La rédaction du chiffon nous a transmis cette intervention tenue à l’occasion de la parution de leur numéro 18 au café Dorothy, le 9 octobre dernier.
— « Attention, vous allez finir par faire le jeu de l’extrême droite en vous en prenant à l’éolien ! », dit l’un d’eux.
— Un autre relativise : « Mieux vaut du photovoltaïque ou du nucléaire, plutôt que le drill baby drill, de l’idiot de Washington. »
— « Et puis, en plein génocide à Gaza, ajoute un troisième, y a peut-être plus urgent que de s’en prendre à ce qui est, certes, insuffisant, mais va tout de même dans le bon sens… ».
Eh bien non. Nous refusons cette logique du « moindre mal ».
Nous venons de vivre près de trois ans et demi, vous le savez, dévastateurs. Si la période d’autoritarisme politico-sanitaire du Covid semblait avoir fait germer quelques questionnements sur l’insoutenable croissance économique, sur la difficulté à donner sens à sa vie dans les métropoles, sur le devenir psychiatrique de sociétés largement numérisées, sur la finitude de notre Terre… nous semblons assez loin de ces questionnements aujourd’hui. Les zébulons de plateaux télé tentent d’entériner, en toute quiétude, « l’adaptation » à un réchauffement qui sera assurément de quatre degrés au début du siècle prochain.
En quelque trois années, l’écologie a été remisée dans le débat public à la place qu’elle occupait peut-être dans le courant des années 2000. Comment en est-on arrivé-là ? Comment se fait-il que des préoccupations écologistes puissent être balayées, même si ce n’est que pour un temps, avec cette vitesse et cette facilité ? Comment se fait-il qu’aux premières bourrasques, l’écologie tant vantée il y a encore peu s’enrhume si facilement ?
De quelle écologie s’agit-il, d’ailleurs ?
Eh bien de celle affublée du mot magique « transition ». La « transition écologique », et ses deux jambes que sont lesdites transitions énergétique et numérique. Une « transition » qui est un simulacre d’écologie. Pourquoi ?
Vous le savez sans doute, nous ne sommes pas en train de connaître une transition de sources d’énergies carbonées : du gaz, du charbon ou du pétrole – sale –, vers l’éolien industriel, le photovoltaïque, l’hydrogène, lesdits biocarburants – prétendus, eux, propres. Nous sommes en train de découvrir l’ampleur, non d’une transition écologique, mais d’une accumulation industrielle, sans égale, sous couvert de transformation vertueuse de nos sociétés. Pourtant, les fondateurs de l’écologie politique au début des années 1970 – Pierre Fournier, Alexandre Grothendieck ou Bernard Charbonneau – avaient déjà critiqué cette écotechnologie. On ne peut pas jouer la surprise.
Je rappelle que la notion de « transition énergétique » émerge dans le marigot nucléaire américain des années 1950. Elle caractérise le fantasme d’une énergie nucléaire propre et infinie qui serait permise par le nouveau procédé dit de « surgénération ». Mais nous pourrions remonter un peu plus loin.
La notion de transition accompagne en vérité un certain nombre de penseurs de la modernité occidentale pour décrire la « révolution industrielle » : pensons à Alexis de Tocqueville, à Auguste Comte ou à Émile Durkheim. Une transition qui a au moins deux siècles et qui prend, à cette lumière, les allures de la perpétuité [1].
Et pour cause, le cataclysme que représentent la contre-révolution industrielle et la régression anthropologique qui en est le fruit tente de se faire accepter en diffusant l’idée que ça passera, que l’on transitionne d’un point A à un point B. Et si la situation n’est pas jolie-jolie aujourd’hui, on va vers un ailleurs, vers autre chose, vers du mieux. Nous transitionnons. Ne vous inquiétez pas. Patientez.
Il faut bien ça pour faire accepter l’inacceptable.
Notez que la « transition », dans les bouches et les écrits divers, s’efforce de moins en moins de s’accompagner du complément « énergétique » ou « écologique ». Le mot a déclaré son indépendance, il s’élève sur ces petites jambes et marche tout seul, comme un grand. La prononciation de ce terme devenu talisman, de cette amulette verbale, se présente comme l’une des grandes illusions auto-justificatrice de nos sociétés.
Ainsi, nous pouvons avancer qu’il y a aujourd’hui deux manières dominantes de refuser une remise en question de la croissance économique, de la valorisation du capital et de la débauche technologique.
— La première, c’est la réponse hypocrite. C’est celle qui fait mine d’avoir compris la leçon sur les « 9 limites planétaires ». Celle qui opine du chef : « Bien sûr, il faut arrêter avec les SUV. » Celle qui prétend vouloir tout changer pour que rien ne change. Celle qui bâtit des usines de batteries au lithium pour les voitures électriques dans le nord de la France, qui justifie l’installation de la filière électro-hydrogénée le long de la Seine, celle qui accompagne l’ouverture de mines de tungstène dans l’Ariège. Celle du Shift Project, qui veut nous maintenir le nez dans les excréments de l’enfant terrible du complexe scientifico-militaroindustriel étatusien : le nucléaire. C’est celle d’une large partie des milieux dits « écologistes », qu’ils soient au Parlement ou dans la société civile, sans parler des imposteurs de la « technocritique » ou de la « décroissance » que l’université met de plus en plus en circulation sur le marché des idées. C’est celle du plug, baby, plug [2] d’un Macron et d’un Biden. C’est une écologie qui répand le cynisme dans les populations autant qu’une fausse contention psychique : elle est un refus – qui ne dit pas son nom – de l’autolimitation individuelle et sociale.
— Le seconde, c’est la réponse brutale. C’est celle qui proclame haut et fort : il n’y a pas de problème avec la croissance économique ou le dérèglement climatique. « Déculpabilisez-vous, chers amis. » Plutôt qu’un mensonge pseudo-écologiste, elle revendique, elle, une vérité de et dans la débauche. Il faut dire que, régulièrement, les populations préfèrent l’« originale » à la copie. La croissance qui s’assume sans phrase plutôt que celle qui se tortille. C’est donc celle de Trump et du dévergondage psychique : « Que ceux qui peuvent, proclame-t-elle, profitent autant qu’ils le veulent. » L’ironie, c’est qu’elle n’est pas pour autant étrangère à la « transition écologique », qu’elle accomplira également. Cette dernière étant dans tous les cas importante pour renouveler les leviers de croissance du capital.
Nous voilà en présence de deux pôles idéologiques et politiques. Deux pôles, l’hypocrite et le brutal, qui soutiennent en profondeur le même monde.
À l’heure des dévastations coloniales et à caractère génocidaire de Poutine en Ukraine et de Netanyahou à Gaza, à l’heure où les impérialismes se recomposent à une vitesse ahurissante, à l’heure de la prolifération des IA « dégénératives », où les populations (et notamment les jeunesses) se laissent dessaisir de notre principal moyen d’humanisation, à savoir notre rapport aux textes et la parole, et voient un peu partout leur sociabilité se détériorer, ces multiples effondrements laissent entrevoir que la période qui s’est ouverte à nous ces dernières années ne pourrait être qu’un apéritif.
C’est dire s’il est plus que jamais temps de remettre en avant une écologie véritable, une de celles qui ne boirait pas la tasse au premier creux d’ampleur, comme nous le vivons depuis 2022. Une écologie qui tienne la route, si je peux dire…
Plutôt qu’une transition, c’est en fait d’un « basculement » dont on a assurément besoin. Basculement dans une écologie radicale qui pense ensemble l’essor de la technoscience, de l’appareillage industriel, du capital, le renforcement des logiques patriarcales et des appareils d’État.
Dans ce contexte, il nous a semblé urgent d’écrire et de diffuser ce numéro : nucléaire dans la Bassée, datacenter à Dugny, logistique urbaine à Gonesse, « bioraffinerie » à Grandpuits, Grand Paris Express dans toute la région, heurs et malheurs du sabotage luddite dans la vallée de Chevreuse… Ce, pour documenter les raisons que nous avons de nous organiser contre la poursuite de l’électrification de la société, armature indispensable à la numérisation aliénante de nos quotidiens.
S’il fallait prendre le taureau par une corne et joindre le geste à la parole, nous avons une occasion intéressante, parmi d’autres, de nous organiser. Le roi Ubu annonçait en février 2025 un « campus IA », à Fouju, dans la campagne de Melun. Sans doute qu’il y a des effets d’annonce, toujours est-il qu’il se prévoit làbas un datacenter d’une puissance électrique de 1,4 gigawatt (une abstraction, dit comme ça), soit l’électricité consommée par un réacteur nucléaire EPR, ou la consommation domestique de près d’un million quatre cent mille personnes. Pour un seul datacenter !
Si nos milieux écolos ont combattu à très juste titre ces derniers temps contre les mégabassines et l’accaparement de l’eau, nous pourrions sans doute réfléchir à réitérer ce geste contre les datacenters et l’accaparement de l’électricité.
Certes, Fouju, c’est loin ! Dans la Seine-et-Marne... Mais le RER a quand même son charme. Sachez qu’un fumeux débat public sera lancé à partir du 15 octobre.
Les datacenters (dont le « campus IA ») pourraient bien devenir dans les prochaines années, s’ils ne le sont pas déjà, les infrastructures parmi les plus indispensables au pouvoir, sous toutes ses formes. À nous de les contester partout où nous pouvons.
Gary Libot







