Né en Norvége il y a plus d’un demi-siècle, le døds ou « plongeon de la mort », commence à s’exporter. Mais le plus spectaculaire reste bien sûr le saut non d’un plongeoir de piscine mais d’une falaise. Un suisse, Laso Schaller, détient depuis 2015 le record du monde avec un saut de 58,8 mètres dans le trou d’une cascade percuté à une vitesse d’impact de... 123 km/h !
Depuis quelque temps les videos de cliffjumpers envahissent les réseaux à tel point que c’en est flippant pour les scrollers acrophobes comme moi. On est loin des vidéos de sauts à l’élastique pépères et cette multiplication de vidbuzz interroge. Sur le sens à donner à cette prolifération , j’ai lâchement fini par questionner Chatgpt. L’essor du clifftjumping sur les réseaux s’expliquerait par la recherche de visibilité dans l’économie de l’attention ; la réactualisation des rites anciens de passage collectifs ; la recherche d’intensité « dans un monde souvent perçu comme sécurisé, administré ou routinier » (pas moins !) ; l’esthétique du dépassement de soi transformant l’exploit du saut en « image de liberté » .
Pour finir, Chatgpt suggère une lecture critique s’appuyant sur notre bon vieux Debord qui « aurait sans doute interprété ces images comme la transformation d’un acte vécu en marchandise visuelle destinée à circuler et à accumuler de l’attention ». Mais cette lecture n’est bien sûr qu’une proposition additive, non définitive. Voici sa vraie conclusion, toute pétrie de bienveillance admirative inspirée par l’individualisme libérale : « Ces vidéos semblent concentrer plusieurs aspirations contemporaines : exister aux yeux des autres, éprouver l’intensité du présent, démontrer sa singularité, et produire une image spectaculaire de soi. Le plongeon depuis une falaise devient alors plus qu’un simple sport : une sorte de métaphore visuelle de l’époque, où l’individu cherche à la fois l’authenticité de l’expérience et sa reconnaissance publique immédiate. »
On le voit : à la question portant sur le pourquoi de la prolifération actuelle de ces vidbuzz , ChatGPT botte en touche et se contente de généralités. « Métaphore visuelle de l’époque » : cette formule passe-partout ramène pourtant au sujet de façon tout à fait juste. Sautons donc dans le vide de cette métaphore pour tenter de lui donner quelque sens. D’un point de vue parfaitement subjectif et partisan, le notre, on propose ainsi de lire dans l’inflation de vidéos de cliffjumping :
- L’image du techno-fascisme écocidaire conquérant : de même que le Suisse champion du monde ne saute pas en slip mais avec un équipement de haut niveau , une équipe technique et une plateforme dédiée au saut, les Musk et les Bezos, forts de leurs technologies, ont choisi de s’envoyer en l’air pour fixer la vie ou ce qu’il en reste sur Mars et ailleurs. La planète quand tu l’as pourrie, tu la quittes. C’est le grand saut de la conquête spatiale, le saut dans le vide infini de l’interstellaire. Les pieds bien calés sur le bord de la falaise qui s’effrite ils sont prêts à sauter sûrs de leur rebond , ou plutôt de leur envol : l’avenir sera extraterrestre ou ne sera pas, et seulement pour quelques uns. Courage : fuyons !
- L’image d’une humanité aveugle : malgré tout ce que l’on sait, tout ce qui se documente jour après jour depuis des décennies, malgré les avertissements, les alarmes quant à la chute dramatique de la biodiversité, le réchauffement climatique, les pollutions et les catastrophes en tout genre ,les peuples avancent comme les aveugles de Brueghel sur le bord du vide. Certain.es connaissent l’état du monde et en souffrent, du moins de façon diffuse, et pour les plus conscient.es et/ou les plus concerné.es éprouvent une sourde anxiété. Mais qu’en faire ? Sinon arranger, rafistoler tant bien que mal ce monde qui va si mal. Voter contre la catastrophe, c’est déjà pas mal, pensent-ils. Les plus nombreux continuent d’avancer dans le déni pur et simple et, pour ne pas avoir à renoncer à des biens inutiles, sont prêts à se jeter dans le vide avec au loin dans les cieux l’exemple des Musk et des Bezos à bord de leurs vaisseaux. De toute façon, après moi le déluge, disent les plus vieux.
- L’image du saut politique : les pieds bien calés sur le bord de la falaise qui s’effrite , certain.es sont prêts au grand saut dans l’inconnu terrestre et désirable. Quelques un.es ont déjà sauté et se projettent dans de nouveaux espaces et configurations de vie qu’ils expérimentent comme ils peuvent, courageusement et avec audace. On démantèle ce qui nuit, on dégage des zones à défendre, à étendre qui nourrissent. On va sauter ou on a sauté persuadé.es avec raison qu’il n’y a pas d’autre alternative. L’un d’eux me dit que s’efforcer de/vouloir vivre sans avoir à se vendre, sans marchandise, sans argent, sans état ce n’est pas sauter dans le vide mais dans un inconnu, et un inconnu vivable ce qui n’est pas rien.
Bernard Chevalier






