparavant, les intellectuels des milieux artistiques et littéraires se contentaient souvent de poétiser dans le vague, ils s’emparent de plus en plus du mot même de « politique », comme si quelque chose avait bougé qu’ils se sentent obligés d’enregistrer dans leur discours, non sans s’évertuer à ne pas en prendre acte. Quoi ? Macé le dit : « ces pensées me sont venues grâce à des étudiants, face à la vulnérabilité sociale que je les vois souvent affronter, aux solidarités que je les vois construire, et aux recours qu’ils trouvent parfois dans la pensée et dans son partage ; je leur dois en vérité la politisation de tout mon travail [26] ». « Politique » nomme simultanément le contact avec une réalité désagréable (la précarité étudiante) et sa transfiguration dans des objets trop grands (la planète). La poésie – ou plutôt, l’usage décoratif de la poésie – est l’opérateur assurant le passage de l’un à l’autre, le moyen d’un accomplissement de souhait qui va à la fois remplacer l’objet initial et restaurer le pouvoir de « Sa Majesté le Moi » (« Y peut rien t’arriver [27] ! ») en assurant son élargissement ou son objectivation en « nous ». Mais cette opération – spectacularisante, parce qu’elle met l’objet à distance du sujet et en quelque sorte hors de portée, et normalisante, au sens où elle vise à ramener l’objet dans la catégorie rassurante de l’habituel et à mettre le sujet hors de sa portée –, ne parvient pas à recontenir l’objet réellement transformé, indocile à la transformation dont l’activité contemplative (qu’elle se nomme poésie, invention, philosophie ou autrement) se voudrait le moyen. Il ne peut être seulement canalisé dans un rapport au monde, parce qu’il est une effectivité soustraite au rapport – point sur lequel la subjectivité bute et sait buter – et que son réel persiste. Tout simplement parce que ce réel est désormais le quotidien du sujet : la précarité étudiante, la pauvreté organisée des institutions d’enseignement, d’art et de culture, la dégradation des conditions de vie et de travail, c’est de cela que témoigne l’emploi du petit mot « politique ». Bien qu’il ne soit pas tout à fait stabilisé (on a parfois « éthique » ou « social »), sa présence fait symptôme, qui indique la contradiction en la masquant et, du même coup, le rapport imaginaire du sujet à ses conditions d’existence [28]. Celui-ci, habitué à façonner le monde à sa guise dans l’ordre des mots et jusqu’à récemment, plutôt épargné par la brutalité de l’État capitaliste – de sorte qu’il pouvait continuer à se croire soustrait au monde social –, résiste à la possibilité de se formuler le problème en des termes matériels immédiats et d’admettre que son monde et la place qu’il y occupe ont changé. D’où le déplacement, assez peu convaincant, on l’a vu, sur des objets trop grands, des objets on ne peut plus réels mais qu’il rend eux aussi abstraits et flous, dont il ne parvient pas non plus à saisir le caractère matériel ni les problèmes par essence politiques qu’ils impliquent.

On ouvrira donc le champ pour étudier la genèse de l’ambianceur à partir des transformations du monde social et politique. Ma thèse générale sera la suivante : l’intellectuel d’ambiance est la réponse de la bourgeoisie culturelle à l’évolution de l’État néolibéral. Je tracerai deux lignes généalogiques (mais on pourrait sans doute en concevoir d’autres) : la gauche éthique et sa disparition (moment Nuit debout) ; le déclassement des intellectuels au sein de la bourgeoisie (moment Sarkozy).

III

L’intellectuel d’ambiance recode comme politiques les préoccupations auparavant portées en termes éthiques dans le milieu culturel et intellectuel. Et les questions dont il s’empare – le « nous » ou le « vivre-ensemble », les migrants du Proche-Orient et d’Afrique subsaharienne – le rattachent aussi à la gauche de la défense des droits et de l’hospitalité des années 1980-1990. Celle-ci avait le Parti socialiste pour corrélat politique, et c’était malgré tout grâce à lui qu’elle pouvait se complaire dans d’insipides jérémiades. La logique du « je sais bien, mais quand même », ce jeu de dupe non dupe alors si bien repéré par Slavoj Žižek [29], jouait à plein. Sous Jospin, elle pouvait se particulariser sous la forme suivante : « Oui, je sais bien que le PS mène une politique de droite, qu’il privatise à tour de bras, qu’il abandonne les plus faibles, qu’il n’a cessé de trahir depuis Mitterrand, que Pascal Lamy est le patron de l’OMC qui impose d’ignobles cures d’austérité aux pays du Sud, etc., mais quand même le PS est un parti de gauche et ce serait pire si c’était la vraie droite. » J’agissais en quelque sorte par déférence à l’égard de l’ordre symbolique, qui par la grâce de mon geste d’adhésion au signifiant se trouvait sauf. Je ne croyais pas à ce que je faisais, mais je le faisais. Parce qu’on ne savait jamais.

Cette illusion pratique reposait sur la constitution de deux ordres de réalité distincts, celui du concept PS et celui de la chose PS : en votant pour le PS, je ne défendais pas son action mais son concept, de plus en plus idéalisé au fil des années, et, à travers lui, celui de « gauche » (progrès de l’égalité, respect des libertés fondamentales et des droits humains, etc.), dont ce parti, par sa position dans l’État, était la réalisation la plus effective. En outre, le PS était lui-même (perçu comme) semblablement clivé entre une tendance « sociale » ou « sociétale » et une tendance « réaliste » néolibérale d’adaptation à la mondialisation ; clivage qui paraissait d’autant plus objectif que ce parti était au centre d’un réseau d’organisations (PC, Verts, ONG, associations de défense des droits humains, etc.) capables d’exercer une certaine pression sur lui et de relayer leurs revendications au sein de l’État. Il existait – il pouvait exister – une disjonction entre la nature éthique du diagnostic, soutenu dans le registre affectif de la dénonciation ou de l’indignation (« ça ne peut plus durer »), d’une part, et, d’autre part, les demandes adressées aux gouvernants. C’était même une nécessité de cet agencement duel, qui, par implication, permettait aussi au PS de s’afficher porteur de soucis éthiques, de « valeurs ».

Une première fracture – symbolique – de cet ordre « normal » (dont l’alternance centre gauche/centre droit assurait aussi l’équilibre) a eu lieu en avril 2002, avec l’élimination de Jospin et la qualification de Le Pen au second tour de la présidentielle. On se souvient qu’à l’époque, le PS s’est vu reprocher d’avoir fait trop peu de cas des questions de « sécurité », brandies par les médias comme préoccupation majeure des Français, surtout depuis le 11 Septembre. Le parti, revenu au pouvoir en 2012, a dûment choisi une orientation autoritaire, en approfondissant la politique menée sous Sarkozy. Les gages qu’au départ il a voulu donner à son électorat (mariage pour tous, nomination de Christiane Taubira à la Justice) ont bien vite été oubliés. Si la bourgeoisie culturelle ne se soucie guère des transformations néolibérales, si elle ne s’est guère émue de la répression des manifestations pour Gaza en juillet 2014, si elle s’était jusqu’alors peu frottée à des luttes, elle s’est mise en ordre de bataille avec le traumatisme des attentats de 2015 et au moment de Nuit debout, où se sont multipliés les intellectuels d’ambiance.

Nuit debout avait, vis-à-vis du mouvement général de contestation de la loi « travail », une position d’intériorité/extériorité : en partie foyer d’entretien du mouvement, y compris dans ce qu’il comptait de plus militant, ce fut aussi un lieu de discussions sur toutes sortes de sujets où la bourgeoisie culturelle put croire que la politique, c’était justement ça, un forum affinitaire où l’on refait le monde. En même temps, le visage hyper-répressif montré par un pouvoir en cours d’homogénéisation autoritaire eut raison du semblant du « PS quand même de gauche », ce qui entraîna une rupture d’identification avec ce parti, qui s’est logiquement effondré à la présidentielle suivante. L’ensemble qu’il avait formé avec des organisations politiques, syndicales et associatives vola en éclats et celles-ci furent en conséquence projetées hors de l’orbite de l’État. La disparition de ce système a précipité la chute de la gauche éthique mais donné lieu, au sein de la bourgeoisie culturelle, à une nouvelle illusion à l’égard de la politique : l’idée que l’on peut faire de la politique comme si l’État n’existait pas, l’idée que la politique est avant tout affaire de mots ou de rapport au monde, et parfois l’idée que l’art ou la poésie est, en soi, le tout de la politique. Le « je sais bien, mais quand même » se métamorphose : Je sais bien que la situation générale est affreuse, mais quand même, de nouvelles formes de vie s’inventent partout et constamment.

Quant à l’identification politique objective, elle s’est reportée sur les secteurs les plus dynamiques de l’autonomie, de l’écologie et de l’extrême gauche, dans un décalque de l’extériorité à l’État et à l’économie souvent assumée par ces derniers. Sauf que là où ces militants font de l’indifférence une indifférence active et le support d’un antagonisme qui se manifeste aussi physiquement, par le parasitage, le sabotage, le blocage et la confrontation avec la police, les ambianceurs transforment la déclaration d’indifférence en postulat d’inexistence et se créent un univers parallèle – des « cabanes » – où l’antagonisme disparaît comme par magie. On retrouve le clivage éthique/politique de la gauche humanitaire ; mais désormais, il s’agit d’un clivage politique/politique, où l’autonomie dans sa multiplicité, ayant pris la place imaginaire du PS, leur permet de vivre l’action politique à distance et par procuration. Dès lors, il est possible de faire l’éloge du comité invisible, de vanter l’action des collectifs militants sur les ZAD, à Calais et ailleurs, tout en votant Macron aux deux tours de la présidentielle. Il n’y a même pas de contradiction puisque ces deux ordres de la politique correspondent à deux mondes distincts. Du moins est-ce l’illusion que nourrissent les ambianceurs. L’antagonisme, repoussé par la porte, reviendra par la fenêtre, par toutes les fenêtres, de plus en plus vite, de plus en plus fort, comme dans La Nuit des morts-vivants. L’ordre normal des choses, garanti par un État pas bon mais pas pire, au moins soucieux des apparences démocratiques, n’existe plus. J’y reviendrai en conclusion.

IV

Pour l’instant, je voudrais tracer ma seconde ligne généalogique, qui permettra d’éclairer l’illusion que constitue ce dédoublement de la politique. Le bourgeois du milieu culturel est un bourgeois doublement malheureux, et d’être classé comme bourgeois et d’occuper une position symbolique dégradée au sein de sa classe, où gouvernants, experts et capitalistes se foutent pas mal de ce qu’il pense : on l’emploie à des fins décoratives dans des institutions culturelles, on lui concède une place dans les rubriques « opinions » des journaux, on l’invite à exprimer ses inquiétudes, ses indignations et ses désirs, ça ne mange pas de pain. En 2007, l’affaire dite de La Princesse de Clèves fut un moment de vérité : jusqu’alors, les gouvernants ou aspirants gouvernants de la Ve avaient au moins affecté de prêter l’oreille aux intellectuels ; mais à présent, seule comptait la richesse sonnante et trébuchante ; Sarkozy, avec sa grossièreté coutumière, déclara leur inanité sociale. Ce dont on lui a tenu rancune (shoot the messenger  !). Sarkozy nous insulte, Sarkozy nous méprise ; nous protesterons de la plus vive manière, en faisant des lectures ambulantes du texte dénigré. Résistance.

Survivance des lucioles (2009), célèbre livre de Georges Didi-Huberman où Marielle Macé puise abondamment, nous servira ici d’exemple : dans la conjoncture de sa parution, il peut en effet se lire comme un autoportrait de l’intellectuel qui, en réponse à l’humiliation, investit le terrain de la politique – démarche bonne en soi, le problème résidant dans le contenu qu’il donne à cette politique. Survivance se présente d’abord comme une réponse à Pasolini et Agamben, dont Didi-Huberman conteste le pessimisme radical. Relisant l’article où le poète déclare la disparition des lucioles des campagnes italiennes, ces lucioles dont « l’improbable et minuscule splendeur […] ne métaphorise rien d’autre que l’humanité par excellence, l’humanité réduite à sa puissance de nous faire signe dans la nuit », il objecte : « Pour savoir les lucioles, il faut les voir dans le présent de leur survivance : il faut les voir danser vivantes au cœur de la nuit, cette nuit fût-elle balayée par quelques féroces projecteurs [30]. » Elles sont toujours là et bien là, donc, mais dans les dernières années de sa vie, aveuglé par la « grande lumière » des « pouvoirs », Pasolini avait perdu la faculté de les voir, car « quelque chose dans le désir de voir – dans le désir en général donc dans l’espérance politique » avait été détruit. Là était la catastrophe, puisque « dans notre façon d’imaginer gît fondamentalement une condition pour notre façon de faire de la politique. L’imagination est politique, voilà ce dont il faut prendre la mesure [31]. » Dans ce livre, pourtant, la mesure sera tout sauf prise : Didi-Huberman adressera la même critique à Giorgio Agamben, l’accusant lui aussi de défaitisme, touchant parfois juste (« Peut-on faire une généalogie du pouvoir sans développer le contre-sujet qu’y constitue la "tradition des opprimés" ? »), mais sans spécifier le contenu de cette « imagination » par où la politique pourrait se réinventer, ni celui des « révolutions où […] les peuples se constituent en sujets politiques à part entière, de façon à changer les règles, et du règne, et de la gloire [32] ». Au contraire, c’est dans l’image (dialectique, bien sûr) que la politique ira trouver asile, sous le patronage posthume de Benjamin, et c’est chez Bataille (et pas n’importe lequel, celui de la guerre) que Didi-Huberman ira chercher ses principes politiques les plus incandescents – coïncidant avec la révélation du substrat autobiographique, ou autojustificateur, du livre : « ne pas parler des événements pour mieux y répondre, pour mieux y opposer son désir (sa lueur dans la nuit) », et « se retirer "hors du monde" de la lumière tout en travaillant à quelque chose qui pût "être encore utile au monde", une lueur en somme. Se retirer sans se replier, ainsi que le fit Lessing, qui demeura dans sa solitude "radicalement critique et, en ce qui touche la vie publique, complètement révolutionnaire" [33]. » La politique, la politique la plus révolutionnaire, ne se vit pas dans la confrontation et le fracas de l’action ; elle s’éprouve dans la quiétude solitaire du retrait. Applaudissons l’ingéniosité du paradoxe, où l’on trouve une réponse aussi imparable qu’élégante aux camarades qui nous reprocheraient de ne plus aller aux manifs : « Je peux pas, j’ai retrait sans repli. »

Rien de plus politique, alors, que la vie artistique et intellectuelle qui se détourne de la politique immédiate. Et pourtant, ce « oui [dit] dans la nuit traversée de lueurs » a un goût de défaite. Parce que Didi-Huberman délègue aux « peuples » – dont on comprend qu’il n’est pas – la tâche de faire la révolution ; parce qu’il rabat la politique tout entière du côté de l’image ; parce qu’il combat l’impuissance reprochée à Pasolini et Agamben par l’inaction ; parce qu’il réduit la politique à une affaire de regard porté sur les choses. Il ne s’agit pas de vaincre un adversaire, mais de développer l’attitude appropriée, qui consiste à savoir ignorer la défaite en se détournant de tout adversaire pour trouver de la force – voir les lucioles – « malgré tout ». La défaite n’est peut-être pas réelle, après tout, et peut-être même que ce qu’on entend d’ordinaire par « politique » a la consistance d’une chimère. Le déni, encore. On pourrait parler d’une réinvention du stoïcisme si ce n’était injuste pour les stoïciens, qui distinguaient le negotium et l’otium, les diverses affaires de ce monde, dont fait partie la politique, et la méditation philosophique. Ici, dans cet asile où l’auteur a le pouvoir de reconstruire le monde comme il l’entend, la politique devient une affaire métaphysique ; or qu’est-ce qu’une politique sans événements ni présent ? Qu’est-ce qu’une politique sans situations ?

La mutation anthropologique dont Pasolini faisait état dans ses articles des années 1970 avait valeur d’objectivité : quoi qu’on en pense par ailleurs, il ne parlait pas de ce que lui voulait voir, il formulait un constat, celui de la disparition des formes de vie paysannes. On peut critiquer le monolithisme de son jugement, son attachement à une douteuse authenticité ou à l’essence d’un vrai peuple – qui constituait, du reste, le foyer utopique de sa pensée. Ce n’est pas l’orientation choisie par Didi-Huberman, qui lui reproche de mal voir par défaut de désir ; mais si lui, apparemment, ne manque ni de vision ni de désir, il se révèle incapable de citer un seul exemple de ses lueurs chéries. Et puis, Pasolini énonçait la cause de la disparition des lucioles : pas juste le fascisme en général, ni seulement le consumérisme ; non, le « fascisme de la deuxième phase du pouvoir démocrate-chrétien », dominée par le nihilisme de la modernisation capitaliste [34]. Il proposait donc un récit à vocation explicative, autrement dit une situation de l’Italie, dont il concluait que le mal était trop profond pour pouvoir être extirpé par un changement de personnel politique ou par la participation du PCI au gouvernement.

La situation débouchait sur un jugement politique, bon ou mauvais, qu’importe ; si l’on peut lui faire un reproche, ce n’est pas d’avoir eu la mauvaise attitude, d’avoir péché par pessimisme, mais d’avoir figé dans une anthropologie la guerre civile ou les violents antagonismes sociaux et politiques qui déchiraient l’Italie de ces années-là et que la Démocratie chrétienne tentait par tous les moyens de supprimer, quitte à mobiliser les plus authentiques fascistes pour écraser le péril rouge. Elle triompha dans les tragiques conditions que l’on sait, effaçant jusqu’à la mémoire de cette période, et ce qui reste de la gauche italienne en paie encore aujourd’hui le prix. Didi-Huberman se montre aveugle à cette inscription historique, puisque pour lui, comme ensuite pour Macé et Boucheron, la politique réside dans l’œil du regardeur – dans l’attitude d’un sujet individuel souverain, qui décide du regard à porter sur les choses, prises en bloc, indépendamment des rapports de forces et des situations, qui voit donc comme il veut voir et dont l’activité se confond avec la contemplation [35]. Ainsi, l’intellectuel subjective son déclassement : intégrant le reproche qu’on lui fait souvent – de ne servir à rien –, il se rend lui-même décoratif.

V

Mais au fond, Didi-Huberman et les ambianceurs font voir, sous une forme mystifiée, exagérée, caricaturale, un point essentiel : la politique (à gauche) se divise en deux ordres de réalité. Didi-Huberman appelle ça les lucioles et les grandes lumières, le désir et les pouvoirs ; d’autres, avant lui, ont pu parler d’être et d’événement, de police et de politique, de pouvoir constitué et de pouvoir constituant, d’Empire et de multitude ou bien attribuer au prolétariat un statut dédoublé, entre classe la plus exploitée et anticipation du communisme. Ces dualités, qui renvoient certes à des formalisations très différentes de la politique, ont ceci de commun qu’elles relient par distinction le présent de la domination au moment de l’émancipation, qui peut être situé dans un futur indéfini, dans un passé révolutionnaire conservé, demeurer latent au sein du présent, ou exister sous la forme de petits groupes ou de communautés locales (bien plus rares seraient ceux qui affirmeraient aujourd’hui que des pays ou des gouvernements nationaux sont l’image vivante du communisme).

Livrons-nous un instant à un exercice de transcodage, auquel, peut-être, l’histoire nous oblige : les libéraux, aussi, ont leur utopie, qu’ils appellent « société civile » et qui inclut toute activité n’entrant pas directement dans la sphère de l’État. Faisons l’hypothèse que, depuis les années 1970-1980 et la fin du cycle des luttes révolutionnaires, c’est au sein de l’informe « société civile » – en tout cas à distance de l’État – qu’ont survécu les mouvements d’émancipation, soit par force, pour les vestiges des organisations révolutionnaires, soit par choix, pour les ONG, associations de défense des droits, etc. Foucault disait, à la fin des années 1970, qu’il s’agirait désormais de se rendre aussi peu gouvernés que possible, que l’on pourrait se désintéresser de la souveraineté et de l’État pour faire progresser les libertés individuelles. Ce diagnostic, il l’énonçait sur fond du relatif compromis capital/travail que l’État avait garanti depuis l’après-guerre, du moins dans une grande partie de l’Europe de l’Ouest. La suite l’a réfuté : avec la crise de profitabilité qu’a connue le capital vers le milieu des années 1970, les années suivantes ont été implacables et pour les travailleurs, à commencer par les moins protégés (dont est emblématique, dans la France du début des années 1980, le cas des ouvriers « musulmans » de l’automobile [36]), et pour la majeure partie des sujets (immigrés, racisés, femmes, drogués, prisonniers, musulmans, pauvres, militants de gauche, etc.). L’État, en plein devenir néolibéral, a, plus ou moins rapidement et durement selon les pays, remis en cause le compromis de classe de l’après-guerre au profit du pouvoir du capital.

Tant que la partie progressiste de la « société civile » trouvait au sein de l’État des relais pour promouvoir des réformes (parité, union, puis mariage pour les couples de même sexe, lois antiracistes, etc.), les privatisations et la destruction des protections conquises par les travailleurs pouvaient encore apparaître tolérables, au moins pour les fractions de la bourgeoisie qui se voyaient épargnées. C’était l’époque où le PS mettait en place des réformes néolibérales tout en s’agrégeant des forces sociales vers lesquelles il « externaliserait » de plus en plus les contenus sociopolitiques progressistes. Et tant que l’État garantissait globalement les libertés publiques, la fiction de la « société civile » pouvait avoir quelque consistance et, dans une certaine mesure, jouer un rôle d’atténuation de ces réformes (« je sais bien, mais quand même »).

Avec la récession économique de 2008, le néolibéralisme est entré dans une crise d’hégémonie qui s’est notamment traduite par la généralisation de la défiance à l’égard des dirigeants politiques, se comportant en effet plus que jamais comme les « fondés de pouvoir du capital ». L’implosion de l’économie mondiale qu’était vouée à produire le cataclysme financier n’a pas conduit les gouvernements à reprendre la main sur le secteur bancaire et financier ; au contraire, étant eux-mêmes lourdement endettés, pris dans une concurrence interétatique exacerbée, ils ont poursuivi et accéléré le train des réformes pro-business destinées à relancer l’accumulation du capital – censée ruisseler sur tous avec l’effet salvateur d’une eau céleste – par l’injection massive de liquidités dans le secteur bancaire (argent « gratuit »), la déflation compétitive (pression à la baisse sur les salaires, dégradation des statuts et des conditions de travail) et son corrélat, l’accumulation par dépossession (mise à disposition de nouveaux « actifs », à vil prix, pour le capital privé – la Grèce en sait quelque chose).

C’est dans ces conditions que l’on a vu une intensification et une généralisation de la répression, inédites dans l’Europe occidentale de l’après-guerre, hors période de guerre – Algérie – ou de lutte armée – Italie et Allemagne des années 1970-1980. Mais alors, la répression étatique portait sur des militants – qui plus est sur des militants ayant pris pour cible l’État, colonial ou capitaliste. Ce qui se passe aujourd’hui est d’une tout autre nature, puisque ce ne sont plus seulement les « gauchistes », les ouvriers et les racisés des quartiers pauvres qui en font les frais, mais tendanciellement (quoique de plus en plus réellement) toutes celles et ceux qui participent, sous quelque forme que ce soit, à la contestation politique. C’est donc l’expression même de l’opposition qui est devenue insupportable à l’État, qui crée ainsi les conditions d’une rupture subjective ou d’une désidentification massives et qui, identifié à son exécutif et assimilé au capital, apparaît de plus en plus comme l’adversaire ou l’ennemi par excellence.

La situation est grosso modo la suivante : l’État capitaliste, éliminant progressivement les contrepoids en son sein et les liens avec son dehors, ne pouvant plus s’assurer un consensus social assez large pour conduire les réformes destinées à augmenter le pouvoir de la grande bourgeoisie, se voit inéluctablement entraîné dans une spirale répressive et contraint de mener, à marche forcée, une guerre de plus en plus ouverte à la population. Il est en crise, mais pour le moment, il gouverne ; et il gouverne par la crise.

En France, la période 2016-2019 est éloquente à cet égard : la répression aidant, on est rapidement passé d’une contestation « traditionnelle », impulsée par les syndicats et dirigée contre un projet de réforme précis, à une forme de contestation totale où organisations syndicales et politiques se sont vues devancées et débordées, réduites au statut de suiveurs d’un mouvement spontané, hétérogène dans sa composition sociale, explicitement dirigé contre l’exécutif en tant que tel. Celui-ci, désormais, ne peut guère s’appuyer que sur sa majorité parlementaire pour passer ses décrets, sur sa police pour se défendre, sur la haute bourgeoisie pour se légitimer et sur ses intellectuels organiques pour se jeter des fleurs. Malgré son extrême faiblesse, largement due à son caractère hors sol – ancrage social insignifiant, manque de bases politiques locales –, le pouvoir macroniste pourra toujours compter sur la désagrégation des partis du centre, dont il résulte et qu’il renforce, pour remporter de prochaines élections nationales, mais aussi sur la menace de l’extrême droite, face à laquelle il voudra se poser en « rempart républicain », dans un chantage à l’hypocrisie de plus en plus éclatante – puisqu’il lui facilite la tâche par les thématiques qu’il agite, par la répression sociale et la guerre de classes qu’il mène, par la limitation des libertés qu’il impose, dans une évolution qui sera d’autant plus rapide et radicale qu’il sera contesté. C’est depuis le centre que le fascisme devient hégémonique, et c’est ainsi le centre – justement rebaptisé « extrême centre » par Tariq Ali – qui détruit non seulement les bases de son adhésion, mais aussi les institutions bourgeoises sur lesquelles il repose et qui donnaient juridiquement consistance à la « société civile ». On saura bientôt le sens strict de l’expression « démocratie formelle ».

C’est, on l’a vu, cette conjoncture qui explique la disparition de la gauche éthique et la naissance de l’intellectuel d’ambiance : ce qui signe la rupture d’identification de cette fraction de la bourgeoisie de gauche avec l’État – identification qu’elle a toujours sublimée dans un hors-champ politique – et qui, en même temps, l’amène à réinvestir cette identification dans d’autres domaines – l’autonomie, cortège de tête en moins – pour refouler sous la forme sublimée de la poésie sa perte de pouvoir social ou symbolique, voire la simple dégradation de ses espaces de travail et d’intervention, et enfin pour forclore à nouveau la politique comme champ de forces et de rapports de forces antagoniques (« nous tous »).

Par conséquent, « politique » nomme chez elle une contradiction qu’il lui faudra trancher dans un sens ou dans un autre : elle devra soit se faire l’alliée de l’État néolibéral en continuant à diffuser son petit air de bossa nova au milieu du massacre, soit décider de rejoindre les luttes, par exemple en combattant la précarité et la privatisation au sein des institutions culturelles et d’enseignement qui la concernent au premier chef. Il est symptomatique que Macé déclare devoir sa « politisation » à ses étudiants, dont elle constate la précarité, et qu’elle efface simultanément ce constat en déléguant l’action politique à d’autres. Comme si elle ne pouvait être que spectatrice. Toutes les enclaves où l’on pouvait encore respirer étant en train de se refermer, ce dédoublement n’est plus possible [37]. Il n’y a qu’un seul monde et qu’un seul terrain, où l’État capitaliste mène une guerre totale pour devenir total. Désormais et de nouveau, le simple fait de défendre les libertés fondamentales, chose qui, il n’y a pas si longtemps, passait encore pour « réformiste », acquiert le caractère révolutionnaire d’une contestation de l’État en tant que tel.

Vers la fin de son dernier livre, Un œil en moins, Nathalie Quintane formule la théorie suivante :

« Nous voyons tous le monde à travers le tissu blanc et fin d’une taie d’oreiller usée. […]

« Personne ne peut s’en excepter. Même le plus lucide des sages, le plus épuisé des ouvriers, le plus exploité des stagiaires, le plus érudit des philosophes, le plus militant des militants, le plus critique des poètes. Mais il y a différents degrés.

« Par exemple, sur une échelle de 1 à 10 ?

« Le plus exploité des stagiaires sera peut-être à 3/10 d’épaisseur de taie, c’est-à-dire d’épaisseur de déni. Et puis, quand on adhère encore enthousiaste à ce qui se maintient autrement, mais se maintient, peut-être à 8 ou 9. C’est un travail de titan de descendre l’échelle [38]. »

Où se situent les ambianceurs sur l’échelle de Quintane ? Pendant combien de temps pourront-ils rester dans une confortable épaisseur de déni ? Voudront-ils en sortir ? Et nous  ?

[1Je précise, pour parer au soupçon d’une de ces malveillances dont la vie parisienne est coutumière, que je n’ai aucun grief, personnel ou autre, à l’égard des auteur.e.s abordés ici : ce sont des textes et des propos qui seront examinés, pour ce qu’ils ont de générique.

[2Patrick Boucheron, « Ce que peut l’histoire », leçon inaugurale au Collège de France, 17 décembre 2015.

[3Marielle Macé, Nos cabanes, Lagrasse, Verdier, 2019, p. 20.

[4Patrick Boucheron et Mathieu Riboulet, Prendre dates. Paris, 6 janvier-14 janvier 2015, Lagrasse, Verdier, 2015, p. 73.

[5Patrick Boucheron, en discussion avec Benoît Hamon, « Chercheurs vs politiques (2/4) : Après les attentats, quelle république voulons-nous ? », Mediapart, 26 juillet 2015.

[6Prendre dates, op. cit., p. 132.

[7Patrick Boucheron, Le 7/9, France Inter, 7 février 2019.

[8À ce jour (25 avril 2019), nous ne savons pas où Patrick Boucheron en est de sa réflexion sur les attentats de 2015. Nous avions pris date mais, depuis, de nombreux autres événements ont sollicité son attention, tout récemment encore, l’incendie de Notre-Dame de Paris.

[9Les deux phrases entre guillemets sont (à peine) adaptées de la leçon inaugurale de Patrick Boucheron au Collège de France (dernière phrase) et de Prendre dates, op. cit., p. 137.

[10Boucheron est même très fort pour disqualifier la gauche en s’autorisant de beaucoup plus radical que lui. Par exemple, dans l’entretien cité de juillet 2015, c’est-à-dire au moment où le gouvernement Syriza était acculé par la Troïka : « Syriza, c’est la gauche ? C’est compliqué, quand même. C’est quand même un gouvernement d’alliance avec des formes d’extrême droite, c’est une forme de nationalisme dont on comprend bien aujourd’hui que, au fond, c’est aussi une résistance à l’impérialisme financier, mais c’est quand même un nationalisme, et un nationalisme dur. » Immédiatement après : « Je crois que ce qui m’a touché dans ce livre collectif qui s’appelle À nos amis, c’est que j’y vois d’abord une critique radicale de l’idée de gauche. Est-ce qu’on va mourir politiquement en disant ’je suis de gauche, je veux l’être à tout prix’. Il y a un moment, qui est ce que j’appelle le moment machiavélien, où il faut peut-être simplement, pour ne pas déposer les armes, abandonner les mots anciens du politique. Et il est pas impossible que nous y soyons aujourd’hui et que ça soit maintenant. » L’ambianceur a parlé. Il croise les bras. Les cigales crépitent.

[11Cette citation et les suivantes : France Inter, 7 février 2019.

[12À cet égard, les Mythologies de Barthes restent une source inépuisable.

[13Nos cabanes, op. cit., p. 50-51.

[14Marielle Macé, Sidérer, considérer. Migrants en France, 2017, Lagrasse, Verdier, 2017, p. 17.

[15Ibid., p. 26-27, p. 37.

[16Nos cabanes, op. cit., p. 82, p. 54, p. 66.

[17Sidérer, considérer, op. cit., p. 35.

[18Nos cabanes, op. cit., p. 33.

[19Sidérer, considérer, op. cit., p. 29.

[20Nos cabanes, op. cit., p. 39. Si l’on ne peut que se féliciter de la réapparition du mot « capitalisme », la tendance est forte à le réduire, comme son omniprésent compagnon, « néolibéralisme », à sa pure force perlocutoire : à faire de lui le nom du mal, donc une notion morale, associée à la cupidité, à la monnaie, aux riches, etc. Or le capital, c’est l’accumulation de profit ou de survaleur fondée sur l’appropriation des ressources et l’exploitation de la force de travail. Pas besoin d’en faire un titan métaphysique pour vouloir combattre cette puissance inouïe de destruction et d’assujettissement. Ensuite, le capitalisme ne fait rien en soi : ce sont des pratiques, des organisations sociales et des institutions qui le constituent, assurent sa reproduction et lui confèrent son pouvoir.

[21Marielle Macé, Styles. Critique de nos formes de vie, Paris, Gallimard, 2016, p. 315.

[22Car Bruno Latour est l’un des auteurs fétiches des intellectuels d’ambiance ; lui-même n’en est pas un du tout, qui, je crois, se verrait plutôt en compétent au service des gouvernants.

[23Nos cabanes, op. cit., p. 79-80.

[24Illustration exemplaire de la « distance neutralisante » qui, selon Pierre Bourdieu – cet « homme de colère », comme aime à le répéter Macé –, « est une des caractéristiques du rapport bourgeois à la langue et au monde social […]. Pareil mode d’expression […] est aussi ajusté d’avance à des marchés exigeant cette autre forme de neutralisation de la réalité (et des autres classes qui y sont immergées) qu’est la stylisation de la vie, cette mise en forme des pratiques qui privilégie en toutes choses la manière, le style, la forme au détriment de la fonction » (Langage et pouvoir symbolique, Paris, Le Seuil, 2001, p. 125-126).

[25Nos cabanes, p. 92, p. 95, p. 77.

[26Ibid., p. 34.

[27Cf. Sigmund Freud, « Le créateur littéraire et l’activité imaginative » (1908), L’Inquiétante Étrangeté et autres textes, trad. fr. F. Cambon, Paris, Gallimard, 2001, p. 253. Dans ce texte, Freud établit une relation entre le rêve diurne, qui vise à accomplir un souhait, et l’activité poétique et littéraire.

[28C’est la définition qu’Althusser donne de l’idéologie dans « Idéologie et appareils idéologiques d’État », Positions, Paris, Éditions sociales, 1976.

[29Cf. Slavoj Žižek, The Sublime Object of Ideology, Londres, Verso, 1989.

[30Georges Didi-Huberman, Survivance des lucioles, Paris, Minuit, 2009, p. 25, p. 44.

[31Ibid., p. 50-51.

[32Ibid., p. 81, p. 95.

[33Ibid., p. 121, p. 131 (Didi-Huberman cite Hannah Arendt).

[34Pier Paolo Pasolini, Écrits corsaires, trad. fr. P. Guilhon, Paris, Champs, 2009, p. 185-188.

[35Didi-Huberman a persisté dans cette pente, comme le montre son dernier livre, Désirer, désobéir. Ce qui nous soulève, 1, Paris, Minuit, 2019. Voir la recension de Zoé Carle, « Le soulèvement n’est pas qu’un geste », En attendant Nadeau, 24 avril 2019.

[36Voir Alain Badiou, Peut-on penser la politique ?, Paris, Le Seuil, 1985, p. 68 sq.  ; Ludivine Bantigny, La France à l’heure du monde. De 1981 à nos jours, Paris, Le Seuil, 2013, p. 32.

[37Deux points ici : 1/ cela ne signifie pas qu’il faille abandonner l’art, la création et la réflexion comme autant d’appendices décoratifs, comme le préconisait récemment Julien Crépieux : il s’agit au contraire de les cliver pour les soustraire au statut décoratif à quoi les condamnent les institutions bourgeoises. La défense des travailleurs de l’art est aussi une défense de l’art. Voir les analyses d’Olivier Quintyn dans Valences de l’avant-garde. Essai sur l’avant-garde, l’art contemporain et l’institution, Paris, Questions théoriques, 2015, et dans « La valeur somptuaire de l’art et la pauvreté des artistes », in J.-P. Cometti et N. Quintane, L’Art et l’argent, Paris, Amsterdam, 2017.

2/ L’acharnement de l’État à Notre-Dame-des-Landes est exemplaire de la fermeture des enclaves : ce n’est pas malgré, mais à cause de l’abandon du projet d’aéroport que l’exécutif tenait absolument à expulser celles et ceux qui s’y étaient installés : aucun lieu ne doit se soustraire à l’« emploi », à la marchandise et au capital. Ou, comme le disait Marx, ne doivent « régn[er] ici que la Liberté, l’Égalité, la Propriété et Bentham » (Le Capital. Livre I, trad. dirigée par J.-P. Lefebvre, Paris, Puf, 1993, p. 198).

[38Nathalie Quintane, Un œil en moins, Paris, P.O.L, 2018, p. 391.

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