Pseudomorphoses de la démocratie

Le bug des législatives

Ut talpa - paru dans lundimatin#436, le 9 juillet 2024

Il y a deux manières de juger du sens d’une situation. Du dedans ou du dehors. Du dedans : en développant le point de vue que confère une position relative en son sein. C’est-à-dire : prétendre répondre à la question qu’elle pose. Du dehors : prendre un point de vue qui fasse disparaître le problème et sache éteindre le Sphinx de sa résolution. Lorsque nous sentons que nous pouvons adopter un point de vue du dehors, que ce sentiment se fait de plus en plus tenace, qu’il en devient impérieux et viscéral, au point d’exiger une hypothèse et une formulation, c’est que la situation est devenue « révolutionnaire ».

À ce moment-là, nous comprenons qu’aucune ruse, qu’aucun bidouillage, qu’aucun stratagème intérieur à la situation ne saurait en maintenir indéfiniment le statu quo – car ses contradictions réelles, écrasantes, ne lui conservent jamais, dans la structure même des faits, qu’une apparence d’unité et de stabilité toute formelle, qui dissimule encore – pour la conscience de celles et ceux qui continuent de penser depuis la situation – la « triste opacité » de son « spectre futur ».

Le philosophe réactionnaire Oswald Spengler utilise une métaphore conceptuelle excellente qu’aucune règle de l’éthique révolutionnaire n’interdit de se réapproprier : il parle, à propos de ces situations qui n’ont pas le sens de ce qu’elles montrent, de « pseudomorphose ». La pseudomorphose est un terme de géologie qui désigne la substitution par infiltration de sédiments à l’intérieur des cavités creusées d’un minéral d’un certain type à tel point qu’à la fin ce minéral n’en a plus que l’apparence, tant il a changé en substance, intérieurement, du tout au tout. C’est le cas, aujourd’hui, en France, en Europe et ailleurs, pour ce que l’on aura appelé la « démocratie parlementaire et semi-présidentielle » - le pire des régimes, à l’exception de tous les autres. Il nous faut reconnaître que l’hypothèse selon laquelle un appareil d’État public, électoraliste, multipartite, parlementaire, constitutionnel, avec division des pouvoirs, articulé à une société civile représentant le privé de la consommation, du travail, des rapports économiques, et pensé en toute abstraction des dispositifs pragmatiques et technologiques récents, ou du sens matériel, politique et moral des modes de production, d’extraction, de destruction, ses formes de coordination logistique, et ses substrats de sable, de béton, de silicium et de lithium, serait suffisant pour garantir et rendre réels les droits politiques et humains, l’égalité, la liberté, la fraternité, l’habitabilité et tutti quanti, une telle hypothèse est dépassée. La forme-État « démocratique » est, dans les conditions réelles, une pseudomorphose. Il suffira de passer le doigt à la surface du minéral pour en découvrir le contenu exotique.

Pseudomorphose de la politique : étatisation et économie

Cela fait des années que le thème de la « crise institutionnelle » s’est propagé dans la théorie politique récente du régime en France. Ce n’est pas nous, c’est Bruno Le Maire, et mille autres excellents esprits, qui confirme ce truisme politique contemporain : « je crois (…) que notre démocratie est de plus en plus fragilisée par des institutions désormais bancales » écrit-il. Ou, ailleurs, dans un style à l’image des institutions, bancal, on peut lire que la « monarchie populaire » gaulliste de la cinquième république serait devenue une « monarchie technocratique ». « La monarchie gaullienne était une monarchie populaire, tolérable par tous. Elle est devenue une monarchie technocratique, critiquée par le plus grand nombre. » dit-il, sans se soucier de la réalité historique de la « popularité » du gaullisme, sans faire le lien entre son constat d’une « démocratie fragile » et celui d’un régime « monarchique ». Mais peut-être que la démocratie n’est « fragile » que parce que la « monarchie » a cessé d’être « populaire », allez-savoir ! Après tout on a tous un ami royaliste par amour de la démocratie ou démocrate par conviction monarchiste. Et, en bon concierge, on peut s’amuser à poursuivre cinq minutes notre apnée dans la fantasmagorie historique symptomale de Le Maire : « Sans arrêt je revenais à ce moment de notre histoire où se construisit la monarchie absolue. Les Mazarin, Louis XIII, Richelieu, Fouquet, Colbert et Louis XIV occupaient mes pensées, pourquoi ? Parce que l’État et la nation n’avaient jamais été aussi confondus et que, sans vouloir restaurer cette confusion, j’avais la conviction que le rétablissement de l’autorité de l’État était une des conditions du rétablissement de la France. » Louis XIV, ce roi si solaire, ce nec pluribus impar, à nul autre pareil, de la démocratie ! Finalement, les Gilets Jaunes avaient tort de traiter monsieur Macron de « Louis XVI », c’était flatter en lui un digne héritier d’une lignée de vrais démocrates. Si l’on s’attarde encore un peu sur l’ancien (?) ministre de l’Économie, on peut relever cette alternative un peu risible, un peu ridicule, d’autant qu’elle demande de se concentrer très fort pour se représenter mentalement un Le Maire « courageux » : « Entre le courage de refonder nos institutions et la facilité du régime autoritaire, je choisis le courage de la refondation. » À propos de cette alternative, nous dirons simplement que le courage de Le Maire aura été discret. Le thème de la « crise institutionnelle » qui, dans le cerveau de Le Maire, est le signe d’une fragilité de la démocratie que seule une monarchie autoritaire d’État refondée sur la nation permettrait de sauver, est surtout, pour nous, dans le contexte de ces législatives 2024 où tout le monde a perdu et gagné d’un même mouvement, l’expression confuse d’une situation encore crépusculaire : celle du passage d’un mode de gouvernement à un autre, qui n’est ni le retour ou la récidive de formes déjà anciennes (monarchie de Louis XIII) ni la subversion totale et révolutionnaire de la « démocratie représentative ».

A – Centre et bourgeoisie

Dans le cerveau de Le Maire, la suppression du « populaire » dans la démocratie monarchique oblige à se tourner vers le « national » - non plus la réparation de la démocratie, mais la restauration de la « France ». C’est le côté LR-RN de Le Maire. Mais n’allons pas trop vite, en un sens, Le Maire a toujours devancé intellectuellement le macronisme – anticipé son destin. Sauf que le macronisme, lui, ce n’est pas encore le Rassemblement national, ce n’est pas le vote du racisme ouvrier du Nord désindustrialisé, ce n’est pas le vote du racisme petit propriétaire du Sud, le macronisme, ce n’est pas encore le « racisme intranquille » (Félicien Faury) transformé en politique. C’est beaucoup plus osef – c’est beaucoup plus Machiavel.

Il se trouve que cette « crise », au niveau institutionnel, est parallèle, peut-être corrélative, à la réduction du cercle des grands propriétaires dirigeant l’appareil d’État sur la voie « néolibérale » de « modernisation de l’économie » - je veux dire que cette crise est accompagnée de l’émergence réfléchie et consciente du « bloc bourgeois », c’est-à-dire de la dissipation d’une vieille hallucination de la vie post-marxiste et post-anarchiste des années 80 : l’idée que l’absence d’alternative à l’économie néolibérale – à la domination d’une classe de propriétaires actionnaires et managériale – doit être dissimulée sous le jeu de l’alternance. Cette hallucination de l’alternance à défaut d’alternative, qui se présente comme un deal électoral, souvent imaginaire et symbolique, entre tout un tas de gens dont la vie exigerait de renverser la table et tout un petit tas d’autres gens qui s’acharnent à leur échanger des nappes à carreaux et des dinettes contre leurs voix aux prochaines élections. C’est bien connu, et pas très original, mais, en gros, tant qu’on peut osciller du PS à l’UMP, tout est à peu près ok. Mais dès que la fausse apparence n’opère plus, que se multiplient les dégoûts pour « trahison » [1] de part et d’autre, alors la force à laquelle il n’y a pas d’alternative porteuse de l’alternance même perd des votants. Et ce faisant, elle perd surtout la capacité à faire fonctionner deux partis gauche/droite : y a plus assez de gens dans chacun de ces partis et d’électeurs pour produire un parti « de gauche » ou un parti « de droite », il faut rassembler de part et d’autre les électeurs de la sphère grande bourgeoise parce que les petits bourgeois et la petite bourgeoisie eux, elles, vont voir ailleurs ou s’abstiennent. Et on ne parle même pas des ouvriers, des quartiers, des racisés ou des pégus en général. Alors il faut que le centre (la réalité matérielle-économique) caché derrière la droite et la gauche se pose lui-même, consciemment, comme un parti explicite. Dangereux commencement de la fin : ce parti quantique révèle sa nécessité en remettant en jeu, dans la sphère de la représentation politique, la question super grossièrement marxiste de la classe. Sauf que cette fois, la classe bourgeoise se représente elle-même comme « centre », et plus comme tantôt Gauche, tantôt Droite, avec toutes les nuances de libertés politiques et de droits que l’oscillation implique.

Cela a été dit et redit, le macronisme, l’extrême-centre, n’est pas ce moment où le « bloc bourgeois » sortirait victorieusement du bois obscur de l’alternance où il se dissimule ordinairement. Le macronisme, c’est bien plutôt le loup qui sort du bois lorsqu’il a décimé toutes les proies de sa forêt. Lianos disait : le partage symbolique entre « les-extrêmes » et l’affirmation conscient du « centre » et de son « ni-nisme » est le signe d’un effondrement de la base sociale générale du « bloc bourgeois » tapit, économiquement et socialement, sous le manteau coloré des alternances. La question n’est pas de renvoyer dos à dos le PS et les Républicains, on s’en fout. La question est de comprendre la situation. Or, la situation, a cet aspect-là : qui n’a aucun intérêt ni aucune socialisation affective de caste ou de classe à se laisser avoir par un « compromis » avec la classe dominante, bourgeoise, règne de l’économie, libéralisme autoritaire ou libéral-fascisme, ne se laisse désormais, presque plus, « duper » par elle. Cela ne signifie pas que les non-dupes de la classe dominante, exprimée par le « centre », soient, inversement, « éveillés », « conscients », « lucides ». Ils peuvent, ils sont, qui ne l’est pas ? certainement pris sous d’autres stratagèmes et dans d’autres duperies (gauchisme ou Rassemblement national), d’autres illusions. On sort plus souvent d’une illusion pour entrer dans une autre que pour s’en dépouiller devant la maturité du frais réel. D’ailleurs une illusion s’évalue à la distance entre le vœu et l’exaucement : on peut dire que les ex voto électoraux sont encore moins efficaces que les offrandes à la Vierge – sur les ex voto de Notre-Dame des Victoires, on souhaite réussir un examen ; alors que sur le bulletin de vote, on s’attend à démanteler la finance. Mais ce qui est certain, pour plusieurs raisons, le cadre dans lequel des compromis pouvaient être faits, cadre qui, en réalité, est, du point de vue de l’État, de ses institutions, idéologiquement un gaullisme (en tant que « monarchie populaire ») plus ou moins assumé – est, en quelque sorte, exténué, essoré, bugué. La dissolution de l’Assemblée nationale par Macron à la suite des élections européennes est l’équivalent, en termes de génie technique, pour un doctorant en fin de thèse d’éteindre et de rallumer son ordinateur lorsque la carte mère a crashé. Le fait qu’un ancien président redevienne député pour emmerder ce nouveau président qui fut aussi son ancien ministre avec l’hypothèse certes improbable mais beaucoup trop drôle d’être nommé premier ministre de son ministre, peut avoir tout l’air d’une boucle infernale de bugs en série. Bref, exténuation institutionnelle du gaullisme non en tant qu’esprit mais en tant que constitution sur mesure.

B- Cycle de constitution

D’autres diraient que ce gaullisme atteint un point de son cycle historique où, né d’une situation d’exception anomique, d’un coup, il retourne à son exception originelle, à sa particularité circonstanciée, incidentelle, quasi-biographique, et se présente alors, dans toute sa nudité, à tout un chacun, comme brutal, arbitraire et nécessairement usurpé – infondé, illégitime, bref, sans Souverain, « sans possible » et « sans peuple » (Catherine Hass). L’anecdote rapportée par Arié Alimi où Macron lui aurait cité, dramatiquement, en allemand, le constat théorique de Carl Schmitt selon lequel « le souverain est celui qui décide de l’état d’exception  », si elle est authentique, enfoncerait le clou dans le sens de ce retour conscient et assumé à l’exception qui « fonde » la souveraineté sans pour autant la légitimer « démocratiquement ». Bien que nous n’ayons rien à carrer de ce qu’il se passe dans la conscience de monsieur Macron – puisque sa pratique du pouvoir est absolument évidente et transparente pour toutes et tous (brutalité, 49.3, purement tactique, absolument méprisante and so on) qu’il en soit conscient ou non – le fait que l’idée de la souveraineté soit posée par lui en schmittien et pas, par exemple, en rousseauiste (l’exercice de la volonté générale populaire), qu’elle soit posée dans cette filiation de pensée là : Bodin, Hobbes, Hegel, Schmitt ; exprime un peu plus cette réduction de l’État non pas à sa source de légitimation mais à sa pure et simple puissance, à ce qu’il peut faire en général, en tant qu’État, tant qu’il n’est pas arrêté – et donc, en tant que puissance, sans souci d’être fondé légitimement sur un « peuple », à cet arbitraire décisif dont l’état d’exception est le nom qu’on lui donne lorsque ça passe.

Rappelons un peu la nature de ce cycle historique du gaullisme qui nait de l’exception et semble devoir finir dans l’exception. Et, pour cela, il suffit de citer le très simple et très clair résumé qu’en fait Eugénie Mérieau :

« Le général de Gaulle, artisan de la « grandeur de la France », fait partie de ces figures historiques qui divisent, à l’instar de Napoléon Bonaparte. Il possède en effet toutes les caractéristiques du dictateur : il s’agit d’un illustre général, qui arrive au pouvoir par ce que d’aucuns considèrent comme le « coup » du 13 mai 1958 – le président René Coty aurait été contraint de le nommer sous la pression d’un « chantage » à la guerre civile –, et abolit immédiatement la constitution ; il fait rédiger une constitution sur-mesure, perpétuant le coup initial par un « coup d’État permanent » (François Mitterrand). Une fois président, il utilise en 1961 l’article 16 lui octroyant les pleins pouvoirs, pour créer une juridiction d’exception dérogeant à l’État de droit en admettant les condamnations à mort sans appel, et lorsque le Conseil d’État finalement s’y oppose (arrêt Canal), il menace ce dernier de suppression ; puis, après avoir déclaré l’état d’urgence qu’il maintiendra près de deux ans, il viole la Constitution en la faisant réviser par référendum sans le concours du parlement ; le tout pour renforcer les pouvoirs présidentiels. Une fois son pouvoir consolidé, et alors qu’il organisait une censure d’État via son contrôle de l’ORTF et son ministère dédié, il gouverna largement par plébiscite jusqu’à sa démission un an après les événements de mai 1968. » (Eugénie Mérieau, p74)

Notre contemporain, ces vingt dernières années, s’accélérant ces derniers sept ans, n’a pas du tout le même contexte, n’a, conjoncturellement, rien à voir avec ce moment gaulliste de « guerre civile » inavouée. Mais cet ancien contexte demeure : « Pour certains, l’origine largement illégale de la Ve République – sa naissance par le coup et la guerre civile – est en France « refoulée » (Grey Anderson). » écrit Mérieau. Et c’est là que tout devient drôle, le jeu que l’on peut jouer grâce au costard constitutionnel gaulliste, ce jeu, est en train de multiplier les gambits et coups de moins en moins ordinaires, de moins en moins attendus, de moins en moins catalogués. Évidemment, ce phénomène ne se passe pas dans le ciel des idées du cerveau de monsieur Macron, n’est pas une sorte de caprice des dieux, ou une humeur morale et caractérielle du président. Ce phénomène s’explique dans la conjoncture présente, de la pression victorieuse de l’économie, mais aussi sur la mutation interne des concepts par lesquels l’État se pose et se comprend. Catherine Hass, loin de ceux qui annoncent le dépérissement de l’État, écrit qu’au contraire, l’étatisation de la politique et de la société ne saurait être actuellement plus intense et absorbante. « (…) nous assistons à une étatisation complète de la politique dont l’un des effets est d’opérer une étatisation de la société en ce que seul son lexique, ses catégories et ses représentations nomment et circulent. L’État décide par conséquent seul de ce qui fait politique ou non, de ce qui fait peuple ou non, la politique reposant sur son seul bon vouloir. Et pour ceux qui, à l’image des réfugiés ou des mineurs isolés, ne « font pas peuple », l’abandon total de l’État condamne les gens à survivre entre le dénuement absolu et la traque policière continuelle. » On peut remarquer que, de mémoire, aucun d’entre nous ne s’était autant intéressé à une élection législative. Mieux : jamais la série des intrigues, des voltes faces, des alliances et des trahisons ne nous avaient autant obsédé. Pire : des figures que l’on aurait pu croire dégagées de toute carrière institutionnelle, politique, parlementaire, pour des raison historiques et pratiques, comme des antifascistes habitués à tenir la rue, ou des fascistes habitués à tenir leur bière et leur bras tendu, se découvrent susceptibles de participer au jeu, et d’y gagner. La spirale d’étatisation est si violente et son vortex si intense que rien n’y échappe – et cela à tient peut-être à la fusion du spectacle audiovisuel et de la politique étatisée qui, de divertissement lointain, s’est transformée en The Voice, et de The Voice, est devenu un immense jeu de rôle interactif en ligne, sur X, Insta, Youtube etc., une vaste « réalité virtuelle », nos smartphones n’étaient pas rangés dans nos poches – c’est nous qui étions rangés dans nos smartphones

Plus haut dans son livre Aujourd’hui la guerre, Catherine Hass décrit la politique macroniste comme un « monopole de l’État par lui-même » :

« Pour la France, pour aujourd’hui, je dirais que l’État, loin d’être en déshérence, peut être qualifié de « hyper » étatiste au titre qu’il exerce ce que j’appellerais un monopole de l’État par lui-même dès lors qu’il est désormais seul à énoncer la politique ; il est le seul à avoir une prise sur lui-même. La fin de la conflictualité parlementaire, comme conflit de partis et de politiques, est décisive car son existence permettait l’hypothèse d’un multiple des politiques et non sa captation par le seul État. Par ce monopole, il n’y a pas d’autres possibles que ceux de la politique qu’il conduit. Si la conflictualité, depuis les cohabitations (1986, 1995), était toute relative, elle passa néanmoins de fictionnelle à nulle lors de la présidence de Nicolas Sarkozy. L’élection du président Macron parachève ce devenir de l’État parlementaire post-représentatif. Ainsi, qu’il s’agisse de l’asile, des lois antiterroristes, de la sécurité intérieure, des sans-papiers, de la décision de guerre, de Notre-Dame-des-Lande, ou encore de la place donnée à la police depuis le discours de Grenoble, sur chacun de ces sujets, aucune autre politique, aucun autre principe ne s’énoncent ; c’est l’État sans possible. L’un des effets de cette configuration est un vis-à-vis entre l’État et les gens, ses instances politiques antérieures (partis, classes, syndicats, organisations) ayant cessé d’être un espace de représentation, de médiation, de consultation. Cette absence de toute forme d’écoute se traduit, en tous lieux, par un usage de la violence sans délai ; qui pour s’opposer à la traque des exilés, aux évacuations de Calais, des universités ou de Notre-Dame-des-Landes au printemps 2018 si ce n’est les gens eux-mêmes ? Cette figure de l’État que l’on dira sans peuple ne peut être que violence, policière comme institutionnelle, dès lors qu’elle fait de l’abandon du principe de politique publique l’un de ses credo, sous-entendant ainsi que l’action étatique ne peut être que vouée à l’échec. Au hasard, pour l’année 2018 : abandon d’une politique de la ville en faveur des quartiers populaires (plan Borloo) ; abandon d’une politique de logement en faveur des personnes handicapées ; abandon de l’université pour tous pour une sélection institutionnalisant l’arbitraire (loi ORE). En regard de cette configuration, c’est sans surprise qu’Emmanuel Macron peut dire, au détour d’une interview, qu’il tire sa légitimité de « son peuple » et affirmer qu’il hait « l’exercice consistant à expliquer les leviers d’une décision » ; la comparaison avec de Gaulle autour de la « figure du chef » ne tient pas si l’on pense à la puissance du PCF d’alors et à la structuration du champ parlementaire. »

En soulignant cet auto-monopole de l’État par lui-même qui, sans peuple et sans possible, devient déterminant dans la définition du politique et du non politique, du peuple et du non peuple, du possible et de l’impossible, en montrant que l’État parlementaire peut exister sur un mode non-représentatif, à tel point que, par exemple, le jour même des résultats des législatives 2024, seule la France insoumise avait installé une scène ouverte et en plein air (parce qu’on ne peut être « populiste » sans réunir réellement des « gens ») tous les autres partis parlaient depuis leurs QG, et les plateaux télévisions, contraste absolument évident avec l’entre-deux tours, où les prises de parole, galvanisantes comme une lobotomie, du NFP, à République, symbolisaient un petit quelque chose de l’ordre de : le peuple existe, du moins la « société civile », enfin bref, les gens quoi. Autrement dit : à la suite du deuxième tour, les électeurs peuvent rentrer chez eux, c’est au tour des délibérations partisanes pour fabriquer du ministre et des alliances politiques. Il n’est pas du tout anodin que la place de la République, à Paris, mais partout ailleurs dans les villes, y compris certains villages, se soient couvertes de monde, sans la présence d’aucun politique ni d’aucun parti. La sphère spectaculaire les avait déjà, eux, ré-abduqués. L’étatisation de la politique et de la société, tant concrètement, matériellement, opérationnellement que symboliquement et spectaculairement, en s’accompagnant de ce « devenir post-représentatif » tout en restant « parlementaire » dont parle Hass, peut être ramené à ce que dit Eugénie Mérieau à propos des « dictatures » contemporaines : elles naissent de coup d’État constitutionnelle plutôt que militaire, elles sont multipartites, organisent des élections (parfois truquées mais parfois pas), redécoupent les régions électorales, les circonscriptions, monopolisent certains médias, s’allient avec des oligarques dans la logistique et dans l’information, ont des parlements, ont des constitutions, sont efficaces pour la croissance et l’excellence scientifique. C’est peut-être là que le concept de pseudomorphose démocratique a le plus de sens : toutes les propriétés de la démocratie sont présentes, toutes ses qualités, sauf une – la démocratie.

À suivre…

[1Soit dit en passant : l’accusation de « trahison », à l’encontre de François Ier ou de François flamby est, d’une certaine manière, une façon de continuer à ne pas assumer la nécessité pour soi de devenir sérieusement un ou une révolutionnaire un peu stylée (et un aveu de faiblesse d’esprit brachycéphalée).

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