Potins et cancans sur le temps présent

Jordan Bardella est-il une marchandise comme les autres ?

paru dans lundimatin#437, le 16 juillet 2024
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La passion dominante des sociétés modernes est celle de la consommation. Elle mène le projet d’être l’exclusive activité humaine. Les outils de fichage des masses humaines poursuivent d’abord cette perspective de capture, d’incitation et celle de naturaliser le comportement de client. De la position, dominante encore récente, de spectateur passif satisfait ou mécontent, c’est maintenant avec le consommateur addict à l’acte d’appropriation que s’apaise brièvement la souffrance que produit l’absence de reconnaissance. Pour l’heure, les nouvelles économies de l’attention, de l’émotion, du simulacre, de l’originalité formatée, du faux, ont réussi leur objectif : produire un individu qui réponde en tout point à leur power-plan.

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Dans ce moment où le temps court s’est imposé comme la seule mesure de l’histoire, c’est l’image immédiate qui est devenue exclusive référence. Son enjeu : séduire, convaincre, épuiser, jeter et attacher à la plus récente version du produit. Puisque le commerce on line est devenu référence et permet de réexpédier à l’envoyeur un produit insatisfaisant, l’essai en vient à être affirmé comme une évidence sans conséquence.

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L’homme politique, l’homme d’Etat, celui dont le caprice et le pouvoir vont - quoiqu’il en soit - pénétrer les vies, se manufacture et s’usine de telle manière à être regardé comme le meilleur produit du marché. Il doit affirmer sa nouveauté, sa capacité à être intuitif et compatible : ce que les industriels, banquiers, agro-industriels et politiciens rassemblent dans le concept « répondre à la demande du public ». Ici - et on le voit partout - le personnage se meut telle une entité mi-machine mi-homme en costume et cheveux gominés : il est jeune, encore marqué par les ébarbures des coachs et de l’atelier de montage, porte beau avec une souplesse chorégraphiée, débite des propos fabriqués à partir d’algorithmes. « On l’a jamais essayé ! » dit le consommateur, omettant dans l’enthousiasme de la nouveauté que ce produit-là ne pourra être ni retourné ni remboursé, ni même échangé.

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Le produit est présentable. Il fait sérieux et propre comme l’est un emballage soigné destiné à en masquer l’absence de qualité. Le manque de cohérence du propos se veut compensé par des tentatives de punchlines en rafale. Quelques fugaces signes d’humanité percent parfois dans l’absence dans un regard, dans une posture hésitante à faire bondir les behavior manager. Désertion de ses postes électifs, détournements de fonds, falsification de sa propre généalogie, mensonges, manipulations des chiffres, calomnies, inventions chiffrés, et par défaut, clarté sur l’ignominie des propositions tournées contre les plus faibles et les « assistés », évidence de filiations délétères, renforcements des inégalités, surenchère répressive, discrimination, affaissement des aide sociales … rien n’y fait : le consommateur ne se détourne pas du produit. Voir même s’y accroche, interprétant certaines attaques comme la confirmation de la qualité du produit, offrant, de plus, l’occasion de se donner quelques airs de transgression à l’image de ces « insolents » médias et régies publicitaires qui lui font boulevard nuit et jour.

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Car ce choix se nourrit de désespoir et d’un sentiment envahissant d’impuissance. Le quidam, dans le cas où sa curiosité le pousserait à s’intéresser au contenu, serait-il en accord avec les propos publics et avec ce qui est présenté comme programme ? Vu à la télé ! comme dit le slogan en guise de validation. Il s’agit là d’un phénomène de mode qui, comme toujours, promet de s’inventer puissants et stars, autant de garanties de cash pour l’économie. Il y a de la colère, de la lassitude, du dégout, une profonde méfiance, une envie irrépressible de changement qui s’effraient d’elles mêmes. Elles ressentent le vide du présent et redoutent le gouffre que leur fait percevoir la fureur. Elles expriment un lâche rejet des plus faibles, des sans-défense et des plus démunis qu’eux. C’est là que s’arrête le courage. Le reste est confié à de plus organisés qui assurent que ce ressentiment est collectif et qu’ils sauront l’aborder d’une manière autrement plus générale que dans le dénuement individuel. Ici, l’isolement donne l’impression d’être ébréché. « Ne changez rien, on change tout » comme le dit la chaîne de supermarché Auchan.

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Le merchandising a parfaitement fonctionné. Le produit rencontre un beau succès. Il est en tête de gondole. Il est partout. Journaux, télévisions, radios s’agitent pour l‘exhiber. Tant d’années d’ostracisme n’éclairent-elles pas la force de la rupture, au point que le rejet n’incite à l’adhésion. Depuis quelques années, la communication commerciale sur la jeune figure d’extrême droite s’est accélérée, appuyée par le tiroir caisse grand ouvert d’un milliardaire ultra-catholique et colonialiste. La « politique de la peur », la fabrication de l’effroi, les projecteurs rentabilisant le moindre fait-divers impliquant des pauvres, de préférence de couleurs, ont autorisé ceux qui réclament la loi et l’ordre contre les autres - mais jamais pour eux-mêmes - à se présenter comme les garants de la sécurité à l’égal des racketteurs mafieux.

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Il est des victoires qui ont lentement pénétré les sociétés occidentales : celle des organisations telles que Al Qaïda et l’Etat islamique. Nombre de pays occidentaux se sont pliés à leurs objectifs. Le centre du projet n’était-il, parmi d’autres, de contraindre l’Occident à montrer, selon eux, son vrai visage. Celui de forcer les prétendues démocraties à révéler leurs hypocrisies, de les déstabiliser en démontrant leur fragilité et de mettre bas la façade qui leur permet de s’affirmer autorité modèle et puissance pour le reste de la planète. La « politique de la peur » menée avec application, aura justifié lois d’exception, brutalisation de l’Etat, racisme, toutes réactions qui se cristallisent en une affirmation : l’envahissement des esprits par un sentiment d’insécurité - imaginaire, télévisuelle, fantasmée - qui forcément en appelle à l’autorité, à la sévérité, au renforcement constant d’un pouvoir destinée à maintenir en soumission les populations.

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Ici aussi l’obsolescence du produit pourrait ruiner l’effet de mode : ce qui, pour autant, ne mettrait pas fin à un monde toujours autant détestable, mais libérant la colère et les refus de ses lâchetés et de ses effrois les éloigneraient de ceux qui prétendent les servir afin que, encore, surtout personne d’autre ne se serve.

le 4 juillet 2024
Walter Markovic

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