Poétique du texte macroniste

Nettoyage du style et nettoyage du sens chez Mathieu Larnaudie

paru dans lundimatin#151, le 25 juin 2018

Passer la serpillère pour que ça brille, ça s’apprend empiriquement. Mathieu Larnaudie, auteur de Les Jeunes Gens, une « enquête » sur la promotion de l’ENA d’où est sorti le président Macron, est passé maître en la matière. Comme souvent les textes vraiment agiles, Les Jeunes gens a été écrit sur commande. La première, la commande d’un article par Vanity fair. La seconde, au lendemain de l’élection présidentielle, celle des éditions Grasset pour une version longue de l’article. Genèse d’un journalisme de complaisance institué ouvrage littéraire. Le bandeau de Grasset : « Promotion Macron » est un double sens éloquent : nos trois compères (Vanity, Grasset, Larnaudie) se donnent l’air d’analyser une promotion de l’ENA dont ils font en réalité l’éloge vendeur. L’auteur affirme ainsi « aborder l’histoire et les parcours des membres d’une promotion de l’ENA (…) pour explorer la manière dont le pouvoir se constitue, s’exerce et se dit en France ». A cette fin, il se met lui-même en scène, en rendez-vous avec lesdits membres de la promotion Senghor, ou marchant dans Paris en méditant sur « Le Pouvoir » – selon lui, un ensemble de signes, dont les signifiés et les effets resteront pourtant à jamais absents du texte.

L’étude des Jeunes gens permet de dégager la poétique particulière aux textes compromis avec l’ordre néolibéral. Car la fausse critique, quand au surplus elle ose prétendre à la littérature, tient moins au contenu qu’aux techniques d’écriture. Il nous faut donc l’aborder avec les outils de l’analyse littéraire. C’est par les procédés stylistiques qu’on donne à un texte une apparence d’enquête sans mener d’investigation, qu’on mobilise l’ethos (ou les postures) du littérateur sans faire de littérature, qu’on substitue l’air de connivence à l’ironie, aux liens logiques, à l’exactitude conceptuelle. Les Jeunes gens est un long vibrato du canal phatique (terme de linguistique qui désigne l’établissement et le maintien de la communication entre le locuteur et son récepteur) au détriment du travail formel et intellectuel qu’on attendrait d’un ouvrage qui prétend « interroger le rapport entre la littérature et la langue du pouvoir, c’est-à-dire (…) explorer la différence fondamentale entre (…) communication politique et (…) écriture littéraire » [1]. Le vrai génie de l’auteur serpillère, c’est de dire qu’il fait pour ne pas faire. Les Jeunes gens parle la langue du management et de la communication en se réclamant de la littérature. Et Larnaudie multiplie les procédés d’écriture bien faits pour enliser toute critique.

1. Faire reluire les surfaces

Le brillant des Jeunes gens s’obtient par quatre procédés stylistiques : l’ironie sans soutènement critique, l’argument d’autorité valant pour signe d’indépendance, le glissement sémantique qui permet de tout confondre, et la parataxe qui défait toute pensée articulée.

L’usage de l’ironie dans une poétique de la serpillère peut sembler contre-intuitif. L’ironie ne se salit pas, c’est une figure qui met le désaccord en son principe. Utilisée sans distance critique, elle se vide donc d’elle-même et ne peut plus être figure d’opposition. Elle devient exercice d’admiration servile déguisé. Dès les exergues et tout au long du livre, Larnaudie - visiblement rompu au service - dissémine çà et là les signes de l’ironie sans jamais l’exercer. Car l’ironie repose sur la mise en présence de deux discours contraires, l’un explicite : celui qu’on désavoue, l’autre implicite : celui depuis lequel on s’oppose au premier. Chez Larnaudie, seul le discours apparemment désavoué (la vision néolibérale du monde) nous est donné à lire. Il s’ensuit qu’en l’absence du discours critique, ce discours faussement critiqué règne seul sur le texte, il le constitue. Un exemple parmi des myriades, à propos de la maximisation de la performance des corps chère au néolibéralisme. Aux pages 34-35, Larnaudie consacre un paragraphe au « corps des politiques », à leur « cosmétique », à leur « force athlétique », à « la constitution nécessaire pour encaisser les sacrifices (…) (et) toujours rester pleinement disponible intellectuellement ». Cas d’application de cette généralité admirable : Mathias Vicherat, qui affirme soutenir son rythme de surhomme à la mairie de Paris grâce à des microsiestes de six minutes. Larnaudie conclut ainsi ce passage : « La technique paraît convaincante. J’ai essayé. Je n’y arrive pas. » Pour revenir aussitôt à l’admiratif examen de l’ascension de Vicherat. Ces trois phrases isolées, précédées de l’exaltation en général des athlètes politiques et suivies de l’exaltation de Vicherat en particulier, sont faussement distanciées, donc, puisque privées du discours opposable, et l’effet est indiscutable : ne reste de l’ironie que le simulacre. On en trouve des équivalents innombrables dans le reste du texte. Non seulement incapables de porter le moindre coup à des cibles que Larnaudie en réalité caresse, mais faits pour confirmer les mythes néolibéraux qui sont la matière de son livre.

Deuxième outil, la référence paravent, qui consiste à citer des autorités de la pensée critique sans conserver le contenu critique de leur pensée. Cet aspect du nettoyage idéologique fonctionne par l’effacement des références mobilisées dont ne subsiste que l’aura questionneuse. De même que les promotions de l’ENA se choisissent pour emblème les patronymes des plus grands pourfendeurs d’injustice – Promotion Voltaire, Louise Michel, Diderot, Rousseau – y compris (et surtout) quand ces promotions défont ce que ces références ont voulu construire, Larnaudie se revendique d’auteurs dont il contredit point par point la pensée, soit en les nommant, soit en les citant, soit en « résumant » leurs travaux. En exergue du livre, il cite ainsi Shakespeare pour nous inviter au récit d’une chute : « Asseyons-nous par terre et contons-nous la fin lamentable des rois. » Jamais cette fin de règne ne sera racontée. Et pour cause, le livre travaille au contraire à célébrer l’avènement de l’ordre macroniste. Nonobstant, une chute que le sujet du livre aurait permis de mettre au jour a bien lieu : celle d’une certaine forme d’Etat, l’Etat distinct du capital, et avec lui d’un certain modèle social. Défilent selon le même procédé : Foucault (sur le mode du sous-entendu), Bourdieu (pour sa théorie de la reproduction sociale délavée par la javel larnaudienne), Debord (pour la « psycho-géographie », ainsi que Larnaudie appelle ses déplacements digestifs d’un café à l’autre), Balzac, mais surtout Barthes et Flaubert.

Il fallait enrôler Barthes pour que Larnaudie puisse qualifier son lessivage de sémiologie, et prétendre déplier des mythologies alors qu’il se consacre justement à façonner des mythèmes. Le premier d’entre eux nous enjoint d’admirer les « mécaniques intellectuelles » la « rigueur du raisonnement » des énarques, dont les esprits surpuissants sont toujours déjà dans « la phrase d’après » ; Larnaudie décrit pourtant, mais sans en tirer les conséquences, la formation de l’ENA comme un bachotage de choses inconsistantes, une pure maîtrise de surface des problèmes. Mythème également des hommes-d’Etat-à-l’épreuve-des-attentats : « même au milieu du chaos, du désarroi, de la panique, de l’émotion la plus intense, il faut garder la tête froide » (p. 131), quasi-héroïsme des hommes de pouvoir pendant ces « terribles moments ». Qui ne sait cependant que ces crises sont des aubaines politiques, dont même le plus médiocre gouvernant se sort avantageusement ? Enfin mythème de l’élection jupitérienne de 2017 : « alignement de planètes », « audace » et « kairos » pour parler d’une campagne organisée de bout en bout par l’oligarchie financière. Loin de les démonter, Larnaudie exalte toutes les mythologies actuelles.

De même, la mention de la scène des Comices de Madame Bovary (p.80) vise à recouvrir tout ce que devrait faire le livre et qu’il ne fait pas, à commencer par un travail littéraire déplaçant les discours, mettant en question l’ordre du monde. Que Larnaudie déplace-t-il ? Rien. Il ne fait qu’accompagner un autre déplacement, mais politique celui-là, le déplacement des élites énarchiques, virtuellement en rupture de démocratie parlementaire. Ratification perverse puisqu’elle nous fait passer de la critique démocratique de la représentation présente à la liquidation anti-démocratique de toute représentation. L’air de ne pas y toucher, il suggère en effet que les énarques préfèrent les ministères et les banques, parce que « la crise de la représentation démocratique est peut-être partagée par l’élite elle-même » (p. 83). C’est que de leur point de vue, en effet, le monde est plus commodément dirigé depuis les banques et les cabinets que depuis les assemblées représentatives. Mais cela, Larnaudie se garde d’y accorder ne fût-ce qu’une tournure hypothétique. Flaubert traitait de la représentation politique avec d’autres intentions et d’autres moyens. Dans la scène des comices, la forme romanesque fait éclater le scandale des rapports de domination maquillés en représentation politique éclairée. Là où Larnaudie évacue la démocratie parlementaire pour laisser les coudées franches aux élites des cabinets, Flaubert produit une dénonciation de son dévoiement dans un passage satirique d’une exceptionnelle perfection, où la critique précise des formes de discours, pour le coup entendues au sens foucaldien, comme formes de pouvoir, se joue dans le montage narratif. Les descriptions que donne le narrateur des bêtes et des humains assemblés – même troupeau, Flaubert est pessimiste - alternent avec les dialogues et les allocutions : dans le tissage de ces discours surgissent les calculs d’intérêt (chez les élus comme chez les électeurs). La logorrhée de clichés sur le bien public du conseiller de préfecture et la remise de médailles consacrent une domination sans partage sur les agriculteurs réduits au silence. Le Conseiller et le président du jury sont seuls à parler et à récompenser, et quand ils veulent remettre à une employée de ferme une médaille pour couronner cinquante-quatre ans de service, celle-ci veut d’abord fuir ; sa description révèle surtout le déni d’humanité que sa condition de dominée lui impose : « Dans la fréquentation des animaux, elle avait pris leur mutisme et leur placidité (…) Ainsi se tenait, devant ces bourgeois épanouis, ce demi-siècle de servitude. » Du reste, le dispositif d’ensemble de Madame Bovary, comme l’a fait remarquer Rancière, redistribue l’accès à la parole. On est loin de Mathieu Larnaudie, qui surenchérit sur la confiscation. Que fait Flaubert ? De la littérature, mettant en crise une mécanique de domination. Que fait Larnaudie ? Il justifie la capture technocratique du pouvoir, il passe la serpillière.

Pour faire passer une chose pour une autre, esquiver l’analyse et mener un propos enseveli sous les apparences de l’indépendance d’esprit, Larnaudie avance par juxtaposition de masses textuelles non articulées entre elles. Ce qu’en littérature on appelle la construction paratactique. Ainsi, de longues énumérations séparées par des virgules se chargent du sommaire de la carrière de Macron (p.87) : Balibar virgule Ricoeur virgule Sciences po virgule l’ENA virgule Rotschild. Par cette opération de mise à niveau via la liste se trouvent emportés dans la même héroïsation de l’homme de génie politique : la philosophie critique, les écoles fabriquant la classe politique française, la banque. La gradation induite n’est pas non plus mise en question. En réalité, ce procédé organise le livre entier : paragraphes sans lien, sections séparées par des astérisques, désarticulation du sens. A chaque fois, l’effet est le même : effacer tout ce qui est problématique. Sébastien Proto nous est ainsi présenté (p. 137) : major à l’entrée, deuxième à la sortie de l’Ecole, « passionné de boxe thaï », il « fréquente toujours le même club, au fin fond du 18e arrondissement » (le lecteur est prié de s’émerveiller de cette proximité pleine de simplicité avec les gens de peu), phrase suivante : « Encore aujourd’hui, il continue de s’y rendre en sortant des bureaux de la banque Rothschild, sac de sport sur l’épaule [2] ». Paragraphe suivant, Rothschild est un gage de plus de sa valeur car « les rares recrues sont soigneusement choisies ». Paragraphe suivant, Proto refuse d’expliquer le partage des gains entre associés de la banque. Paragraphe suivant, Larnaudie nous décrit « la carrure massive » et « le cou musclé » du « beau ténébreux » grisonnant. Sortilège de la parataxe : à la fin de cette juxtaposition (que des articulations logiques eussent rendue accablante), nous avons un beau mec sportif, brillant, riche et resté simple. Pas un banquier sans scrupules qui maintient l’opacité sur ses pratiques.

2. Faire disparaître l’intégrité de l’Etat

En réalité, la promotion Senghor est la métonymie de la destruction d’une fonction publique indépendante des intérêts du capital. Il suffit de lire Les Jeunes gens pour s’en convaincre, quoi que Larnaudie en ait. A longueur de pages, il y évoque, émerveillé, la circulation des élites dans toutes les sphères du pouvoir : haute fonction publique, cabinets, entreprise, banques. Ce qu’il ne rappelle pas, c’est que l’ENA, précisément, a été créée en 1945 pour refaçonner un habitus (ce concept de Bourdieu que Les Jeunes gens transforme en mot clef du guide des poncifs) : l’habitus du fonctionnaire, d’une fonction publique compétente et indépendante des intérêts privés. L’école avait pour vocation de liquider les anciens corps de l’Etat, l’inspection des finances en tête, qui s’était compromise (litote), non seulement dans la Collaboration mais dans la doctrine libérale de la première mondialisation. A grand renfort de parataxe et de name dropping d’auteurs non lus, ou mal lus, Larnaudie escamote ainsi le vrai sujet du livre : depuis trente ans, les promotions de l’ENA reconfigurées par le néolibéralisme liquident l’ENA, liquident les « esprits d’Etat » (c’est là qu’il fallait invoquer Bourdieu), et refaçonnent l’Etat au service du capital.

Il feint en effet d’ignorer ce que racontent les trajectoires identiques qu’il évoque pourtant lui-même : tous les « Senghor » franchissent en permanence la frontière du public et du privé. La technique paratactique permet de raconter cette belle histoire sans qu’elle soit problématique. Amélie Oudéa Castera (p. 60) passe quatre ans à la Cour des comptes (grand corps de l’Etat) pour entrer aussitôt chez Axa (assureur privé), sans que Larnaudie relève aucune contradiction entre ces différents postes – le fait est qu’il y en a de moins en moins : la Cour des comptes, elle-même « néolibéralisée », se fait une spécialité de plaider la réduction des dépenses sociales auxquelles les assureurs privés attendent d’apporter leurs solutions de « substitution ». Nul problème de principe. Un simple changement de paragraphe suffit pour évoquer aussitôt, sans rapport apparent, la saine et transparente concurrence des énarques entre eux pendant leur scolarité, et le travail considérable qu’ils y consacrent – vertu de la « sélection naturelle » (p. 61), « la compétition est une vertu positive, assumée » (id.). Résultat, les collusions d’intérêts ne sont pas soulignées et leur polyvalence participe d’une recherche ouverte de « l’excellence » : piétiner résolument l’indépendance de la fonction publique, se jeter dans une lutte d’ambition sans merci pour son intérêt personnel. Aussi les énarques font-ils tous « un tour dans le privé » [3]. Plus tard, Larnaudie combine parataxe et glissement de sens pour montrer que ces circulations public/privé sont imposées aux énarques comme à tout salarié : « A une époque où les lois travail sont (…) conduites à des fins de flexibilité  » (p. 182) - relevons au passage la tournure passive, sans agent, qui présente à nouveau un effet sans cause, les lois travail sont « conduites » toutes seules (certainement pas par les énarques). Certes, « pour eux, la mobilité est permanente (…) C’est une pratique de la flexibilité différente de l’ “übérisation [4] qui a cours à d’autres échelons de la société. » Génie de la serpillère larnaudienne qui crée en même temps (service à la personne) l’indifférenciation public/privé et gouvernants (qui dérégulent)/gouvernés (qui subissent la dérégulation).

La thèse frauduleuse du livre, cependant, va plus loin encore : selon Larnaudie, la période de l’ENA « super école de commerce » serait terminée, aujourd’hui s’observerait un « retour de l’Etat » dans les parcours et les préoccupations des énarques. L’époque où ils se contentaient d’une première partie de trajectoire dans l’administration publique avant de partir faire carrière dans le privé est en effet révolue, puisqu’on observe maintenant des allers et retours. Mais la lecture qu’en donne Larnaudie est tout à fait mensongère (ou stupide, ou d’un arrivisme débraillé – ou les trois). Sans doute, les trajectoires des énarques se sont transformées : après l’étape banque, ils reviennent dans l’Etat… mais pour le reconstruire selon la banque. Et leur nuisance politique passe encore un cran. Macron en est exemplaire : inspecteur des finances, rapporteur de la commission Attali, banquier d’affaires chez Rothschild, ministre de l’économie, président de la République, on anticipe sans peine l’étape suivante (John Major a fini chez Carlyle, fonds de private equity, Schröder chez Gazprom). Larnaudie nous enjoint d’applaudir : « Macron a préféré d’autres formes de pouvoir à celui strict de l’argent, choisi de quitter les banques d’affaires pour revenir dans l’Etat » (p. 185). C’est vrai, Macron est « revenu dans l’Etat » : pour déréglementer le marché du travail, araser la fiscalité sur le capital, privatiser à outrance, et remettre « en marche » la dérégulation financière. Réinvestir l’Etat pour le mettre plus ouvertement que jamais au service du capital s’appelle dans Les Jeunes gens « regain de conscience civique », « colbertisme » et « retour d’un Etat fort ». Serpillière.

3. Du bâti d’apparat pour remplacer ce que la serpillère efface

Après démolition du sens, une fois le corps politique démantibulé par les logiques et la langue néolibérales, il s’agit de reconstruire un sens en plâtre. Tous les signes se valant dans la poétique de la serpillère, elle permet de puiser dans les stéréotypes managériaux et journalistiques, de se tromper et de mentir tout à fait, puisque le tout est de mettre quelque chose là où n’y a plus rien, peu importe quoi. L’assemblage de morceaux non analysés mis bout à bout pour faire matière réalise une nécessité du néolibéralisme poussé à ses extrémités. On pense à la thèse de Polanyi sur le devenir fasciste des ordres politiques voués à la décomposition libérale : la fragmentation extrême du corps social sous les coups d’une politique entièrement subordonnée aux logiques économiques doit se compenser par un replâtrage fiévreux pour faire tenir ensemble les parties de ce corps défait. Des bâtisseurs de consensus qui puissent présenter le passage des bulldozers comme une aventure collective, voilà ce qui est nécessaire au pouvoir de Macron et que Larnaudie lui offre. Le prologue donne le ton du livre : celui d’une célébration difficile à proportion que ce qu’elle doit célébrer est creux. Il s’agit d’inventer à Macron une stature d’homme de l’Etat, ce qui demande un travail de création, non pas littéraire mais publicitaire et, du fait des enjeux, – élection présidentielle réellement voulue par une base électorale de 10% de Français, gouvernement par ordonnances en dépit des lois et des protestations publiques -, propagandiste. Comme de juste, quand les mobiles sont si bas, le style l’est plus encore. Il s’agit d’envelopper un néant : Mathieu Larnaudie construit ainsi son prologue autour du manteau du président, qu’en effet, il s’entend à brosser. Sous une pluie d’adjectifs de grandeur, il y reprend à son compte tous les clichés que Macron tente d’imposer par les médias à son propos. En l’espèce : la destinée de Napoléon, « le spectre subliminal de Mitterand (…) main dans la main avec Helmut Kohl », l’arrière-plan se trouvant occupé par l’Europe aujourd’hui « menacée par la montée des nationalismes ». Indéniablement, Larnaudie s’efforce de faire habiter sa fonction à Emmanuel Macron. Comme il n’est pas toujours facile de gonfler la baudruche, il puise aussi dans le lexique du sport [5], du bottin mondain [6], du guide des terroirs de France [7], et dans les « analyses politiques » sorties de Match, du Nouvel observateur ou du Figaro [8].

On le voit, la serpillère Larnaudie rend son éclat au monde merveilleux des puissants. Il ne ménage aucun effort de replâtrage, réexpliquant bien dans l’ordre les différentes mises en scènes telles que la communication présidentielle les a conçues et imposées dans les médias. Ainsi, on a mal compris ce que Macron disait en affirmant « qu’il n’y avait pas de culture française ». La serpillère voltige : le président voulait parler d’une « mosaïque de cultures plurielles qui formaient, dans leur diversité, la culture en France. » [9] Oui, la servilité se paye d’un style abominable : « le quai d’Orsay ne perd pas de vue le pan colbertiste de son action et compte sur (…) Vassy pour le booster » p.122. La serpillère peine à essorer. C’est que la boue, il y en a toujours davantage à nettoyer dans Les Jeunes gens.

Par souci d’honnêteté, il faut souligner les limites de la poétique de la serpillère. Nous en avons suffisamment vanté les mérites. Cette poétique, avec la pensée, efface toute littérature. Pour écrire, en effet, pour penser, il eût fallu moins de malhonnêteté. Le défaut de la poétique de la serpillère, c’est qu’elle est salissante pour celui qui l’emploie. Mathieu Larnaudie est un propagandiste aux mains sales. Dans le nettoyage consciencieux offert par la serpillère Larnaudie on apprend ainsi que Denon n’a pas fait exprès de faire de la politique, embarqué par Bonaparte dans la conquête du monde, comme Macron n’a pas fait exprès de faire l’ENA, comme les énarques ne font pas exprès de tout détruire en s’enrichissant. On apprend dans ce livre qu’en somme, rien n’est la faute de personne : tout ça, c’est le cours de l’Histoire, qui n’est d’ailleurs qu’une suite de fictions réactivées [10]. Tout est fiction, rien n’a de cause, personne n’est responsable. Ce n’est d’ailleurs la faute de personne si tout est fiction dans la tête des bienheureux du monde néolibéral, dont fait partie Larnaudie. Ce n’est la faute de personne si Larnaudie boit des verres dans le centre de Paris sans travailler son sujet et se lève tard « par antisarkozysme primaire » [11], c’est à dire bénéficie visiblement d’un statut de rentier - car on peut douter que ce soit par sarkozysme primaire que les salariés se lèvent le matin. Nous comprenons combien une rente aide à trouver que le pouvoir est un ensemble de signes vides et l’Etat un remake de vieux film, c’est plus commode pour digérer. Cela ne fait pas tout, cependant, car Flaubert était rentier, et Flaubert était grand par son travail critique et formel implacable. C’est donc peut-être la faute de quelqu’un si Mathieu Larnaudie se voit obligé d’évoquer son grand-père cheminot dans le chapitre sur la SNCF, manière de se mettre « dans le bon camp » à peu de frais pour mieux éviter d’analyser sa destruction présente. Sans doute est-ce la faute de la fiction générale si « l’enquêteur » a oublié de problématiser sa propre position dans le champ. Pataugeant dans les litres de détergent larnaudien, la littérature, déjà moribonde en ces temps de compromission maximale de l’édition, en ces temps où l’exigence littéraire disparait sans douleur, s’abolit dans un fading général auquel Larnaudie excelle. Comment mieux allonger la critique qu’en la faisant tenir par un gisant ? Ainsi passe la serpillière, dégorgeant d’eau grise sur un sol luisant.

Camille Rittenmeyer est professeur de littérature comparée à l’Université Pierre Beregovoy.

[1Les Jeunes gens p27

[2Je souligne

[3page 134 à propos de Gantzer.

[4Je souligne les trois mots

[5« se qualifier pour le second tour » « affronter Marine Le pen en finale » « remporter l’élection présidentielle »…

[6« En ces jours de fin d’été 2006 (…) les grands chais aux monumentales charpentes, où se tiennent périodiquement les banquets rituels de la confrérie des chevaliers du Tastevin, accueillent le mariage de Sibyle Petitjean et Sebastien Veil. »

[7p 31 « Posé à flanc de coteau parmi les alignements de vignes qui glissent comme des cagues à perte de vue dans la valléele château du Clos de Vougeot abrite derrière ses hauts murs Renaissance l’un des plus illustres fleurons du vignoble bourguignon »

[8Par exemple celle de l’emplacement du Louvre « ni droite ni gauche »…

[9p17

[10p 186, ML se réfère explicitement à la théorie de Boucheron

[11en ayant le front de citer l’incipit de la Recherche du temps perdu « Longtemps, probablement par antisarkozysme primaire, j’ai refusé de me lever tôt. » p61

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