Petit Manuel à l’usage des conspirant.es

Stratagèmes des fraternisations
Ut Talpa

Ut talpa - paru dans lundimatin#326, le 17 février 2022

Dans Le Moment Fraternité, publié en 2009, Régis Debray affirme la « viscérale parenté du conspiratif et du fraternel » (284). Et à la fin du Manifeste conspirationniste, publié en 2022, on peut lire : « La joie de conspirer est celle de la rencontre, de se découvrir des frères et des sœurs là même où l’on s’y attendait le moins » (377). Au principe de toute conspiration, il y a, semble-t-il, une fraternisation. Sans elle, sans fraternisation, les conspirateurs ne valent pas plus que l’insipide Comité des Possédés de Dostoïevski. Ce petit groupe terrorisé par Stavrogine et Verkhovenski, dont le seul trait d’union est le meurtre de l’étudiant Chatov. Meurtre qui, d’ailleurs, à peine consommé, accomplira au contraire sa dissolution définitive.

C’est pourquoi conspirer, avant tout autre chose, c’est fraterniser – déposer les armes, passer de l’autre côté, se reconnaître quelque chose de commun, bref : c’est se réconcilier, se rendre les uns les autres et à chacun, chacune, des frères, des sœurs. Pour reprendre un hapax du vocabulaire théologique d’Athanase : la force motrice de toute conspiration, c’est l’adelphopoïèse (adelphos, adelphè : frère, sœur ; poièse : fabrication, production). L’adelphopoïèse désigne l’ensemble du processus ou des techniques par lesquelles on se rend à même d’adopter quelqu’un en fraternité (Michel Dujarier, II, 48). Car il ne suffit pas d’avoir des principes pour conspirer, vivre et agir ensemble. Il ne suffit pas de décréter sa puissance ; il faut encore l’exercer. Un anonyme écrivait pendant la Révolution, vers 1792, dans un hommage à l’Être Suprême : « Guerre aux tyrans. Point de rois. Point d’inégalité. Fraternité dans tous les principes. Et vive la République. » (326, note 30). L’anonyme n’en appelle pas au « principe de fraternité » mais à la « fraternité dans tous les principes ». L’historien Marcel David commente : « si la fraternité n’est pas un principe, les principes, eux, ne sauraient se passer d’elle » (Fraternité et Révolution, 119). Sous la plume généralement modérée de Marcel David, la fraternité apparaît comme l’anarchie vivante qui sous-tend les principes.

Puisque l’année s’amorce sous le signe des conspirations (Hold-Up, Qanon) et l’appel à « se réapproprier l’art de conspirer » (Manifeste conspirationniste, 373), je veux exposer les quelques stratagèmes qui pourraient exercer l’aspect principiel ou affectif de cet « art », je veux dire : les stratagèmes de fraternisation ou, ce que ce rigolo de Régis Debray nomme « la syntaxe modeste » ou « la grammaire ancestrale » de la fraternité (265).

Quelques stratagèmes adelphopoétiques

Le premier stratagème de fraternisation, c’est Platon, via un ajout in extremis à la traduction française de l’Usage des Corps de Giorgio Agamben, qui nous en donne la – somme toute banale – et pourtant si profonde, vérité : dans les Lois, livre XII (968c), Platon aborde la question de la sauvegarde (phylakè) des lois de la cité. Pour les garantir, il faudrait, propose l’Athénien, l’instauration d’un « conseil nocturne » (nykterinos syllogos). Mais, justement parce qu’il doit préserver les Lois en général, « il n’est pas possible – dit l’Athénien – d’établir des lois à son propos avant qu’il n’ait été constitué […] par de longs moments passés ensemble (meta synousias polles) ». Le stratagème de fraternisation le plus archaïque, le stratagème de fraternisation que l’on pourrait dire « minimal », consiste à passer de longs moments ensemble. C’est la durée – par-delà principes, règles et lois – qui boucle affectivement les conspirateurs et fait, que l’on peut dire, écrit Platon suivant un vieux proverbe, « que tout est commun entre nous ». Il ne faudrait pas prendre ce stratagème minimal à la légère. « Passer des moments ensemble » est déjà quelque chose de rare et de délicat ; passer de « longs moments ensemble » ne semble réservé qu’à la famille et, encore, au couple (l’unité conspirationnelle par excellence).

Le second stratagème de fraternisation, ce sont les fédérés qui nous en offrent l’image. Marcel David écrit, à propos de la Révolution de 1792 : « C’est qu’en ces temps d’effondrement de la légitimité de l’absolutisme monarchique, la loi n’apparaissait pas encore à la masse des bénéficiaires du nouveau régime comme dotée, à elle seule, d’une efficacité suffisante pour leur garantir le maintien des acquis, tant sur le terrain de la propriété que sur celui des libertés individuelles. Le souci de la sécurité effective les incitait à compter, prioritairement, sur leurs propres forces. Plus ou moins spontanément, l’idée leur vint de se lier entre eux, aux fins d’entraide, par le moyen d’un pacte assermenté, auquel l’organisation professionnelle et municipale de naguère, si contestée qu’elle fût désormais, les avait habitués. » (52) Le second stratagème, c’est le stratagème du pacte ou, plus précisément, du serment. On pense évidemment au serment du jeu de paume (n’en pas sortir sans constitution pour la France). Selon Marcel David, le serment a une fonction pré-constitutionnelle inspirée des gens de métier, des solidarités communales de bourgeois dressés contre la hiérarchie nobiliaire, elle emprunte encore aux serments des fraternités d’arme et des « professions de foi » ou des « vœux » monastiques. Ce stratagème préfigure le sens de la fidélité dans l’alliance sans pour autant statuer sur ses visées concrètes – c’est une forme pré-contractuelle de symbolisation des affects communs. Le stratagème du pacte ne peut favoriser la fraternité, s’il ne s’accompagne du stratagème de la durée passée ensemble.

Le stratagème de la durée et celui du pacte sont en quelque sorte les extrémités temporelles des stratagèmes de fraternisation : le pacte n’a lieu qu’une seule fois et sert à établir dans le langage une vérité déjà éprouvée affectivement. La durée des longs moments passés ensemble n’a, par définition, ni moment inaugural ni date de péremption. Entre la durée et le pacte, mille stratagèmes pourraient être énoncés.

Je me contente des principaux :

Un stratagème consiste à s’organiser en chorale, à chanter ensemble. Debray donne des exemples de chants enthousiasmant : ce tedeum révolutionnaire (Goethe) qu’est le « chant de guerre pour l’armée du Rhin » ou simplement La Marseillaise. Il ajoute que « les rythmes fraternitaires sont de type processionnaire. » et « servent à la mise en route. » (274). C’est par la marche que « le on se hausse au nous  ». Jean Jaurès aurait dit : « Si nous ne pouvions pas marcher et chanter et délirer sous les cieux, respirer les larges souffles et cueillir les fleurs du hasard, nous reculerions. » (Pas de source). Et Debray de commenter : « son socialisme était une chorale par anticipation. » Il ajoute en général que les choristes sont plus guerriers et supportent mieux les épreuves que les ténors. Un autre implique de jouer à des jeux – de se vivre ensemble sur un fond ludique. Un seul exemple unifie les deux : les fraternisations de Noël 1914. À Allemands et Français non seulement chantent ensemble mais organisent une partie de football sur le no man’s land. Chantez, jouez et vous ferez fleurir le désert. Stratagèmes choraux et ludiques, chant, jeux, s’agencent à d’autres stratagèmes, dont voici peut-être le plus rieur et le plus efficace :

Le stratagème de fraternisation le plus efficace, c’est la ripaille, c’est le banquet. « L’art d’unifier les hommes continue d’être celui de les mettre à table... » écrit Régis Debray (281). C’est aussi ce que pense Danton : « Il faut, s’écrie-t-il, que nous ayons la satisfaction de voir bientôt ceux de nos frères qui ont bien mérité de la patrie en la défendant, manger ensemble et sous nos yeux à la gamelle patriotique ». L’historien Aulard, cité par Marcel David, compare la fraternité selon Danton à la fraternité selon Robespierre : « tandis que Robespierre divinise le peuple comme un instrument de Dieu et s’abime devant lui en méditation, Danton le coudoie dans les rues de Paris, le voit en chair et en os, lui parle familièrement. La fraternité n’est pas pour lui, comme pour Robespierre, l’agenouillement devant le Dieu du vicaire savoyard. C’est un repas en commun entre brave gens du même pays. (Je souligne) ». Et, pour le plaisir, on peut citer Camille Desmoulins décrivant une scène de la période révolutionnaire : « Les soldats citoyens, sur pied depuis 5 heures du matin, mouroient de faim. Ce fut l’occasion de manifester ces sentiments de fraternité inconnus jusqu’à nos jours : pains jetés par les fenêtres reçus sur les baïonnettes, viandes froides, vin, eau-de-vie, etc. Les femmes et les jeunes filles sortaient de leurs maisons pour apporter aux fédérés toutes sortes de rafraîchissements ». Nombre de banquets sont adelphopoétiques : le banquet platonicien, les syssities carthaginoises, les phidities à Sparte, les cantines crétoises appelées « andreia », les Agapes anciennes, les bacchanales, les soupers de l’An II, les banquets radicaux de 1870, les banquets des maires de Paris de 1900 (22 000 convives aux tuileries), les banquets francs-maçons de 1950, les tablées des libre-penseurs de la Mutualité en 1980.

On néglige assez le danger conspiratif que pourrait constituer un long banquet sur les champs Élysées.

Le stratagème collatéral aux banquets est celui, évidemment, plus englobant, de la fête. Parmi les stratagèmes festifs, les Apatourias sont un cas typique. Fabien Roussel écrit : « À l’occasion des Apatouria, grande fête populaire, la fête de tous, avec un vieux fond paysan très apparent, les nouveaux phratères, sous les auspices des dieux patrôoi ou phratrioi, devenaient les « frères » de tous les autres » (135). Louis Gernet parle à leur propos de « frairies antiques » dont il souligne le « caractère démocratique accusé ». Lors de la révolution, on pourrait citer la fête de l’Être Suprême, ou la fête de la Fraternité. Mais plus intéressantes sont les frairies paysannes de l’époque. Je lis une longue citation de Marcel David s’appuyant sur Mona Ozouf à propos des « mais sauvages » (fête paysanne où l’on repique un arbre en hommage à quelqu’un) :

« Sans doute dès la fin de 1789 et surtout durant l’hiver 1790 les « mais sauvages » firent-ils partie du processus par lequel les paysans, tout en s’affirmant égaux, s’employèrent à faire disparaître les signes de supériorité hiérarchique émanant naguère de la tripartition des ordres. Cette insertion des « mais » dans la dynamique insurrectionnelle fut, à n’en pas douter, l’occasion de violences, mais au total plus symboliques que sanglantes. Les mesures de lutte armée prises tant contre les exclus que contre les brigands eurent leur contrepartie dans un resserrement de solidarité. Celle-ci donna libre cours aux manifestations de fraternité, consistant notamment en embrassements patriotiques, en entrelacements de mains, en banquets plus ou moins improvisés, en promesses de concorde et, tant que de besoin, de réconciliation, le tout dans une ambiance « mêlée de joie et de peur ». Parti des campagnes, le mouvement se propagea dans bien des villes. Les réunions mi-émeutières, mi-ritualisées, auxquelles il donna lieu, ne furent guère d’emblée qualifiées de fédératives. L’appellation de « cérémonie de la fraternité et du patriotisme », qui leur fut parfois décernée, est symptomatique du désir d’union, d’engagement mutuel, de renouvellement du pacte social. Une fraternité, somme toute, conçue, en marge de son contenu concret « pour faire pièce à la violence » dans la mesure du possible, compte tenu d’un environnement en pleine effervescence. » (56)

Ce stratagème de la fraternisation festive déborde de lui-même, dans l’exemple ci-dessus, en stratagème de fraternisation insurrectionnelle : ce caractère de « réunions mi-émeutières, mi-ritualisées » définit le caractère paroxystique de la fête et sa potentialité politique. C’est que la fraternisation, dans son aspect agressif, a besoin d’un passage à la limite : un moment d’adversité chaotique où affleure un certain « désir d’a-structuralité » (Jean Duvignaud). Mais – et c’est là la vérité instituante et non destituante de la fête insurgée (le carnaval de la plaine) – cette a-structuralité n’est pas que privative, elle est l’effleurement d’un autre monde. L’historien des émotions Hervé Mazurel écrit, à propos de l’anomie festive, que « sous l’apparent chaos de l’ivresse collective, en deçà des transgressions de surface, un ordre sous-jacent existait bel et bien, plus ou moins rigoureux, plus ou moins capable d’encadrer les joies ou les colères trop vives de la foule en liesse. » (L’inconscient ou l’oubli de l’histoire, 384-385). Ordo ab chaos. Cet ordre, c’est celui des fraternisations.

*

Longs moments passés ensembles, serments, chorales, jeux, banquets, fêtes autant d’éléments tactiques ou d’exercices de fraternisation : autant de stratagèmes adelphopoétiques dont l’articulation façonne l’élément affectif dans lequel se déploie la communauté conspirative. L’ensemble de ces stratagèmes doit toujours revenir au stratagème primitif, au stratagème platonicien du « conseil nocturne », le stratagème des longs moments passés ensembles ; au fond, ils ne sont jamais là, pourrait-on dire, que pour approfondir la durée sédimentée.

Défi ludique : arriverez-vous à résoudre la quadrature du cercle fraternel ?
Déchoir le grand-frère, tisser dans la séparation, convertir l’adversaire et enjamber le trou.

Bien sûr, il existe une équivoque et, pour que ces stratagèmes opèrent sans trouble, il faut se confronter à un problème que pose habilement Debray. Selon lui, avec la fraternité on a des pratiques « de droite » pour une valeur « de gauche » ; « la doctrine, écrit-il, recommande : amour, paix, mansuétude et plaisir pour tous. L’exercice répond : hiérarchie, exclusives, discipline, frontières » (305). Cette contradiction implique de réévaluer stratégiquement quatre astreintes de fraternité, c’est-à-dire quatre déterminants récurrents de ce mode d’être. Quatre éléments de ce que l’on pourrait appeler l’éthogramme de la fraternité conspirative. C’est à crocheter cet éthogramme, qu’il faudra vouer à l’avenir les stratagèmes adelphopoétiques.

Pour l’heure, nous nous contenterons d’exposer le problème.

On peut constater d’abord que 1) malgré l’aspect égalitaire d’une fraternité, elle ne fonctionne presque jamais sans un ou une fratriarche. Sans lui, sans elle, plus de fraternité. Dans le banquet athénien par exemple, il y a le symposiarque élu par les convives (Alcibiade dans Le Banquet de Platon) « L’évergète, le bienfaiteur, qui distribue les parts de viande, occupe une place honorifique. Comme le gymnasiarque au gymnase, le chorège dans le chœur, l’archonte dans la fête, l’agonothète dans le concours, le liturge dans la liturgie. » Debray en explique la raison par une comparaison : « l’art d’harmoniser les timbres et voix de sorte que personne en particulier ne se fasse trop entendre requiert un maitre du métronome. » Et il ajoute ce commentaire : « on comprend qu’il n’y ait pas d’entrée fraternité dans le Dictionnaire de l’anarchie  » (289). Debray construit donc le paradoxe : « la fraternité-désir et la fraternité-action exigent des moyens incompatibles, mais l’effusion part en fumée si elle ne se renie pas tôt ou tard en affiliation. » (291)

Comment se défaire de l’influence du fratriarche ?

Quatre suggestions :

a) par des stratagèmes d’anticipation-conjuration tels que Pierre Clastres les découvre dans les chefferies guaranis ;
b) par un système de « délégation contrôlée » à la Bourdieu ;
c) par tirage au sort et rotation ;
d) par l’humour et le ridicule.

On aperçoit ensuite que 2) les liens fraternels coupent du reste du monde  : on passe du discret au secret. « La fraternité qui se vante exalte l’ouverture ; les fraternelles qui fonctionnent mettent des serrures. » Selon Debray, il s’agit toujours d’une séparation libératrice. Ce qui complexifie le rapport de la fraternité à l’universalité : « une fraternité c’est l’universel derrière un mur, mais avec une porte. » (293) Pour ce problème, il faut suggérer des stratagèmes en rapport avec le 3e point qui suit :

On ne peut négliger le fait que 3) une fraternité nait de l’adversité et a besoin d’adversaire : la concorde ad intra repose – le plus souvent – sur la discorde ad extra. « La fraternité est une notion tragique : atours roses et âme noire. » (298) Debray cite Jacques Lecarme : « les seules œuvres où la fraternité ne sonne pas faux, ce sont les récits de guerre. » Bref, la fraternité a lieu dans la tranchée ou dans l’arène. Pas de frère, donc, sans ennemi. Et, conséquemment, pas de frère sans faux-frère.

Comment fraterniser sans Mur et sans Ennemi ?

On ne peut probablement pas. Mais ce qui est possible : multiplier les ouvertures et les voies d’une conversion toujours possible. Être le plus machiavélien qu’il soit permis : mener en permanence des opérations de guerre des mondes ; tout en maintenant sur nos visages et dans nos gestes un art de la diplomatie. Faire de l’hospitalité l’issue éventuelle de toute hostilité. Le parti le plus universel ne sera pas celui de l’universel ; mais celui qui saura, en fin de compte, le mieux apaiser et convertir l’ennemi.

Enfin, 4) là où il y a du commun durable, il faut quelque chose qui transcende le commun ou qui le surpasse  ; sans quoi ça s’effondre. Il n’y a pas, nous dit Debray, d’inter sans méta  : de dedans, sans au-delà. Rejoignant un vieil énoncé de 2003, puis 2006, il ajoute : « les élans de fraternité contemporains redeviennent classiquement messianiques » (301). Le XX° siècle a renoncé à l’au-delà, mais s’est enivré de par-delà puis, aujourd’hui, on voit le retour des en-deçà  : la transcendance du passé et de la tradition. Mais dans son développement, Debray surnomme ce 4e constat, l’« axiome d’incomplétude » des fraternités : il faut un « trou fondateur » pour faire groupe. (301) Un « vide sommital qui le fait marcher » (304). « Le cela sous quoi un nous se situe est hors débat. » (303)

Ce dernier problème, celui de la transcendance nécessaire au « nous », est résolu par Debray dans cette formulation négative. La transcendance y demeure une transcendance sans déterminations ni prédicats ; elle est quasi-soustractive, ou encore : indicible, mystique. En ce sens, le stratagème d’unification du groupe conspiratif ne force pas une identification collective, ne pose aucune idole, ni aucun dieu ; c’est, en définitive, ce que nous nommons : le stratagème de la transcendance apophatique – nous nous réunissons autour d’un je ne sais quoi qui ne se laisse pas dire. Apophatique : qui procède par négation. Comme disait Maître Eckhart : « Tout ce que l’on peut exprimer par des paroles séquestre Dieu (Sermon 54b, AH.1, p. 166.) »

*

Ainsi faudra-t-il déchoir le grand-frère, tisser dans la séparation, convertir l’adversaire et enjamber le trou. Puisque nous ne pensons pas que la raison et les vérités sont susceptibles de l’emporter, optons pour l’envers de la paranoïa : si la paranoïaque voit partout des conspirations faites pour lui nuire ; instaurons un récit dans lequel tout conspire, certes, mais à nous faire gagner : l’analyse marxiste de la baisse tendancielle du taux de profit n’a-t-elle pas été, en son temps, l’équivalent d’une pronoïa – d’une paranoïa favorable et féconde ? Le prochain manifeste conspirationniste cherchera à systématiser les éléments déterminés qui nous assurent du sens de l’histoire ; ce faisant nous instaurerons nous-mêmes l’imaginaire tactique dans lequel l’ennemi devra jouer. Pour le moment, le Manifeste conspirationniste de 2022 atteste d’un fait : nous sommes encore pris dans le fantasme de l’adversaire, puisque nous ne savons encore qu’hypostasier et systématiser l’amas grossier de ses bobards – sa superstitieuse et toute mythologique technodicée.

« Tout ce qui se distingue par indistinction est d’autant plus distinct qu’il comporte d’indistinction, car ce qui le distingue est sa propre indistinction. Inversement, il est d’autant plus indistinct qu’il comporte de distinction, parce que c’est sa propre distinction qui le distingue de l’indistinction. En conséquence, il sera d’autant plus indistinct qu’il sera distinct, et réciproquement... » (Maître Eckhart)

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