Pour une mythopoétique de l’émeute

« Et si on supposait que le bricolage effectué à partir du mobilier urbain lors d’émeutes, l’inventivité dont il fait alors preuve, touchait, de près ou de loin, à la fois à l’action politique et à la création artistique ? »

paru dans lundimatin#178, le 11 février 2019

« Comme le bricolage sur le plan technique, la réflexion mythique peut atteindre, sur le plan intellectuel, des résultats brillants et imprévus. Réciproquement, on a souvent noté le caractère mythopoétique du bricolage. »

« Le verbe bricoler [évoque] un mouvement incident : celui de la balle qui rebondit, du chien qui divague, du cheval qui s’écarte de la ligne droite pour éviter un obstacle. »

C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, 1962

Poétique du bricolage

Sur le mode fictionnel :

Et si on supposait, juste pour voir où ça nous mène, que le bricolage effectué à partir du mobilier urbain lors d’émeutes, l’inventivité dont il fait alors preuve, touchait, de près ou de loin, à la fois à l’action politique et à la création artistique ?

En effet, qu’il s’agisse d’art « naïf » ou d’art « brut », de « performances » réalisées dans l’urgence pour échapper aux interpellations et brutalités policières qui s’ensuivent, il y a dans ce phénomène d’une ville livrée à la spontanéité du peuple, quelque chose de fascinant. D’ailleurs, même ceux qui réprouvent ces actes sont attirés malgré eux, fascinés qu’ils sont par le chant des Sirènes. Il y a quelque chose de beau et d’irrésistible dans cet art de l’émeute.

Toutefois, le fascinant est hors-champ, se joue hors du champ de la violence émancipatrice mise au premier plan par les médias aux ordres de l’actuel pouvoir en place. Il est vrai que l’œil est immanquablement attiré par ceux qui s’affairent dans les recoins, en arrière-plan, dans les marges. Ces derniers fourmillent, récoltent, empilent, emboîtent, structurent, expérimentent des agencements. Le mobilier urbain, le matériel de chantier, les différents équipements qui jalonnent nos rues sont détournés de leur fonction initiale. Ils sont transgressés essentiellement : ce pour quoi ils ont été conçus et placés en ce lieu précis est sacrifié par la « performance » de l’émeutier. Le réel comme dispositif sécuritaire et sa rationalité étatique est sacrifié : l’objet bricolé perd sa signification originelle prédéterminée par le pouvoir dominant, son usage est joyeusement perverti.

Une poubelle affublée de poignées est utilisée comme barricade mobile, des matériaux de chantier sont empilés : sculpture éphémère qu’on transforme ensuite en instrument collectif de percussions, etc.

Tout objet rencontré lors des divagations en question, devient multiple, multifonctionnel, il n’est plus seulement assigné à sa fonction première et s’altère, diffère, il ouvre comme un « droit de suite », comme si les qualités sensibles à travers lesquelles il apparaît laissaient envisager de possibles propriétés d’usage encore inexploitées. Comme le bricoleur qui collecte des objets hétéroclites sous prétexte que « ça peut toujours servir », on observe des manifestants hésitants, transportant différents éléments dont eux-mêmes ne semblent pas encore connaître l’usage.

La divagation est une exploration de la ville et de ses éléments avec un regard nouveau. La ville apparaît alors autrement, comme vue pour la première fois. On comprend alors qu’elle était masquée par sa fonction même, cachée par les dispositifs de pouvoir alors qu’à présent tout est à réinventer car elle est strictement dé-couverte. Le voile du pouvoir qui la couvrait part en fumée. Alors qu’elle n’était qu’injonction, signe, brutalité, effraction dans nos existences, elle est mise à nue, dévoilée. Elle s’offre alors, insignifiante, à ceux à qui elle appartient maintenant et qui vont lui inventer un nouveau sens pendant quelques heures, dans l’urgence, le bruit et la fureur.

Politique du bricolage 

« La réflexion mythique apparaît comme une forme intellectuelle de bricolage. »

C. Lévi-Strauss, La pensée sauvage, 1962

La « performance » de l’émeutier consiste à entamer un dialogue avec le mobilier urbain. Là se situe la poésie du bricolage de rue. Selon Lévi-Strauss encore, le bricoleur « parle, non seulement avec les choses, mais aussi au moyen des choses : racontant, par les choix qu’il opère entre des possibles limités, le caractère et la vie de son auteur ». Lui qui était réduit au silence au cœur de l’ordre qui l’étouffe, retrouve la possibilité, la puissance créatrice de redonner du sens aux choses et à sa vie durant quelques intenses minutes. Il ressent alors peut-être le vertige des possibles, son invincible liberté.

Pourtant, il subit une double limitation essentielle :

  • Les objets sont précontraints : ils sont prédéterminés par l’usage originel pour lequel ils ont été conçus.
  • Le temps imparti avant l’intervention policière.

Cette double limite contient peut-être les déterminismes nécessaires à l’exercice même de la liberté du bricoleur de rue. Son plaisir provient précisément de cette notion de « faire avec », du fait de s’abandonner à une exploration aventureuse, laissant libre cours aux diverses divagations qui vont donner lieu aux rencontres, aux dialogues spontanés. Il convient alors d’entamer ce dialogue et en quelque sorte de « faire parler la ville ».

Aucun objectif préalable ne vient troubler, diriger, manager, guider, baliser. Nulle plateforme « dédiée », nul contrat, nulle stratégie commerciale.

Le bricolage de rue est le résultat instantané de la rencontre et du dialogue désintéressés. Gratuité du bricolage élevé au rang d’un art ou tout du moins d’une technique donatrice de sens : il est pure création parce qu’il est un acte pur, en-deçà de tout calcul d’intérêt, qui donne à voir un nouvel agencement de la ville, de la rue. Il la fait advenir comme ville, Commune.

De plus, dans l’émeute, le bricolage se fait œuvre collective. Telle est sa dimension politique. Chacun apportant son fragment de rue, fragment de sens, mettant bout à bout des objets et des significations qui feront l’œuvre comme des arguments feraient discours dans le débat politique.

Le temps imparti, enfin, limite encore la possibilité d’envisager un projet construit, un avenir commun. Il s’agit plutôt, dans l’instant, d’assembler, à l’aide de bric et de broc, une œuvre commune, une ville désirable qui naît sous nos yeux.

Il faudrait presque envisager des expositions temporaires de bricolage urbain ou au moins les photographier pour en faire profiter aussi, avec ironie, nos gestionnaires du quotidien.

En ce sens, l’art du bricolage relève peut-être de l’action politique.

La politique comme mythe

« Tous les raisonnements sur l’avenir sont criminels, parce qu’ils empêchent la destruction pure et entravent la marche de la révolution. »

E. Zola, Germinal, 1885 – Souvarine parle...

En effet, on peut se demander à quelles conditions l’action politique est encore possible.

On suppose spontanément qu’une action cohérente est déterminée par des valeurs et des principes préalables. Elle est pensée comme la cause d’un projet établi clairement, dans ses grandes lignes et dont les intentions sont assumées, mûrement réfléchies et relèvent de choix politiques ou éthiques tranchés, conscients d’eux-mêmes. On agit, dit-on, en connaissance de cause.

L’action dépendrait donc de certitudes théoriques. Pourtant, si l’on prend la peine de s’interroger sérieusement sur ces certitudes, il ne faut pas longtemps pour constater qu’elles n’en sont pas et qu’elles ne représentent que des croyances, des options, des choix parfois aveugles, des partis pris, des prises de risque.

La question est donc plutôt celle de savoir dans quelle mesure il est possible d’agir politiquement et ceci sans certitudes préalables. Et de manière ultime : l’action spontanée en tant qu’elle précède toute réflexion, n’est-elle pas totale en cela qu’elle serait éminemment politique, un choix en situation qui engage tout l’individu avant toute considération subjective, privée, tout calcul lié à des intérêts particuliers ?

Depuis l’antiquité, on a coutume de penser le passage du mythe à la raison comme un progrès de l’humanité. Pourtant, les faits historiques font apparaître largement que la raison est toujours du côté des puissants, qu’elle est un instrument de domination.

De ce fait, la pensée magique et le mythe sont-ils peut-être ce qu’il faut préserver plutôt que fuir. Il existe une rationalité du mythe même si celle-ci ne s’inscrit pas dans des concepts élaborés par ceux qui ont la force de leur côté. La rationalité du mythe, sa face politique, tient dans la construction de structures à partir des événements de l’histoire : « La pensée mythique, cette bricoleuse, élabore des structures en agençant des événements ». Ainsi, toujours selon Lévi-Strauss : « Loin d’être, comme on l’a souvent prétendu, l’œuvre d’une fonction fabulatrice tournant le dos à la réalité, les mythes et les rites offrent pour valeur principale de préserver jusqu’à notre époque, sous une forme résiduelle, des modes d’observation et de réflexion qui furent (et demeurent sans doute) exactement adaptés à des découvertes d’une certain type : celles qu’autorisait la nature, à partir de l’organisation et de l’exploitation spéculatives du monde sensible en termes de sensible. »

En effet, pourquoi la spontanéité du bricolage ne serait-elle pas le plus sûr chemin découvrant les lignes de force d’une politique innovante et désirable, libératrice ?

Tout reste à construire mais une chose est acquise : la pensée sauvage qui s’exprime à travers le bricolage de rue est fondamentalement politique et ne relève pas de l’arbitraire de quelques pilleurs de tombes.

Koubilichi

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