Petites chroniques de la guerre civile

Eric Hazan - paru dans lundimatin#5, le 5 janvier 2015

20 décembre – RECORDS

L’exposition Jeff Koons à Beaubourg a battu tous les records d’entrée jamais enregistrés dans ce musée. Une autre exposition se tient dans le même bâtiment, consacrée à l’architecte Frank Gehry dont on vient d’inaugurer la dernière œuvre, la fondation Louis Vuitton, dans le bois de Boulogne. Dit autrement : l’artiste le plus cher du monde expose dans le même musée que l’architecte le plus célèbre du monde, lequel vient de construire un bâtiment à usage culturel pour l’homme le plus riche de France. Ou encore : un artiste, dont on ne sait pas s’il est plus nul qu’arrogant ou l’inverse, expose dans un musée dont la programmation est de plus en plus consternante, en même temps que l’architecte le plus m’as-tu-vu du monde, déjà coupable à Paris du petit cube déglingué qui abrite la malheureuse Cinémathèque, et qui vient de construire pour un sinistre milliardaire un bâtiment absurde, heureusement un peu perdu dans le bois de Boulogne.
Le charme discret de la bourgeoisie s’est transformé en tapageuse vulgarité. Le monde de l’art était naguère régenté par des hommes qui n’étaient certes pas désintéressés mais qui connaissaient bien le domaine, et les collectionneurs achetaient suivant leur bon ou mauvais goût. Aujourd’hui, l’art contemporain est devenu l’un des principaux enjeux spéculatifs. Les grandes galeries sont des entreprises gérées par des financiers et les acheteurs sont des traders, des émirs, des oligarques russes ou chinois, bref des gogos à qui une communication efficace peut faire croire que Jeff Koons est le Picasso de notre temps. Parallèlement, Jean d’Ormesson va, semble-t-il, entrer dans la Pléiade, Houellebecq fait fonction de penseur universel et les bondieuseries d’Emmanuel Carrère se vendent par centaines de milliers d’exemplaires.

Ainsi s’effondre sans bruit l’un des piliers de la bourgeoisie. On admettait qu’elle avait bien des défauts mais que sa domination était après tout légitime car sur elle reposaient la démocratie et la culture. La démocratie, on voit partout ce qui en est. Quant à la culture, elle tient désormais l’essentiel de ses assises dans un centre commercial immatériel et international, un mall géant où éditeurs, galeristes, présidents d’universités, producteurs de cinéma et autres amis des arts et des lettres ont chacun leur boutique, la communication étant assurée par des ministres et des chaînes de télévision. Les gens de ce monde marchent sur une moquette si épaisse qu’ils ne sentent pas le sol s’effondrer sous leurs pas. Dommage pour eux : il serait encore temps de demander à Frank Gehry (ou à Rem Koolhaas, ou à Jean Nouvel) de leur construire des datchas en Corée du Nord. On dit que l’air est très bon sur les hauteurs de Pyongyang.

JOUÉ-LÈS-TOURS 26 décembre

Frapper à la porte d’un commissariat pour l’attaquer avec un couteau, c’est une entreprise de cinglé. Si l’agresseur est un barbu converti à l’islam, le cinglé est un djihadiste. Les quatre policiers et policières du commissariat se sont défendus comme ils ont pu, et le cinglé est mort. Telle est la version officielle des faits survenus à Joué-lès-Tours le 20 décembre dernier. Le procureur de la République de Tours a immédiatement déclaré que « tous les éléments de la légitime défense » étaient réunis.

Sur quoi repose cette version ? Qui a entendu Bertrand Nzohabornayo crier « Allah Akbar » en brandissant son couteau ? Personne d’autre que les policiers qui l’ont tué. Bertrand est décrit par tous ceux qui l’ont connu comme un garçon calme et posé ? Peu importe, on a trouvé le drapeau de l’État islamique sur sa page Facebook. « Impossible, lit-on dans le JDD du 21 décembre, de ne pas faire le lien entre la tentative de meurtre d’hier et les appels récurrents lancés via YouTube depuis la Syrie et l’Irak par les djihadistes de l’État islamique. »

Autre version, celle de France 3 Centre (25 décembre) : une bagarre avait eu lieu le 19 décembre entre un policier – condamné en juin 2014 pour garde à vue irrégulière et usage excessif de la force – et deux jeunes. Le 20 décembre, Bertrand sort de chez lui pour acheter un kebab. Il passe devant le commissariat. Les policiers l’interpellent pour avoir les noms des jeunes bagarreurs de la veille. L’ « interpellation » tourne à l’affrontement – couteau, blessures, coup de feu, mort. Le tout sur le perron du commissariat, comme l’ont laissé filtrer plusieurs radios.

Quoi qu’il en soit, Bernard a été tué d’un coup de pistolet. N’apprend-on pas aux policiers que pour neutraliser, on tire dans les jambes et non dans la poitrine ? Si, sans doute, mais avec une balle dans la cuisse on peut encore parler.

L’enquête a été confiée au parquet antiterroriste et les investigations sont conduites par la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire (la Sdat) et la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Nous voilà rassurés.

Eric Hazan est écrivain et éditeur français. Il a fondé les éditions La Fabrique
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