Nouveau Le nouveau lundimatin papier en librairie le 12 octobre

Politique des zombies, le retour des jésuites

#Macron #EnMarcheVersLaChute « Comment devenir un prêtre séducteur, un chef d’entreprise dynamique, un orateur exalté et un aventurier mystique -à la fois Don Quichotte et Don Juan- adepte des aventures missionnaires les plus incertaines ? Le secret de cette attitude est à chercher dans l’éducation jésuite. »

paru dans lundimatin#104, le 15 mai 2017

Olivier Long est maître de conférence en Arts Plastiques à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne.

« Perinde Ac Cadaver »

« Que chacun de ceux qui vivent sous l’obéissance se persuade qu’il doit se laisser mener et diriger par la divine Providence au moyen des Supérieurs, comme s’il était un cadavre (perinde ac si cadaver esset) » Troisième vœu de l’obéissance ascétique des Constitutions de la compagnie de Jésus

Cet air patelin, ce sourire compréhensif, cette bonhomie affable, cet enthousiasme de jeune homme de bonne famille fraichement converti, cette douceur un peu niaise, ce regard d’enfant de cœur faussement aimable (doublé d’un sourire torve exhibant des dents de loup) ; et simultanément cet esprit scrupuleux du contrôle, pour des investissements qu’on vérifie systématiquement , cette obsession du secret, ce désir de pouvoir et d’investissement du pouvoir à tous ses étages ; en bref cette fausse liberté qui vous donne la sensation d’être entièrement libre alors que vous voici piégé, enrégimenté comme le soldat d’une armée secrète et mystique, tel est le visage du nouveau président Macron. Comment comprendre ces traits épars ?

A l’œil exercé, il apparaît qu’Emmanuel Macron - président-zombie des marchés- est un président exalté travaillé par une éducation typiquement jésuite. Cette éducation à l’obéissance, qui est une véritable mise au pas des consciences, les jésuites la nomme « formation à l’autonomie », ce qui devrait interroger n’importe quel ingouvernable de nos contrées.

Feuilletez le CV de Brigitte Trogneux, alias « BAM » (« Brigitte Auzière Macron » pour les intimes). Elle rencontre Emmanuel Macron au lycée La Providence d’Amiens. Il faut savoir que le lycée La Providence d’Amiens, au service de la formation des notables du coin, est tenu par les Jésuites. Quand Brigitte Trogneux sera mutée à Paris, ce sera dans un autre collège jésuite : « Saint-Louis-de-Gonzague », LE collège jésuite du 16e arrondissement de Paris par excellence. Quel est le fruit de cette éducation jésuite chez le jeune Micron ? Car « Emmanuel » cela vient de l’évangile et cela signifie « Dieu avec nous ».

S’il est aujourd’hui un séducteur, un orateur roublard, un mystique exalté et un soldat à la fois, s’il nous parle comme un prêtre en chaire, et s’il prend des poses volontairement militaristes et bonapartistes, c’est le fruit de cette éducation. La référence militaire est constante dans la tradition ignacienne dans laquelle a été éduqué Macron « l’Emmanuel ». Elle renvoie aux rêves de gloire militaire du jeune Ignace de Loyola (XVIe siècle). Ils ont conduit la compagnie de Jésus, organe missionnaire au service de l’église du concile de Trente, à se structurer en armée secrète. À la tête de cette compagnie qui a été de l’âge baroque à la fin du dix-neuvième siècle une sorte de CIA eclésiastique, un tout puissant général donne des ordres, -d’où l’omniprésence de la référence gaullienne chez le général Macron-.

Comment devenir un prêtre séducteur, un chef d’entreprise dynamique, un orateur exalté et un aventurier mystique -à la fois Don Quichotte et Don Juan- adepte des aventures missionnaires les plus incertaines ? Le secret de cette attitude est à chercher dans l’éducation jésuite, qui se veut une école de « formation à l’autonomie ».

Comment conjuguer autonomie et assujettissement ? Tel est le secret de la pédagogie ignatienne.

Un peu d’histoire. « Par le mot d’exercices spirituels on entend toute façon d’examiner sa conscience, et aussi de méditer, de contempler, de prier mentalement et vocalement et enfin de mener toutes autres activités spirituelles » écrit Ignace de Loyola (Exercices Spirituels, § 24-31). Il y a d’abord l’examen de soi qui est semblable à ce que pratiquent, depuis le pythagorisme mystique des origines, toutes les sectes philosophes antiques. Les « autres activités spirituelles » pour Ignace de Loyola désignent la « mission ». Le jésuite est un soldat du Christ, la compagnie travaille comme une armée hiérarchisée qui traite méthodiquement ses objectifs, sa mission est de convertir la planète entière. Comme il n’y a pas de temps à perdre et qu’il y a peu de soldats appelés à cette mission, chaque journée est rigoureusement planifiée. Cette organisation du temps particulière débouche sur la mise en place d’un planning précis qu’on peut réinvestir dans n’importe quel type d’activité, pourvu qu’elle nécessite l’usage d’un emploi du temps. Les exercices spirituels jésuites sont une école d’auto-entreprenariat. Ils reposent sur une formation qui est donnée le plus tôt possible (les collèges) et qui se poursuit dans les institutions jésuites du berceau à la mort. Elle marque fortement ceux qui l’ont rencontré puisqu’elle modifie les structures temporelles qui définissent un individu.

L’invention de la spiritualité jésuite offrait un double avantage au seizième siècle : elle prenait en compte l’individualisation de la piété (par contrôle de soi : les Exercices Spirituels d’Ignace de Loyola sont une école journalière de discipline personnelle) et elle permettait de gouverner les esprits (la direction spirituelle et la pratique de la confession individuelle à l’échelle européenne permettait de traquer les hérétiques). Ceci explique pourquoi les Exercices Spirituels d’Ignace de Loyola constituent un dispositif de contrôle des consciences en même temps qu’un puissant outil de contrôle de soi. Ils servaient à structurer très efficacement des personnalités que le concile de Trente savait vouées à une certaine solitude missionnaire. Les Exercices d’Ignace de Loyola structurent les personnalités des jésuites exactement comme pouvait l’être la pratique des dogmes dans n’importe quelle école de philosophie antique. A une différence près toutefois …

Les exercices des écoles de philosophie antiques (du pythagorisme au stoïcisme) ont parfois servi de colonne vertébrale à nombre de fonctionnaires de l’empire romain (particulièrement quand ils furent exilés géographiquement ou isolés politiquement). Les Exercices d’Ignace de Loyola ont joué un rôle similaire en Occident. Ils ont formé nombre de diplomates, d’hommes d’état, de magistrats, de poètes, de dramaturges, d’érudit, de philosophes : Descartes, Voltaire, Corneille, Fermat, Calderón, Mazarin, etc… Les exercices des écoles de philosophie antique visaient toutefois un dé-assujettissement de soi qui conduisait à la possibilité d’une désobéissance concrète (exemple : Socrate), tandis que les exercices d’Ignace de Loyola, -inventés dans le contexte d’une reprise en main de l’église par le concile de Trente-, constituaient, face au protestantisme menaçant, un dispositif tout différent : puisqu’ils visaient un assujettissement des populations par les prêtres à l’échelle européenne. Le harcèlement psychologique systématique organisé par les armées du général Macron contre ceux qui ne voulaient pas aller voter pour leur messie pendant l’entre deux tours de la campagne présidentielle 2017 donne un bon exemple du retour de ces pratiques obscurantistes. Tel est l’esprit jésuite.

La méthode des Exercices définit non seulement une ascèse pour les temps de retraite, mais un emploi du temps très rigoureux tout au long de la vie. L’examen de soi trois fois par jour (matin, midi et soir en période de retraite) fixe, à la fin de chaque journée, un objectif pour le jour suivant. Le résultat de chaque journée d’existence est contrôlé par des schémas (dessinés) supervisé régulièrement par un « père spirituel ».

En quoi cela nous concerne-t-il ? Tout cela dépasse l’éducation du citoyen Macron. Aujourd’hui encore, les jésuites qui ont quitté la Compagnie de Jésus sont devenus chefs d’entreprises, financiers, enseignants, etc. Mais dans bien des cas, leurs pratiques d’exercices spirituels ont servi à structurer leur cadre de vie profane, et ceci de nombreuses années après la rupture de leurs vœux religieux.

Quand le mode de subjectivation dominant est devenu la constitution de soi en auto-entreprise, les techniques ignaciennes continuent à structurer le capitalisme en crise. Qui veut comprendre l’implication des techniques de discipline et d’autonomisation de soi dans le capitalisme actuel se reportera par exemple à un ouvrage de littérature managériale comme Master The Moment de l’américain Pat Brans (Fifty CEOs Teach You the Secrets of Time Management, British Informatics Society Ltd, BCS Press, 2011). Cette bible apprend aux managers comment être plus productifs grâce à une méthode de gestion efficace de leurs compétences personnelles. L’auteur, y explique comment développer « de bonnes habitudes ». Il propose à cet effet une méthode de training pour devenir un entrepreneur efficace : l’entrepreneur de soi est invité à classer douze « vertus » (virtues). Chaque semaine est employée au développement d’une ou deux d’entre elles. L’exerçant consacre cinq minutes chaque matin aux opportunités de développement d’une vertu, le soir il examine le contenu de sa journée afin de fortifier la vertu choisie pour le jour suivant. On ne sera pas étonné de savoir que Pat Brans est diplômé d’informatique de la Loyola University, célèbre université jésuite de La Nouvelle-Orléans. Ainsi, il n’y a rien d’étonnant à ce qu’il pratique des exercices de conditionnement de soi proche des Exercices spirituels enseignés au président Macron.

L’informatique comme dispositif des calculs et des process travaille au service d’une ascèse de développement managérial de soi, c’est un des effets contemporains de cette spiritualité baroque. Cette programmation est une technique d’assujettissement efficace puisqu’elle vise d’abord à mettre les autres au travail, sous prétexte d’épanouissement personnel. L’exercice spirituel recyclé au service d’une amélioration de la capacité entrepreneuriale se met au service d’un devenir-objet des subjectivités. On ne met pas des continents entiers au travail sans développer l’intériorisation de puissants outils de contrôle de ce genre. Voilà qui me semble proche de l’imaginaire mystico-politique d’un président sous contrôle, possédé par les marchés et décidé à obéir « comme un cadavre ».

D’autres imaginaires de l’autonomie existent pourtant, fondés sur la démocratie directe, dont la démocratie athénienne serait non le modèle mais le germe. Cette autonomie, loin des exercices d’ « autonomie » enseignés par les jésuites, échappe par essence à la pétrification de l’institué (marché, religion, état). Dès 1903, le Petit Manuel individualiste d’Han Ryner enseignait que les exercices spirituels des épicuriens et des stoïciens n’étaient pas matière à examen, mais dispensateurs de principes d’action.

« La société est inévitable, comme la mort (…) mais le sage détruit en lui la crainte et le respect de la société comme il détruit en lui la crainte de la mort ». Loin des exercices enseignés par les jésuites. la sagesse demeure chez Ryner exercice d’autonomisation de soi.

Soutenir lundimatin

Se procurer lundimatin papier#1.

25 avr. 17 Mouvement 6 min
lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :