Plutôt la rage

paru dans lundimatin#485, le 17 août 2025

Haïr est une passion, ou un métier à plein temps – voyez nos politiques, en tout cas une jouissance, la plus misérable de toutes – voyez Houellebecq, qui inspire les cathos conservateurs trumpistes d’Amérique.

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La rage est un art – Rage against the machine, elle condense ses mots, percute en densité, geste intensif, extensif, intuitif, la rage percole, contamine, soulève, abat. Elle se fout de dupliquer les mille visages de l’horreur ordinaire, va plus vite, droit au but.

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Abattre. La Colonne Vendôme durant la Commune de Paris, abattue. Gustave Courbet, le peintre, aux commandes. Sur les photos d’archives, les Communards le sourire aux lèvres posent fiers sur les débris de la Colonne en morceaux.

Agir. Qui aura le courage d’abattre une nouvelle fois la Colonne Vendôme redressée par Mac Mahon, en reprise et poursuite de la Commune de Paris ?

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La rage est un art à la portée de n’importe qui, elle doit l’être, composer une scène, pas seulement détruire pour faire jouir la haine. Un Gilet jaune monté à Paris pour une manif du samedi me raconte hilare à son retour : « tu ne peux pas savoir comme ça fait du bien de cramer des Maserati, Porsche, Jaguar dans les beaux quartiers, j’ai gagné 10 ans de psychanalyse ». Ok. Mais sur les Champs un autre samedi de décembre 2018, des vitrines de grandes marques du luxe bousillées ET des mannequins sortis sur le trottoir, au bout d’un de leur bras relevé une main fait un doigt d’honneur. Puissance de la rage, humour féroce du détournement.

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Haïr Israël pour son crime de masse, haïr tous les soutiens des assassins, sans exception, soit, un bon signe déjà, mais quoi ? La rage ronge son frein, rumine, cherche son art, son acte : sur le drapeau israélien une croix de David redessinée en barbelés bleus, au centre une tête de mort coiffée d’une crinière de lion. Leur haine me désignera antisémite. Brandir le drapeau palestinien est un acte d’amour.

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Ma haine me consume, me dévore, me détruit, étouffe mon cœur – siège de la rage, de l’amour et de la douleur. Ma rage : je veux voir Netanyahou et tous ses sbires, sans exception, mordre la poussière, arrêtés, jugés par les Arabes, pas seulement par les institutions des Blancs. Je veux voir Trump et tous ses bires, Poutine et tous ses sbires, sans exception, subir le même sort dans leur contexte, transpirer la honte et chier dans leurs frocs devant un tribunal des peuples. Si pardon, c’est à ce prix, une fois tort et crime reconnus et avoués, actes condamnés bien que toujours en deçà de l’irrémédiable. Je veux voir Macron et ses semblables faire leurs courses au supermarché.

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La rage envisage le pardon. La haine désire la mort, immédiate, rêve de meurtre. Qui ne l’a pas fait, ce rêve ?

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Ancien refuge prétendu, Israël est désormais un Club Med, l’un de ces camps les plus prestigieux au monde. Annexer Gaza et la Cisjordanie, c’est élargir le Lebensraum, le bonheur du Club Med mondialisé, ses gentils animateurs l’ont affirmé haut et fort, sans fard, sans vergogne, d’une belle franchise. Toute jouissance au-dedans, toute menace au dehors, le judaïsme local réduit aux gloussements, frissons et pulsions de Koh-Lanta par les dirigeants du Club, leur armée et leurs suppôts.

Ma rage retourne la question dans tous les sens, pour cela part retrouver un grand ami depuis toujours, Pier Paolo.

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« … Je ne sais si je peux revenir à mon angoisse
dépassée, et par quelle voie nouvelle,
s’il faut réaffûter la raison à une haine
que la paix du monde semble exclure,

  • s’il faut rester dans les ruines
    de l’après-guerre – ou apprendre les manières
    de la contemplation,
    à l’ombre d’un nouveau combat, et aux sordides
    invites du nouveau capital, déjà maître
    à nouveau, et disposé au pardon… »

(Soleil)

« …Je ne peux plus feindre de ne pas le savoir :
ou de ne pas savoir ce qu’il veut de moi (le monde).
Quelle sorte d’amour
entre dans ce rapport, quelles complicités infâmes.
Pas une flamme ne brûle dans cet enfer
de sécheresse, et cette fureur desséchée
qui empêche mon cœur
de réagir à un parfum, est un débris
de la passion… À presque quarante ans,
j’en suis au stade de la rage, comme un jeune homme
qui ne sait rien d’autre de lui-même que sa jeunesse,
et qui s’acharne contre le vieux monde.
Et, comme un jeune, sans pitié
ni pudeur, je ne cache pas
cet état qui est le mien : je n’aurai pas de paix, jamais ».

(La rage)

P.P. Pasolini, Poèmes incivils

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