Pisse de chien pourri

Madeleine Micheau

paru dans lundimatin#511, le 11 mars 2026

Je pisse, systématiquement, je pisse, pour oublier tous vos emmerdements. Je pisse, systématiquement, je suis un chien, j’aime ça, pisser, sans en avoir envie, je pisse, juste à renifler toutes vos embrouilles, vos vanités, vos faux semblants, vos ambitions illimitées, vos trahisons, vos discours éhontés, je pisse sur tout ce que je renifle, mâles ou femelles, coins de poubelles débordant de faux semblants, d’idéologies pourries, ça sent bon, je pisse, sur tous les trottoirs avec les vitrines aux écrans fondus du bleu cravaté des annonceurs dans la tonalité, je pisse, je suis un chien, la laisse me retient, je pisse.

Dès que le jour se lève je colle mon museau au bas de la porte, histoire de faire comprendre à ceux qui l’ouvrent et la ferment, bouclent ma laisse, mais boivent tranquillement leur café en frottant la surface du téléphone, que le moment est venu, c’est maintenant ou je pisse céans, vite, vite, on sort, souvent on me comprend. Sinon, et on le sait, ma vengeance serait terrible : tout sens dessus dessous, cassé, saccagé, mordu, déchiré. ça y est, le trottoir est à moi, je rase les murs, j’ausculte le sol, je lève la patte, une fois et encore, encore, la laisse me freine, tiens, pourquoi ? Je me retourne et supplie mon maître qui me retient : il caresse son portable, c’est la raison qui nous empêche d’avancer, je repisse au même endroit, je n’aime pas ça. Je m’arrête et m’assieds. Alors, ça vient ? On n’a pas encore tout dit ? Je m’impatiente et remue mes oreilles. Une dame chien passe, j’ai juste le temps de lui renifler le derrière avant que ma laisse ne me tire en arrière, je me cabre, mais n’y peux rien, ça sentait bon, j’émets un grognement étranglé puis je cède, mon maître a repris sa conversation avec son écran et on avance tout doucement. Je repère une herbe, toute fraîche, bien verte, on n’a pas encore trop pissé dessus, je flaire la bonne aventure et vide ma vessie des quelques gouttes qu’elle contient encore. Derrière moi, on va amplifier l’arrosage, j’entends déjà les couinements des camarades qui suivent. Car nous tous, on pisse, sur vous surtout, mais ça ne se voit pas, c’est dans nos têtes. « Assis » clame mon humain. Je fais semblant de ne pas entendre. Non mais quoi, qu’est-ce qu’il croit : assis, debout, couché, je n’en peux mais. Je fais le sourd. « Assis » et le voilà qui tire sur ma laisse. J’ai le souffle coupé, je ne peux même pas aboyer. Je crache, je tousse et j’obtempère. Je pose mon derrière sur le trottoir et je le regarde, fier de sa toute puissance et du dresseur à qui il m’a confié qui m’a appris quelques mots de la langue de mon humain. Bon, soyons aimable, il dépense des sommes exorbitantes pour moi, assis, debout, couché, laissons-le croire que j’obéis, mais dans ma tête, je pisse sur ses consignes. D’ailleurs, ça sent le mâle qui vient de nous doubler, je renifle et me redresse, je tire, je traîne mon nez par terre et je pisse. Mon humain suit. On croise une humaine à chien, elle aussi. Quand je pense qu’on nomme ainsi la frange qui recouvre le front, et le style, tiens, c’est vrai, cette fille, elle a du chien. Rien à voir avec un métissage animal. Non, son père n’était pas un des nôtres, comme je le croyais quand j’étais chiot. Elle a mauvais caractère, un caractère de chien, dit-on chez les humains qui n’en finissent pas de nous convoquer dans leurs expressions ! Ah, chienne de vie de chien ! Ah, tu vas voir, je te garde un chien de ma chienne, menacez-vous le copain qui vous a fait une entourloupe… Votre vocabulaire est riche de notre présence dans votre vie. Nous, on pisse partout sur vos trottoirs. Une herbe ici et là, depuis qu’on ne les arrache plus, elles croissent dans les moindres interstices, un petit pipi qui a coulé vers le caniveau et dessine comme un petit cours d’eau, tiens, je vais créer un affluent en levant la patte à mon tour, et je regarde le petit ruisseau s’enrichir d’un tracé nouveau. Ah, mon humain a faim. Il m’attache devant le magasin, me donne des consignes de sagesse, que je respecte, pur calcul, si je suis sage, j’aurai peut-être un morceau de sa brioche, ou une entière comme le copain qui a la sienne chaque mercredi. Son maître, c’est Fred, et le bar de Fred, c’est l’Atelier. Mon humain, il connaît. Il ne m’y emmène pas, je ne bois pas, lui, si. Mais il me raconte ses sorties, parfois, quand elles dérangent l’horaire de nos balades, il me raconte par crainte de mes réactions.
Je vais voir Fred, me dit-il, je saluerai ton copain de ta part… Ben voyons, et moi , je vais laper mon écuelle ? Allez, je suis dehors, je tire sur ma laisse, j’ai devant moi un pneu de voiture qui ruisselle de plusieurs liquides tout frais, alors je tire, et je pisse. Et défie mon humain du regard. Il croit que je le remercie et me tend le reste de son pain aux raisins. Deux bouchées. Ingrat. Je pisse. Je suis un chien, pas une volaille à l’engrais. Je repisse. De plaisir et de rage. La femelle qui vient de passer ne s’est pas arrêtée. Dommage, son derrière sentait bon, j’ai eu le temps de renifler. Et je pense à mon humain qui me croit civilisé parce que je n’aboie pas au moindre bruit et qu’il a payé fort cher un dresseur, assis, stop, couché, et que j’obéis. Pour être tranquille, en réalité. Pour le rassurer sur son investissement. Bon chien, je suis. Et je remarque une poubelle oubliée. Je pisse et me retourne. Mon humain a les yeux sur son téléphone. Je m’arrête. Il secoue ma laisse. Allez, viens. Je repisse sur ses illusions et j’arrive en frétillant de la queue. Comme Argos presque mourant qui reconnaît Ulysse, il est le seul, sous son apparence de mendiant, Ulysse le maître du chiot qu’il était quand il est parti et qui revient après vingt ans d’errance. Ulysse enfin. Et le vieux chien ferme les yeux de bonheur et meurt. Nous les chiens, on ne peuple pas que les rues et les maisons. On a envahi une île dans un film d’animation de Wes Anderson ; et il ya longtemps déjà, Lassie, chien fidèle, a fait pleurer les enfants dans les écoles où on montrait le film. Fidèle ? C’est ce qu’on vous fait croire. On soigne vos illusions, on fait semblant, on a tout à y gagner, mais lisez un peu vos écrivains. La Fontaine a préféré le loup qui n’avait plus que la peau sur les os au chien gros et gras qui vante son mode de vie au service des humains. Car le loup, affamé, d’abord séduit, s’enquiert du col pelé du molosse :« Rien – Quoi rien ? Peu de chose, du collier dont je suis attaché, de ce que vous voyez est peut-être la cause. » lui explique le chien. Vous ne courez donc pas où vous voulez, s’alarme le loup : « ...de tous vos repas, je ne veux en aucune sorte. Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. Cela dit, maître loup s’enfuit, et court encore. » Je rêve en reniflant les traces d’un copain et je lève la patte. Loup y es-tu ? Et je pisse et je songe au valeureux Croc Blanc dont les exploits ont séduit bien des enfants. Jamais il ne lève la patte , lui. Mon humain s’est arrêté, il allume une cigarette. Je pose mon arrière-train au sol. Sa bouche n’est pas enduite de phosphore comme la gueule du chien des Baskerville qui crache des flammes pour faire régner une terreur mortelle. Dont la légende sert à masquer un projet criminel. Mon humain me regarde en soufflant la fumée. Il ne se doute de rien. Il croit que je le crains. Sans flammes autour de lui ? Je pisse en attendant qu’il redémarre. Un grognement sourd de mon gosier : quel est ce jeune animal mince comme un lévrier et sans poils qui s’approche ? Je montre mes dents. Son humaine tire la laisse. Il raidit ses pattes, j’entends ses ongles qui grattent le bitume du trottoir. Il a peur. Elle aussi. Tant mieux. C’est ma nature sauvage qui infuse mes muscles. Ma mâchoire se raidit. Calme, dit mon humain, qui n’a sans doute jamais lu Jack London. Et vous ? On nous traîne le long des trottoirs, on pisse, on attend le signal de nos humains pour avancer, on a appris. Mais qu’on ne s’y fie pas… On vous sert. On vous aime. On vous distrait. On vous amuse. Aujourd’hui. Mais ceux qui ont été les esclaves de vos marchés, devant les traîneaux, roués de coups, affamés, épuisés dans le froid et sous le fouet rageur ? On n’oublie pas. Vous n’aviez pas de limites. Nous non plus parfois. Mon humain s’arrête devant une petite annonce de « dogsitter » accrochée au lampadaire. Voudrait-il confier ma sortie à l’annonceur ? Pour trois sous, un nouveau maître qui propose de me sortir le temps d’une promenade, avec deux ou trois autres qui tireront la laisse chacun de leur côté. Non merci. Mon humain prend l’annonce en photo. Grrrr… Mes poils se hérissent. Un chien passe. Mes narines se soulèvent. Je sens la rage qui affleure. En rentrant je vais mettre en pièces les coussins. Je penserai à Buck. London, lui, a tout compris de nos compromissions et de notre nature véritable. Vous n’avez pas remarqué le nom du compagnon de Tintin,votre héros de bd : Milou ? Moitié de loup, évidemment. Capable de tout. Comme Buck ? Qui, dans l’enfer de la neige et du froid, menait vos traîneaux ? Je lève la patte. Je pisse sur la neige imaginaire. Buck, d’avoir survécu au pire est devenu le plus puissant et le plus redoutable de la meute des chiens de traîneaux. Sa ruse ? celle du loup, une ruse diabolique ; son intelligence ? celle du chien de berger. Buck aimait Thornton, son maître , chercheur d’or et complice, ils jouaient tous les deux, mais il a pris l’habitude de s’échapper dans la forêt, de plus en plus souvent, de plus en plus longtemps. Là, il sentait en lui le frissonnement de sa nature profonde comme un appel. Il s’évadait, mais revenait au camp retrouver Thornton. Jusqu’au jour où Thornton fut tué. Des Yeehats avaient attaqué le campement. Buck était dans la forêt. Quand il découvrit la mort de son humain, fou de douleur et de rage, plus habile que les flèches qui le visaient, il massacra les meurtriers. Mes muscles tremblent. Moi aussi, je sens la rage qui monte. Doucement, doucement, mon humain tire la laisse. Alors Buck a rejoint les loups dans la forêt. Le lien ténu qui l’attachait aux humains était rompu. Sauvage et sanguinaire, libre enfin de toute soumission. Il a retrouvé les siens et, fort de la puissance acquise, il est devenu le chef de la bande.
Quelques années plus tard, écrit London, on a observé un changement dans la race des loups. « C’est alors que s’élève le chant d’un monde nouveau. »

Buck... je pisse et je repisse en regardant les ruisselets qui animent les trottoirs et je rêve au fleuve qu’ils deviendront quand, nous tous devenus Buck, la vague immense du pipi des chiens devenus loups submergera le monde des humains chercheurs d’or et que s’élèvera… Chut, écoutons bien...

Madeleine Micheau pour Buck et ses avatars et pour tous les loups en devenir.
12 février 2026.

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