Plaintes en diffamation contre lundimatin

Récit d’une première audience

paru dans lundimatin#492, le 17 octobre 2025

Comme nous l’avions raconté dans un récent article et une courte vidéo, lundimatin est sous le coup de deux plaintes en diffamation. L’audience de la première s’est déroulée mardi 30 septembre dernier devant la 17e chambre correctionnelle du Tribunal judiciaire de Paris. Voici un bref compte-rendu.
Pour rappel, cette plainte a été déposée par un certain Vittorio B. à la suite de la publication sur lundimatin de cet article dans lequel un groupe de femmes l’accusait d’avoir violé l’une d’entre elles quelques années auparavant.

Résumé des faits :

Si vous n’avez ni lu cet article ni regardé cette vidéo commençons par une brève recontextualisation.

Le 15 juin 2022, Boum Boum de Laurie Lassale sortait au cinéma. Il s’agit d’un film semi-documentaire et semi-fictionnel mélangeant des images des manifestations des Gilets jaunes à des considérations sur l’amour de la réalisatrice comme des manifestants qu’elle croise.

Le 12 juin 2022, lundimatin publie un article dithyrambique sur le film en soulignant la grande finesse avec laquelle Laurie Lassalle noue la question de l’amour à celle de la révolte.

Le samedi suivant, des lectrices de lundimatin décident d’aller voir le film en salle après en avoir lu la recension. Au bout d’un peu plus une heure de projection, elles voient apparaître à l’écran et reconnaissent Vittorio B. qui tient les propos suivants sur les récentes émeutes de Gilets jaunes (nous soulignons) :

 « Je pense que pour recommencer au même niveau, avec la même intensité, il faut qu’un cycle se ferme et que se rouvre un autre, tu vois, c’est comme les histoires d’amour en fait, il y a des zones de vide et de plein, c’est super intéressant à analyser même pour les mouvements politiques en fait, quand il y a eu une grosse explosion orgasmique, du 1er et du 8, en fait c’est pas facile d’en avoir tout de suite une autre de la même intensité donc à chaque fois on est là comme aujourd’hui à essayer de retrouver cette intensité […] Les gilets jaunes en fait c’était une grosse tombée amoureux collective, je ne sais pas comment dire... inamoramente... tu vois c’est ça exactement, c’est une grosse surprise, personne ne s’y attendait ni dans les milieux de gauche ni dans les milieux de droite, tout le monde était dépassé par ça, et bah regarde c’est trop beau... à voir, personne ne sait où on va... à voir combien ça dure, si ça dure ou pas. Après ça dépend, comme les amants, il y a des gens qui ont des tactiques et des stratégies envers l’amour, et c’est la même chose : il y a des gens qui baisent avec beaucoup de gens, qui sont pour l’amour libre, et d’autres qui veulent le couple. Ça c’est la différence entre les marxistes orthodoxes et les autonomes. Les autonomes, au moins les anarchistes autonomes, je pense que ça devrait être cette façon de rechercher toujours la puissance, de baiser avec beaucoup de gens. Alors que pour les staliniens, il n’y a toujours qu’un amour, c’est le parti, et donc... »

Or, il s’avère que l’une des spectatrices, Emma S. [1] accuse ce même Vittorio B. de l’avoir violée le 7 juillet 2018. Une accusation qu’elle avait formalisé dans une lettre envoyée à de nombreux amis plus d’un au auparavant.

Dégoutée par les propos tenus ci-dessus dans le film, elle décide avec quelques amies de rédiger ce qui s’apparente à un droit de réponse, tant aux propos de Vittorio B. qu’à l’article laudateur de lundimatin sur le film. Il sera publié le 5 juillet 2022 dans lundimatin.

Plainte

C’est donc cet article « droit de réponse » qui est visé par la plainte de Vittorio B.. Plus spécifiquement, ce sont deux phrases qui sont considérées comme diffamatoires par la partie plaignante : « Si nous écrivons, c’est parce qu’il a violé une de nos camarades et amies. » ainsi que « Derrière ses fantasmes confus, il y a un comportement de prédation sexuelle avec des blessures réelles. » Le délit de diffamation publique tout comme le droit de la presse en général sont des matières assez complexes et parfois contre-intuitives. Pour celles et ceux qui n’y connaissent a priori rien, nous avons rédigé une note de bas de page pour en résumer et synthétiser les tenants et aboutissant ici [2]

Notons que les autrices n’étaient pas poursuivies et n’ont donc pas répondu directement de leurs écrits. En droit de la presse, l’auteur d’un article est responsable de ses propos au même titre que le directeur de publication qui les accueille. Après que la plainte a été déposée par M. Vittorio B., un officier de police judiciaire a réclamé l’identité des autrices de l’article. Lundimatin a scrupuleusement respecté leur souhait qu’elle ne soit pas divulguée, dès lors seul le directeur de publication, choisi pour l’occasion, était poursuivi.

Comme exposé dans la longue note de bas de page ci-dessus, l’enjeu de l’audience n’était pas de savoir si M. Vittorio B. a commis ou non un acte criminel sur la personne de Emma S. mais de savoir si lundimatin avait rempli les obligations qui encadrent la liberté d’expression en publiant ce que nous qualifions de « droit de réponse ». En somme : la parole de Emma S. et de ses amies relève-t-elle d’un sujet d’intérêt général ? La publication de l’article dissimulait-elle une animosité cachée de la rédaction à l’endroit de M. Vittorio B. ? Une enquête sérieuse a-t-elle été menée ? Y a-t-il eu suffisamment de prudence dans l’expression ?

Notons que M. Vittorio B. ne s’est pas présenté devant le tribunal mais qu’il était représenté par son avocate Me Christine Courrégé. En face, le directeur de publication de lundimatin était présent et représenté par Me Aïnoha Pascual. À sa demande, la défense a fait citer Mme Emma S. soit celle des co-autrices des propos poursuivie qui accuse M. Vittorio B. de l’avoir violée.

Parole à la défense

L’audience fut très (très) longue nous vous épargnerons donc un compte-rendu exhaustif des propos qui s’y sont tenus. Le directeur de publication de lundimatin, régulièrement rappelé à l’ordre par la présidente, n’aura facilité l’après-midi de personne.

Sur le sujet d’intérêt général : Il a été défendu qu’il était triple. D’abord un intérêt situé et circonstancié ; dans leur droit de réponse les autrices écrivent : « Ce propos, son apparition, tout ça nous a décidé à écrire : avec elle, pour elle, mais aussi pour avertir les personnes qui ont pu ou pourraient être confrontées à lui. ». À cela s’ajoute le sujet d’intérêt général que représente la libération de la parole des femmes consacré par un arrêt récent de la cour de cassation. Finalement l’intérêt et politique pour lundimatin de mettre en débat les considérations publiques de M. Vittorio B. sur « l’amour libre » qui serait une « façon de rechercher toujours la puissance, de baiser avec beaucoup de gens. ». Du point de vue de la rédaction, ces trois degrés de l’intérêt général s’enchâssent.

Sur l’absence d’animosité : Il a été défendu que lundimatin ne connaissait pas M. Vittorio B. et qu’il n’y avait dès lors aucune animosité dissimulée dans la publication de ce droit de réponse.

Sur le sérieux de l’enquête : Il a été défendu que l’enjeu pour lundimatin n’était pas de se substituer à la police ou à la justice et donc de déterminer si M. Vittorio B. s’était effectivement rendu coupable de viol mais de s’assurer que les accusations contenues dans ce droit de réponse étaient bien réelles. Il a été démontré que la rédaction avait :

  • pris contact avec Mme Emma S pour connaître sa version des faits ;
  • pris connaissance de la lettre écrite par Mme Emma S et diffusée deux ans auparavant à de nombreux amis et dans laquelle elle raconte avoir été violée par M. Vittorio B. ;
  • obtenu la confirmation de plusieurs de ses amis quant à la constance sur un temps long des accusations portée ;
  • obtenu la confirmation d’amis ou ex-amis de M. Vittorio B. que celui-ci avait eu connaissance de la lettre de Mme Emma S., qu’ils avaient tenté une médiation avec lui en vain jusqu’à se fâcher définitivement ;
  • obtenu la copie d’un mail rédigé par M. Vittorio B. dans lequelle il annonce démissionner d’une revue à laquelle il participe. Lettre dans laquelle il reconnaît devoir des « actes de réparation » à l’endroit de Emma S. car « au cas où [il ait] fait du mal à quelqu’un, c’est à elle. »

Quant au respect du contradictoire, la défense a fait valoir que ce qu’elle considérait comme un droit de réponse ne pouvait être assimilé à une enquête journalistique. Sa publication avait notamment été conditionnée au fait qui soit clairement stipulé que M. Vittorio B. niait les faits et qu’aucune plainte pénale n’avait été déposée contre lui, informant par la même les lectrices et lecteurs que les accusations portées par le texte étaient contestées par l’intéressé.

Sur la prudence dans l’expression : Il a été défendu que lundimatin n’avait ni suscité, ni déclenché ce droit de réponse et que la responsabilité du texte incombait au plaignant lui-même. En effet, après vérification auprès de la réalisatrice du film Boum Boum, il est avéré que Vittorio B. a signé son autorisation d’apparaître dans le film à une date où il était notoirement accusé de viol par Emma S. C’est donc en pleine connaissance de cause, à une période où de nombreuses personnes lui demandaient des comptes quant à ses agissements qu’il a jugé opportun d’apparaître dans le film pour y tenir les propos suscités. Au reste, si le caractère diffamant d’une accusation de viol ne fait pas débat, le ton et l’expression du droit de réponse sont posés, descriptifs et analytiques.

Ces (longues) démonstration faites, ni le conseil de M. Vittorio B. ni le ministère public n’ont souhaité poser de question au directeur de publication de lundimatin. Seule Me Pascual a demandé s’il aurait été possible pour la revue de faire d’encore plus amples vérifications, la réponse fut non.

Témoignage d’Emma S.

Comme le veut la loi, Mme Emma S. n’a pu assister aux débats avant de venir témoigner. Dans la salle de très nombreux amis s’étaient réunis pour la soutenir. Après avoir commencé à lire le témoignage qu’elle avait préparé, Me Courrégé s’est insurgée que les juges n’exigent pas immédiatement qu’elle parle sans note. Ces dernières lui ont alors indiqué qu’elle pouvait se référer à ses notes mais ne pouvait pas se contenter de lire. Nous reproduisons ci-dessous l’intervention qu’elle avait prévue de lire et qui diffère très peu de ce qu’elle a pu dire à l’audience.

J’avais dix-neuf ans quand j’ai eu à faire à Vittorio, lui en avait trente. Après une semaine passée dans le même espace et à vivre traquée par son insistance séductrice, il a saisi mon corps à un moment où je n’étais pas en état de consentir.

Il m’a fallu deux ans pour admettre ce qu’il m’était arrivé et parvenir à en parler ; deux ans pour mettre des mots, appeler ce viol ce qu’il est : un viol et sortir de la torpeur. Deux ans pour reprendre un peu possession de mon enveloppe corporelle.

C’était la période du Covid, j’ai écrit une lettre à mon entourage pour dire ce qu’il s’était passé, faire exister ailleurs que dans mon esprit et dans mon corps la violence vécue, essayer de m’en défaire pour avancer. Sans doute aussi pour sortir de la solitude.

Je n’ai pas déposé plainte, j’avais l’impression que ça n’aboutirait pas. Quelles preuves avais-je de ce qu’il s’était passé deux ans plus tard ? Et puis je sais que la majorité des plaintes n’aboutissent pas à un procès et encore moins à une condamnation.

J’ai souhaité une médiation entre lui et moi rapidement rendue impossible par son incapacité à entendre ma blessure et mon absence de consentement.

Puis je n’ai plus eu la force de rien.

J’ai tenté de me relever, de me remettre de cette histoire et de me réparer de sa violence sans rien attendre de lui.

Un an après ma lettre, il y a eu le film Boum Boum. Je me suis rendue au cinéma à la suite de son éloge parue dans lundimatin. J’ai été estomaquée de voir Vittorio apparaitre à l’écran, dégoutée et choquée par les propos qu’il tient. J’ai l’impression qu’il justifie ses actes avec des comparaisons douteuses. Mes amis m’ont soutenu pour faire exister une autre parole et rédiger ce texte “à propos de Vittorio B.”.

Aujourd’hui je me retrouve ici à tenter de défendre la seule chose qui m’a été permise, par mes amis et par lundimatin depuis ce qu’il a fait : ne pas laisser sa seule parole publique exister sans contrepoint ; ne pas laisser son discours emplis de prédation sans réponses.

Pendant son témoignage, l’avocate de Vittorio B. qui était restée plutôt discrète jusque-là, s’est approchée et positionnée à quelques mètres d’Emma S, dans son champs de vision, comme pour interférer entre les paroles qu’elle délivrait et les juges qui l’écoutaient. Ce récit finit, il s’est agit de remettre ses déclarations en cause, de s’étonner qu’il lui ait fallu trois ans pour réaliser qu’elle avait été violée, etc. etc.

Puis, l’accusation trébucha sur une série de lapsus. Comme il fallait décrédibiliser la parole d’Emma S. en caricaturant sa qualité de victime, l’avocate de l’accusation s’est mise à parler d’elle en la qualifiant justement de « victime ». Derrière cette négligence rhétorique, c’est tout le sens de l’audience qui se renversait, la victime devenait le potentiel coupable, la coupable, une évidente victime.

Tribunal révolutionnaire

Comme il fallait néanmoins remettre Vittorio B. à la place de la victime, son avocate a insisté sur la « médiation » évoquée par Emma S dans son témoignage ainsi que dans un second témoignage écrit par un ancien proche de Vittorio B. Selon l’avocate, l’intéressé a dû subir les foudres d’un « tribunal révolutionnaire » dont on devine qu’il s’en est fallu de peu pour qu’il finisse dans un camp de rééducation, effacé des photographies officielles. Aux juges qui l’interrogeaient sur cette médiation, Emma S expliqua que deux amis communs avaient proposé à Vittorio B de discuter avec elle des faits allégués en leur présence, ce qu’il a, selon elle et eux ; systématiquement refusé. Qu’attendait-elle de cette tentative de médiation ? « Qu’il s’excuse. »

Puis le conseil de Vittorio B entama sa plaidoirie par une référence au livre MeeTooMuch de l’ancien procureur général et désormais chroniqueur régulier sur Cnews, Philippe Bilger. Cet instant kitch passé, il faut reconnaître que la plaidoirie Me Courrégé fut fort habile. Si de prime abord nous pensions assister à l’énumération de tous les clichés et préjugés les plus éculés et réactionnaires quant à la libération de la parole des victimes de violences sexuelles, elle opérait en réalité un ingénieux déplacement quant à la manière dont les débats s’étaient tenus jusque-là.

Lundimatin : pas vraiment des journalistes ni un journal, c’est très confus. Les déclarations de son directeur de publication encore plus confus. Le témoignage de Mme Emma S, confus. Le mail de son client qui reconnaît lui avoir commis un tort et lui devoir réparation, confus. Son client, lorsqu’elle lui a demandé s’il avait commis ce viol, une logorrhée de dix minutes confuse. Elle a d’ailleurs dû beaucoup insister pour qu’il lui dise clairement et définitivement que non, il n’a jamais violé Emma S. Summum de la stratégie de défense, même si elle était du côté du plaignant, l’avocate est parvenue à faire passer sa propre démonstration pour confuse. Dès lors, l’audience qui s’articulait autour d’arguments précis et techniques avec comme soubassement des accusations circonstanciées et recoupées se retrouvait embrumée dans un nuage de confusion. C’était en tous cas certainement la stratégie choisie : dissiper toute vérité pouvant émaner ce qui avait été dit et versé à la procédure pour y substituer et instiller le doute. Finalement, il serait plus raisonnable de ne rien prendre au sérieux ou au pied de la lettre et de se contenter de juger du caractère diffamatoire d’une phrase : « Si nous écrivons, c’est parce qu’il a violé une de nos camarades et amies. »

Pour conclure

« There’s no justice
It’s just us
We need justice
For all of us »
Agnostic Front, Blind justice, 1984

Pour clore les débats, la parole revenait comme de coutume à l’accusé. N’ayant pas pu tout écouter, voici un résumé synthétique des conclusions de la défense.

Selon les statistiques du ministère de l’Intérieur, qu’on ne soupçonnera pas de radicalisme féministe, en 2023, 98% des personnes se déclarant victimes des violences sexuelles hors cadre familial disent n’avoir pas déposé plainte. Le refus de recourir à la police et à la justice a certainement des raisons diverses et variées, il est néanmoins massif au point d’être quasi systématique. Le plaignant peut regretter (sic) qu’Emma S. n’ait pas déposé plainte, on ne peut néanmoins pas feindre de s’en étonner.

La publication de ce droit de réponse a suscité de nombreuses discussions et beaucoup d’inconfort dans la rédaction de lundimatin. S’il est évident que l’institution judiciaire ne répond absolument pas adéquatement à la perpétuation massive des violences sexistes et sexuelles, s’y soustraire ne peut aucunement et mécaniquement constituer la garantie de « faire mieux ».

Dès lors, la libération de la parole des femmes quant aux violences sexistes et sexuelles nous met face à deux possibilités proprement insatisfaisantes.

La première consiste à se reposer sur l’institution judiciaire et à conditionner la parole publique des femmes à la condamnation préalable de leur agresseur supposé. C’est la garantie d’une protection optimale de la présomption d’innocence des personnes accusées. Cependant, on peut déduire de l’extrême faiblesse du recours à l’institution judiciaire et les résultats statistiques des procédures pénales [3] que malgré le discours institué et institutionnel sur la justice, l’arbitraire se déplace vers les femmes victimes de violences sexuelles dont les maux et les souffrances restent majoritairement non-reconnues.

La seconde option consiste à libérer la parole des femmes sans la conditionner à la condamnation préalable des accusées. Cela permet une plus grande reconnaissance sociale des violences et des victimes mais fait courir le risque d’accusations arbitraires, de diffamation et d’atteinte à l’honneur des personnes accusées de violences.

On comprend facilement que chacune de ces options est insatisfaisante dans la mesure où aucune ne garantit l’exécution parfaite de la justice. Le risque de l’arbitraire se déplace seulement d’un pôle à un autre. Néanmoins, personne ne peut soutenir que la publicité de la parole des femmes fait encourir un plus grand risque d’arbitraire que l’institution judiciaire. Il semblerait que ce soit même factuellement l’inverse qui se produise, la libération de la parole des femmes semble avoir fait un nombre de victimes dérisoire alors que son entrave en produit en masse.

On ne pourra jamais savoir avec certitude si, comme elle l’affirme, Emma S a bien été violée par Vittorio B en juillet 2018 ou si comme lui l’affirme « elle est complètement folle ». Lundimatin aurait donc pu refuser de publier son droit de réponse au prétexte que M. Vittorio B n’a pas été condamné pour ces faits. C’est à l’évidence inverse que la rédaction s’en est remise : lundimatin ne pouvait pas ne pas laisser la possibilité à Emma S. de dire son dégout des propos tenus par Vittorio B et de raconter ce dont elle l’accusait depuis de nombreuses années. Nous avons dependant déployé beaucoup d’efforts pour recouper et corroborer, non pas la vérité de ce viol allégué, mais celle de la parole d’Emma S tout en la conditionnant à une précision importante : Vittorio B a toujours nié les faits et aucune plainte n’a été déposée contre lui.

Finalement, quelle que sera la décision de la cour, le jugement sera insatisfaisant. Si lundimatin est relaxé des faits de diffamation, la parole d’Emma S. aura été entendue et reconnue, ce qui encouragera peut-être d’autres femmes à prendre la parole ; au risque d’avoir entaché à tort la réputation de M. Vittorio B.

Si lundimatin est condamné, cela aura potentiellement un effet dissuasif sur toutes celles qui hésitent à dénoncer publiquement les violences qu’elles estiment avoir subies, Emma S. vivra probablement cela comme un redoublement de la violence qu’elle estime avoir subi mais M. Vittorio B pourra se targuer d’avoir été injustement diffamé et obtenu justice.

En somme, le concept de justice, ne se réalise ni ne s’épuise dans l’institution judiciaire.

L’avocate de M. Vittorio B réclame 20 000 euros de dommages et intérêts au directeur de publication de lundimatin [4]. Le jugement sera rendu le 28 novembre 2025. Si vous souhaitez soutenir lundimatin dans ses aventures judiciaires, nous vous rappelons qu’une cagnotte a été créée à cet effet ici.

Valerio Solanos

[1Nous avons changé son prénom à sa demande.

[2La diffamation consiste à affirmer un fait qui porte atteinte à l’honneur ou à la considération d’une personne. L’amplitude des faits caractérisés est donc immense. À titre d’exemple, nous avons vu à l’occasion d’une audience relais, un co-propriétaire poursuivre un autre co-propriétaire pour lui avoir dit « T’es une merde ! T’es une merde ! T’es une merde ! » lors d’une assemblée... de co-propriété. Tout cela pour dire, et c’est ce qui est contre-intuitif, que les audiences pour diffamation ne portent généralement pas sur le caractère diffamatoire ou non des propos incriminés. Il est acquis lors de l’instruction que dire d’une personne qu’elle est « une merde » ou qu’elle a violée autrui porte atteinte à son honneur ou à sa considération. Ce que les magistrats de la 17e chambre examinent c’est la mise en balance entre d’un côté la liberté d’expression et de l’autre les risques d’atteinte à l’honneur ou à la considération. Pour résumer, si la Constitution garantit la liberté d’expression, la loi y impose certaines limites, en l’occurrence ne pas proférer ou publier des paroles ou des écrits qui puissent nuire à autrui par malveillance, vengeance ou négligence.

Dès lors, il ne s’agit pas de savoir si la partie poursuivie a ou non diffamé, - elle en est quelque part déjà et a priori « coupable » -, mais d’examiner si les conditions sont réunies pour qu’elle soit relaxée au vu de la défense supérieure de la liberté d’expression.

Pour cela, la loi prévoit deux motifs de relaxe : l’exception de vérité et l’exception de bonne foi. Graal des avocats spécialisés en droit de la presse, l’exception de vérité est rarement convoquée et encore plus rarement concédée par les juges. Prenons l’exemple de nos co-propriétaires, on mesure toute la difficulté qu’il y aurait pour la partie poursuivie à démontrer que le voisin plaignant est en réalité une déjection humaine ou animale. Dans l’audience qui nous intéresse, dans la mesure où aucune plainte n’a été déposée contre Vittorio B., que les faits n’ont jamais été examinés par la justice et qu’il n’a donc jamais été condamné, qu’il soit considéré ou non comme un violeur peut être une opinion mais aucunement une vérité et encore moins une vérité judiciaire.

C’est donc l’exception de bonne foi qui est la plus souvent plaidée. Pour qu’elle soit retenue, la jurisprudence a établi certains critères qui se doivent d’être réunis : le but légitime (pour la presse on évoquera plutôt le sujet d’intérêt général), l’absence d’intention de nuire ou d’animosité, le sérieux de l’enquête et la prudence dans l’expression. Si ces quatre conditions sont réunies, les magistrats peuvent juger que les propos poursuivis rentrent dans le cadre de la liberté d’expression et relaxer les prévenus.

[386% des plaintes pour violences sexuelles sont classées sans suite entre 2012 et 2021 et 0,6% des viols ou tentatives de viols auraient donné lieu à une condamnation en 2020 selon l’INSEE.

[4Ce dernier nous a vivement enjoint à chaudement remercier toutes celles et ceux qui l’ont aidé à préparer cette audience et se reconnaîtront, ainsi que Me Aïnoha Pascual, évidemment.

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