Le marché instruit
Aujourd’hui, c’est bien sûr principalement le marché (sa version redressée) qui instruit. C’est le marché qui dispose de notre liberté et de notre temps pour se mettre en position d’offrir une éducation totale [1]. (Si l’État dispose de notre liberté, nous pouvons être sûres qu’aucune instruction pour la réforme n’est à en attendre). La première leçon de cette éducation totale – après l’inévitable diagnostic de la perversion (volontairement mal comprise comme maladie plutôt que comme santé) découlant de notre désinstitutionnalisation – est que nous devons nous améliorer. Mais pas seulement que nous devons nous améliorer, nous devons nous améliorer dans tous les domaines de la vie, dans tous les domaines dans lesquels nous avons été abandonnées. Notre travail, oui, mais aussi notre santé, notre citoyenneté, nos biens, nos enfants, nos relations, nos goûts. Pour nous améliorer, nous devons être instruites. L’instruction commence par imposer l’idée qu’il n’y a rien de mauvais dans l’État, dans les institutions ou dans le marché qui ne soit pas de notre faute. L’instruction exige que nous voyions les lignes droites qu’elle imagine au nom d’une sorte de désir transcendantal d’amélioration – selon une modalité profondément régulatrice de l’imagination en tant que représentation de soi, en tant que représentation de soi-comme-un, Einbildungskraft.
Par contraste avec l’institution, c’est chez nous qu’il y a quelque chose qui ne va pas, parce que nous ne sommes jamais assez droites, jamais assez corrigées, jamais assez améliorées, récitatifves dans nos perversions. Et du point de vue de l’éducation totale, ce n’est pas mauvais. S’il y a quelque chose qui ne va pas, c’est nous – à savoir que nous ne voulons pas marcher droit. Autant dire, avec Luther Ingram, que nous sommes amoureuxses [2]. On veut nous posséder, nous utiliser et améliorer continuellement ce (problème ?) que nous sommes. Iels cherchent à nous imposer le redressement perpétuel auquel iels sont soumises. Samuel Delany dit que le modèle normatif, c’est-à-dire psychologiquement anormal, de l’homosexualité des années 1950 était qu’il s’agissait d’une « perversion solitaire [3] ». Mais cela revient également, et peut-être plus précisément, à dire que le jugement institutionnel du normal et de l’anormal – ou de ce que l’artiste Arthur Jafa appelle « l’abnormatif [4] » – allait dans l’intérêt d’une soumission de la perversion, en général, au solitaire, avec pour visée une conception sériellement solitaire de la propriété, de l’utilisation, de l’amélioration et de la jouissance. En effet, tous les échecs du marché, de l’État ou des institutions peuvent nous être imputés. Notre participation améliorée à ces entités les améliorera. Mais elle ne nous améliorera pas, du moins pas suffisamment, parce qu’en fin de compte, nous sommes la source et la subsistance de la perversion nécessaire à l’éducation totale.
C’est nous, et non la société, qui devons être réformées, et toute critique de la société se traduit en une instruction supplémentaire pour nous. La réforme de toute institution dans le cadre de l’éducation totale est toujours une réforme de nous-mêmes. Tout va mal avec nous, et notre problème est qu’iels ont besoin de ce qui ne va pas avec nous pour initier l’amélioration continue et le redressement incessant de ce qui ne va pas avec nous ; cela les aide à s’imaginer avoir toujours déjà été droites, justes, correctes. Nous sommes la musique erratique sur laquelle un certain fantasme de rectitude aura été mis en relief, reléguant le général au statut de simple arrière-fond. Ce fantasme n’est qu’un exemple parmi un ensemble infini qui constitue la chaîne, la courbe et l’enchevêtrement du général. C’est une version solitaire de notre perversion générale, cette chose légère et lumineuse que nous devons reconnaître comme nôtre.
Le fantasme de la domination et de la transcendance est dominant et transcendant jusqu’à ce que nous nous en débarrassions, jusqu’à ce que nous le replacions dans la musique générale du déplacement, jusqu’à ce que nous désavouions la séparation et le détachement qui sont son essence, jusqu’à ce que nous recalibrions et célébrions la généralité et la mutualité de nos usages, de nos jouissances, de nos sensations. Chaque aspect de nous est perverti. Chaque aspect de l’individualité peut être amélioré, peut être instruit. Mais parce que chaque aspect de nous est perverti, l’individualisation nous est imposée afin de rendre l’amélioration et l’instruction simultanément possibles et nécessaires. Chaque aspect a besoin d’être réformé et donc instruit. Le marché ne s’intéresse pas seulement à « la nature et au produit » de notre travail, mais aussi « au temps de la prière, à l’usage de la parole et pour ainsi dire jusqu’à celui de la pensée [5] ». Le marché ne cherche pas à punir. Il cherche à instruire. Et puisque chaque aspect de nous est perverti, l’instruction doit avoir accès à tous nos aspects. Elle doit avoir un accès logistique. Elle doit insister sur la réforme de nos corps pour en faire les conduits de l’interopérabilité du travail, de l’argent, de l’énergie et de l’information. Une éducation logistique signifie que chaque aspect de nous doit être (considéré comme) un moyen. La deuxième leçon de cette éducation totale est intégrée à cette amélioration de nos moyens en tant que moyens. Nous échouerons à nous améliorer suffisamment. Nous aurons toujours besoin de nous améliorer, et cela ne cessera jamais [6]. Un autre mot pour cette deuxième leçon est la spéculation.
Le marché s’associe à l’État et à ses appareils idéologiques et répressifs dans cette deuxième leçon. En effet, dans de nombreux cas, c’est l’État qui pose le diagnostic de perversion, et dans tous les cas, c’est l’État qui sécurise le marché. L’État revient à ses racines de colonisateur en garantissant non seulement la propriété privée mais aussi l’individu privé, en garantissant même l’individualisation en tant que principe nécessaire à la spéculation de ce genre. Maria Josefiña Saldaña-Portillo nous apprend comment les droits de propriété ont été imposés aux peuples indigènes non seulement pour extraire des terres mais aussi pour instancier l’individualisation comme fondement de l’expansion et de la légitimation de l’État colonisateur [7]. La privatisation incessante de la production sociale, le maintien de l’ordre, les droits de propriété et la propagande restent les spécialités de l’État à cet égard. Mais l’État se joint également à l’instruction de l’amélioration, et en particulier au marché spéculatif de l’amélioration. À titre de bref exemple, pensez à la gentrification. Faire l’expérience de la gentrification, c’est être instruite dans la spéculation. Cela revient à apprendre à voir l’histoire, les parcs, les écoles, les environnements naturels, la différence culturelle, la santé et la vie publique comme autant de valeurs monétisées sur (ou contre) lesquelles on peut parier. Ces colons contemporains veulent « revaloriser le quartier ». Ils désirent son amélioration, ce qui signifie qu’ils désirent également ce qui doit y être amélioré. Ils se détachent, ou s’exilent, de ce qui est à améliorer, et ce détachement reste la structure essentielle de leur désir. C’est pourquoi la gentrification, en tant que force, est toujours en quête du prochain quartier à conquérir. C’est un tour de passe-passe lacanien, pour ainsi dire. Ils ne veulent pas seulement ce qui doit être amélioré, ils veulent aussi être désirés par ce qui doit être amélioré, désirés par la perversion. La criminalité, l’échec scolaire, les parcs désaffectés ou mal utilisés, les transports en commun sont tous soumis au diagnostic de perversion. Et ce diagnostic est réalisé par les citoyennes. Les citoyennes de la gentrification prennent en charge les écoles, nettoient les parcs, travaillent avec la police et, d’une manière générale, identifient celleux qui font problème. Cette conduite de soi en tant que citoyenne de la gentrification a pour instituteur cet état spéculatif. S’instruire dans la gentrification, ce n’est cependant pas seulement assujettir les autres à une évaluation visant à l’amélioration, mais aussi s’y assujettir soi-même. C’est se soumettre à un autodiagnostic, tester sa capacité d’amélioration sous la forme de plus de spéculation, comme la capacité de s’endetter davantage, d’apprendre tout au long de la vie, d’être plus flexible, de se soumettre davantage à ce marché spéculatif de l’amélioration. Aussi dégradant que cet autodiagnostic de soi puisse être, il reste préférable au fait d’être audiagnostiquée par d’autres ; autrement dit, ce sort est préférable à celui de celleux dont d’autres disent qu’iels font problème, qu’iels ont quelque chose qui ne va pas. Il est préférable de me dire à moi-même que quelque chose ne va pas chez moi plutôt que de me le faire dire par d’autres. Il est préférable de se corriger et de se redresser soi-même.
La modernité de l’usufruit
On peut dire que ce régime d’amélioration trouve son origine dans l’usufruit moderne. L’usufruit est un terme qui marque la rencontre de deux types d’amélioration au début du XIXᵉ siècle. D’une part, la bourgeoisie avait défendu la possibilité et la nécessité de s’améliorer, par opposition au statut statique de l’aristocratie. D’autre part, les impératifs croissants du colonialisme et du capitalisme pour trouver des investissements ont fait que toutes les terres et tous les peuples ont été jugés à l’aune de leur capacité à s’améliorer, de ce qu’ils pouvaient et devaient rapporter en termes d’investissement. Ce qui est vraiment sinistre dans cette synthèse sociale, c’est qu’elle renforce l’idée fictive de l’individu self-made man qui s’améliore lui-même, se possède lui-même et qui s’autorise lui-même. Cette synthèse est sinistre parce que le poids en est porté par la terre et les gens supposés improductifs et insuffisamment motivés qui entourent cette fiction, laquelle requiert d’énormes ressources pour se soutenir, produisant ainsi effectivement, par le biais de la dépossession individualisée au service de la propriété, l’appauvrissement qu’elle présuppose. Ainsi, la volonté supposée indépendante de l’« usufruitiere », défini comme cellui qui améliore la propriété d’autrui, ayant pénétré l’absence relative de volonté chez lae « propriétaire nue », est destinée à dominer, à améliorer, à instruire l’autre. On pourrait soutenir que cela a également servi de modèle de base des systèmes d’éducation formelle qui se sont développés par la suite. Mariage est un autre mot pour désigner cela [8].
On peut aussi se demander où ce sombre tableau d’amélioration compulsive – qui culmine aujourd’hui dans l’éducation totale – laisse celleux qui ont traditionnellement été classées comme instructeurices : les parents, les enseignantes, les artistes et les activistes. Nous dirions que cela les laisse avec l’étude. L’étude pervertit l’instruction. L’étude émerge comme une pratique collective de révision dans laquelle celleux qui étudient ne s’améliorent pas mais improvisent, ne se développent pas mais se régénèrent et se dégénèrent, ne reçoivent pas d’instruction mais cherchent à instancier la réception. L’étude est notre don déjà donné de la dépossession générale de nous-mêmes pour les autres ; c’est notre service de cette dépossession. L’étude, c’est l’engagement sans forme stable – obstinément informel, sous-performant – que nous prenons les unes envers les autres de ne pas convoiter de diplôme, mais plutôt d’accumuler indéfiniment une dette inestimable envers les autres, plutôt que de nous soumettre à leur ligne de crédit infiniment fongible. L’étude est une éducation partielle.






