Le cours des choses prend de l’ampleur…
De bon matin dans les salles de pause
le consensus salive. De bon matin
les engrais chimiques sont célébrés comme garantie
de domination, de maîtrise, de domestication du vivant.
Les âmes mortes font masse et la masse fait dictature.
Déni de la mort qui pue derrière un écran de fumée.
Les mots sont remplacés par des « éléments de langage ».
Il fait beau.
L’arbre devant la fenêtre a perdu ses feuilles.
Surchauffe, la terre se fend, le printemps est brûlant.
L’adaptation au pire augmente le débit de l’inévitable :
poissons crevés dans nos silences,
puits à sec à côté du tout à l’égout,
fruits blets dans les hangars sans saisons.
L’automatisation de nos vies devient programme politique.
Tout se fait sans heurt, par prolongement de nos désirs
sur des applications. Salle de pause sans fenêtre –
la mort pue dans les cœurs aseptisés où les bons sentiments
s’allient aux grammaires de l’exclusion.
La sous-traitance repose sur des gestes égoïstes
et salauds : la mise en esclavage de son prochain.
Le mensonge – rendu plus attractif que la vérité ?!
L’arbre n’est plus qu’un moignon. La nuit n’arrive pas.
La fraîcheur n’arrive pas.
Sur cette terre qui nous est étroite [1], une voix crie…
…crie que la vie n’a pas lieu
si l’on n’apprend pas à penser contre soi – flancs
déchirés aux falaises des savoirs inculqués…
…crie contre les faux-semblants qui empestent
et détruisent les humus langagiers...
…crie que l’on ne vit pas le chaos avec de l’appris :
« Je n’ai pas renié le monde, je suis son corps
déchiqueté aux filets des chalutiers géants... »
La soif fait enfler la gorge, le souvenir brûle les chairs,
inquiète le fameux « sens de l’histoire ».
Dehors, on étouffe. L’air étouffe. L’arbre étouffe.
La vie n’existe que dans l’inséparé… la souffrance
est son regard qui claque aux barreaux de l’âme.
Je reprends les mots estropiés qui traînent sur le trottoir
des récits et des langues.
Je m’arrache au destin de naphtaline raidi sur ma soif.
Réveil en sursaut au beau milieu de la nuit,
mes rêves reprennent du poil de la bête, jamais…
jamais au détriment de la réalité où vibre les ailes des insectes.
La voix me revient comme une boule sonore
au fond de la gorge. Et soudain ça sort, matière verbale
debout comme le chevreuil aux aguets dans la lande,
debout comme l’ardoise gravée dans un cri,
debout comme un signe à rebours de l’angle suicidaire.
Il fait trop chaud. Printemps à sec.
J’avance dans une odeur de pourri qui remonte par la fenêtre.
Pas de décor. Saillance des os sous la peau.
La phrase tient – les yeux grand-ouverts sur l’insupportable,
chargée de pluies acides, elle s’entête la va-nu-pieds,
la primitive,
elle réclame de vastes amplitudes de temps pour penser…
Est-ce naïf ? Est-ce inculte ?
Aucune abstraction ne vient désherber le paysage –
la résistance à l’oppression passe par là, passe
par cette intimité déchirée et déchirante au vivant.
Lieu étroit, dérisoire, mais si l’on risque ici sa mémoire,
si notre pensée fait corps avec lui – ce dérisoire
est peut-être ce qui est fiable.
À Paris, mai 2026
natanaële chatelain






