Penser en résistance dans la Chine aujourd’hui

Un lundisoir avec Chloé Froissart & Eva Pils

lundisoir - paru dans lundimatin#498, le 24 novembre 2025

Dans la continuité de notre interview avec Romain Graziani (Les Lois et les Nombres) sur l’invention asiatique du totalitarisme comme pratique et idéologie de la loi-algorithme (le fa des Légistes antiques) [1], surveillance généralisée, solidarité pénale collective et essaim corrompu de fonctionnaires-mandarins sous le pilotage du centre impérial, nous invitons Chloé Froissart, professeure de sciences politiques à l’INALCO au département d’études chinoises et Eva Pils, professeure de droit à l’université de Nuremberg, pour leur participation à l’élaboration du recueil d’articles et d’entretiens que constitue Penser en résistance dans la Chine d’aujourd’hui (dir. Anne Cheng et Chloé Froissart).

À voir lundi 24 novembre à partir de 20h :

Nous avons engagé, il y a maintenant quelques temps, une conversation générale sur Lundimatin consacrée au fascisme et à ses variantes [2]. Nous n’avions pas évoqué le concept de « totalitarisme » pour de multiples raisons [3]. L’une de ces raisons est que si nous avons vu – avec Alpa Sha – les pratiques fascistes des tenants de l’Hindutva, du RSS et de Modi en Inde (dont la tonalité est d’inspiration nazie et fasciste italien) –, nous n’avions pas étudié le « fascisme » à travers l’histoire russe ou chinoise. Nous avons perçu ce qu’était la guerre en Ukraine grâce à de brillants entretiens, mais n’avions pas encore essayé de comprendre les spécificités « eurasiatiques » et asiatiques du fascisme (Russie, Chine, Japon).

Avec Penser en résistance dans la Chine d’aujourd’hui, le saut est fait. Car depuis 2012, de profondes tendances totalitaires – dont certaines viennent du Légisme antique, d’autres de l’exemple soviétique et du stalinisme, d’autres encore des délires spécifiques du Mao d’après 1957 – font retour en Chine, après une parenthèse complexe. « On assiste », comme l’écrit Chloé Froissart dans son introduction, « à une résurgence des traits fondamentaux du totalitarisme » (18). Résurgence qui s’accompagne de ce que le philosophe du groupe Socialisme et Barbarie, Claude Lefort appelait le « fantasme de l’Un ». Très concrètement la « pensée de Xi Jinping » est inscrite directement dans les statuts du Parti en 2017, la loi de sécurité nationale de 2015 a fait basculer le régime de l’exigence de « stabilité » à celle de « sécurité nationale » engendrant une « criminalisation des protestations et des dissensions » (19). Après avoir absorbé juridiquement et policièrement Hong Kong dans un long et pénible processus de résistance allant du mouvement des Parapluies en 2014 à la lutte que nous avions suivi de très près en 2019 contre la loi d’extradition, la Chine a proclamé la « loi sur la sécurité des données » de 2021 grâce à laquelle la société est intégralement « siphonnée » et rendue « transparente ». La rééducation et répression des populations ethniques minoritaires comme les Ouïghours (dont une grande partie de la population se retrouve dans de nouveaux laogaï qui feraient pâlir d’envie un stalinien) et les Kazakhes au Xinjiang ou les tibétains, n’en est que renforcée.

Comme son titre l’indique (Penser en résistance), l’ouvrage dirigé par Cheng et Froissart ne porte pas sur les militants, les activistes, les ouvriers grévistes ou en lutte, ni sur la jeunesse insurrectionnelle, mais sur celles et ceux qui contribuent à continuer de « penser » - au sens de produire du travail intellectuel - dans un État répressif. L’intérêt du livre, pour nous, est peut-être précisément cela : à travers une série d’articles d’universitaires, d’écrivains, de juristes et de constitutionnalistes dont les auteurs vivent en Chine ou à Hong Kong, sont en prison ou en sursis, ou mis en retraite forcée, on perçoit d’une manière extrêmement fine les effets du totalitarisme, de la censure, de la pression sociale, du contrôle que tentent de déjouer des « stratégies d’écriture et les formes d’expression » (36) qui permettent de continuer à critiquer, de résister, directement ou indirectement. Tantôt on dissimule une critique du pouvoir sous l’abstraction d’une réflexion formelle et juridique, tantôt on a recours au comparatisme, on parle du Japon pour parler de la Chine, on se présente comme conseiller du prince, on passe par l’utopie ou l’uchronie (très classique). « Ainsi, parler de totalitarisme à propos de l’Allemagne nazie peut être recevable car, selon le PCC, la Chine est un pays démocratique. » (37) Du coup, on se retrouve avec une analyse du totalitarisme allemand et des théories de Hannah Arendt sur la « banalité du mal » par Liu Yu, une politologue en vue qui exerce à Pékin, mais tout l’art de la réception est de comprendre que lorsque l’on parle de l’Allemagne, on parle peut-être aussi de la Chine. Avec ce texte, on peut citer celui de Xu Jilin, qui emprunte aussi à Arendt à travers la philosophie du japonais Maruyama Masao. Car Maruyama analyse le militarisme et le fascisme japonais de la période 1926-1945 comme automatisation conformiste des attitudes, absence de pensée, dissolution de l’intériorité et de la subjectivité, perte de souci pour les idées ou les valeurs transcendantes auxquelles être fidèle dans l’action en même temps que négligence pour les perpétuelles transformations du devenir qui refusent de croire en une quelconque essence figée. Or, c’est, en même temps la restitution par Xu Jilin d’une analyse-masque qui lui sert d’adresse à ses concitoyens et camarades. Pour le philosophe japonais, masque du philosophe chinois donc, parlant des soldats japonais qui participèrent au massacre de Nankin :

« Au pays, ces hommes étaient tous des citoyens de bas étage. Mais une fois arrivés sur le champ de bataille et devenus soldats de l’armée impériale – une armée associée aux plus hauts honneurs dans le système impérial –, ils se virent soudain élevés à une position privilégiée. Leurs désirs ordinairement réprimés purent se déverser avec violence sur les civils ennemis plus faibles (…). » (102)

Ce qui me paraît essentiel, à la lecture de ce livre, c’est cette articulation entre la critique et la stratégie indirecte, l’existence de la censure et de la dénonciation étant monnaie courante. Si nos universités sont attaquées sous le vocable « islamo-gauchisme » ou « wokisme », ou encore « politiquement correct » ; en Chine, un historien qui cherche à établir des faits est un « nihiliste historique ». Pour s’assurer que personne ne sombre dans ce dangereux nihilisme,

« le PCC peut s’appuyer sur une surveillance à trois pieds : outre celle exercée par les cadres du Parti, la surveillance numérique a fait son entrée dans les universités en 2013, et se double, depuis 2014, de la surveillance exercée par des informateurs recrutés – désormais ouvertement – parmi les étudiants qui sont payés pour dénoncer tout manquement aux règles. » Enfin, last but not least, « ce sont souvent plusieurs caméras, enregistrant aussi bien l’image que le son, qui sont installées dans les salles de classe et les amphithéâtres, permettant ainsi un contrôle panoptique de ses occupants, même s’il arrive que certaines petites salles en soient encore dépourvues. » (23)

Nous qui, à Lundimatin, sommes depuis toujours de dangereux « nihilistes historiques », nous terminerons cette présentation en rappelant que si Penser en résistance en Chine d’aujourd’hui nous permet de parler de Chinois qui parlent de Japonais qui lisent Hannah Arendt pour parler de la Chine, n’oublions pas que nous sommes des Européens qui parlons des Chinois (qui parlent des Japonais qui lisent Hannah Arendt) pour parler des Européens qui lisent des Chinois qui parlent des Japonais pour se comprendre eux-mêmes.

Et pour finir, un exemple de « nihilisme historique » :

« En Chine, chacun connaît à peu près ces vers de Wen Tianxiang : « Au pays de Qi, le Grand Scribe avait donné sa vie pour l’histoire… » Le poème fait allusion à un historien de l’époque des Royaumes combattants (V°-VI° siècle av. J.-C.), connu pour s’être montré inflexible et ne pas avoir transigé avec la vérité historique. Ce dernier, qui occupait la fonction de Grand Scribe de l’État de Qi, avait justement eu recours au caractère shi [caractère qui veut dire « tuer » mais en un sens injuste et félon, par différence avec zhu qui veut dire « tuer » mais comme pour réparer une injustice] pour consigner dans sa chronique le fait que le conseiller Cui Zhu avait manigancé l’assassinat du duc Zhuang, qu’il était pourtant censé servir, mais qu’il savait avoir eu une liaison secrète avec sa femme. Cui Zhu exigea du Grand Scribe qu’il amendât son texte en supprimant le caractère en question, qui lui collait, il l’avait compris, l’étiquette de régicide ; l’historien s’y refusant, il le fit exécuter. Les deux frères cadets de ce dernier, qui héritèrent l’un après l’autre de la charge de poursuivre l’œuvre de leur aîné, connurent le même sort, lorsqu’ils persistèrent, à leur tour, à maintenir la version initiale du texte de leur défunt frère. Le temps passant, Cui Zhu, de guerre lasse, finit par jeter l’éponge et reconnaître les faits. » (Penser en résistance, cf. Zi Zhongyun, « Réformer la conception traditionnelle de l’histoire en Chine », p. 56).

Sommaire de l’interview :
00:00 Intro et présentation
02:20 « Penser en résistance » et refuser les catégories du pouvoir
05:33 L’écriture autonome de l’Histoire pour contrôler et réguler l’activité politique
07:58 Le courage de la vérité (jusqu’à la mort)
11:29 Les évolutions de la Chine depuis l’arrive de Xi Jinping au pouvoir en 2012
18:08 Comment le totalitarisme s’accommode de la constitution
20:45 L’abandon des principes libéraux par Xi Jinping
28:20 Qu’elle est la nature de ce totalitarisme et comment cela se traduit dans la loi et les pratiques
33:30 « Maoïsme et paradis terrestre »
38:49 De Mao à Xi Jinping, 50 nuances de totalitarisme
42:03 La « rééducation » des Ouïghours par et hors la loi
43:51 L’évolution de Hong-Kong depuis Xi Jinping
50:13 Les manières détournées et indirectes de parler en résistance 
56:53 Le langage crypté de la résistance
1:00:14 La résistance constitutionnaliste
1:03:06 Le rapport entre liberté et égalité
1:07:58 La résistance est-elle une conception occidentale ?
1:11:58 La subversion au cœur de la culture chinoise
1:14:20 Comment le Parti communiste chinois récupère la pensée décoloniale
1:18:14 Colonialisme et patriotisme du Parti communiste chinois

Version podcast

Pour vous y abonner, des liens vers tout un tas de plateformes plus ou moins crapuleuses (Apple Podcast, Amazon, Deezer, Spotify, Google podcast, etc.) sont accessibles par ici.


Vous aimez ou au moins lisez lundimatin et vous souhaitez pouvoir continuer ? Ca tombe bien, pour fêter nos dix années d’existence, nous lançons une grande campagne de financement. Pour nous aider et nous encourager, C’est par ici.


Voir les lundisoir précédents :

Vivre sans police - Victor Collet

La fabrique de l’enfance - Sébastien Charbonnier

Ectoplasmes et flashs fascistes - Nathalie Quintane

Dix sports pour trouver l’ouverture - Fred Bozzi

Casus belli, la guerre avant l’État - Christophe Darmangeat

Remplacer nos députés par des rivières ou des autobus - Philippe Descola

« C’est leur monde qui est fou, pas nous » - Un lundisoir sur la Mad Pride et l’antipsychiatrie radicale

Comment devenir fasciste ? la thérapie de conversion de Mark Fortier

Pouvoir et puissance, ou pourquoi refuser de parvenir - Sébastien Charbonnier

10 septembre : un débrief avec Ritchy Thibault et Cultures en lutte

Intelligence artificielle et Techno-fascisme - Frédéric Neyrat

De la résurrection à l’insurrection - Collectif Anastasis

Déborder Bolloré - Amzat Boukari-Yabara, Valentine Robert Gilabert & Théo Pall

Planifications fugitives et alternatives au capitalisme logistique - Stefano Harney

De quoi Javier Milei est-il le nom ? Maud Chirio, David Copello, Christophe Giudicelli et Jérémy Rubenstein

Construire un antimilitarisme de masse ? Déborah Brosteaux et des membres de la coalition Guerre à la Guerre

Indéfendables ? À propos de la vague d’attaques contre le système pénitentiaire signée DDPF
Un lundisoir avec Anne Coppel, Alessandro Stella et Fabrice Olivert

Pour une politique sauvage - Jean Tible

Le « problème musulman » en France - Hamza Esmili

Perspectives terrestres, Scénario pour une émancipation écologiste - Alessandro Pignocchi

Gripper la machine, réparer le monde - Gabriel Hagaï

La guerre globale contre les peuples - Mathieu Rigouste

Documenter le repli islamophobe en France - Joseph Paris

Les lois et les nombres, une archéologie de la domination - Fabien Graziani

Faut-il croire à l’IA ? - Mathieu Corteel

Banditisme, sabotages et théorie révolutionnaire - Alèssi Dell’Umbria

Universités : une cocotte-minute prête à exploser ? - Bruno Andreotti, Romain Huët et l’Union Pirate

Un film, l’exil, la palestine - Un vendredisoir autour de Vers un pays inconnu de Mahdi Fleifel

Barbares nihilistes ou révolutionnaires de canapé - Chuglu ou l’art du Zbeul

Livraisons à domicile et plateformisation du travail - Stéphane Le Lay

Le droit est-il toujours bourgeois ? - Les juristes anarchistes

Cuisine et révolutions - Darna une maison des peuples et de l’exil

Faut-il voler les vieux pour vivre heureux ? - Robert Guédiguian

La constitution : histoire d’un fétiche social - Lauréline Fontaine

Le capitalisme, c’est la guerre - Nils Andersson

Lundi Bon Sang de Bonsoir Cinéma - Épisode 2 : Frédéric Neyrat

Pour un spatio-féminisme - Nephtys Zwer

Chine/États-Unis, le capitalisme contre la mondialisation - Benjamin Bürbaumer

Avec les mineurs isolés qui occupent la Gaîté lyrique

La division politique - Bernard Aspe

Syrie : la chute du régime, enfin ! Dialogue avec des (ex)exilés syriens

Mayotte ou l’impossibilité d’une île - Rémi Cramayol

Producteurs et parasites, un fascisme est déjà là - Michel Feher

Clausewitz et la guerre populaire - T. Drebent

Faut-il boyotter les livres Bolloré - Un lundisoir avec des libraires

Contre-anthropologie du monde blanc - Jean-Christophe Goddard

10 questions sur l’élection de Trump - Eugénie Mérieau, Michalis Lianos & Pablo Stefanoni

Chlordécone : Défaire l’habiter colonial, s’aimer la terre - Malcom Ferdinand

Ukraine, guerre des classes et classes en guerre - Daria Saburova

Enrique Dussel, métaphysicien de la libération - Emmanuel Lévine

Combattre la technopolice à l’ère de l’IA avec Felix Tréguer, Thomas Jusquiame & Noémie Levain (La Quadrature du Net)

Des kibboutz en Bavière avec Tsedek

Le macronisme est-il une perversion narcissique - Marc Joly

Science-fiction, politique et utopies avec Vincent Gerber

Combattantes, quand les femmes font la guerre - Camillle Boutron

Communisme et consolation - Jacques Rancière

Tabou de l’inceste et Petit Chaperon rouge - Lucile Novat

L’école contre l’enfance - Bertrand Ogilvie

Une histoire politique de l’homophobie - Mickaël Tempête

Continuum espace-temps : Le colonialisme à l’épreuve de la physique - Léopold Lambert

Que peut le cinéma au XXIe siècle - Nicolas Klotz, Marie José Mondzain & Saad Chakali
lundi bonsoir cinéma #0

« Les gardes-côtes de l’ordre racial » u le racisme ordinaire des électeurs du RN - Félicien Faury

Armer l’antifascisme, retour sur l’Espagne Révolutionnaire - Pierre Salmon

Les extraterrestres sont-ils communistes ? Wu Ming 2

De quoi l’antisémitisme n’est-il pas le nom ? Avec Ludivine Bantigny et Tsedek (Adam Mitelberg)

De la démocratie en dictature - Eugénie Mérieau

Inde : cent ans de solitude libérale fasciste - Alpa Shah
(Activez les sous-titre en français)

50 nuances de fafs, enquête sur la jeunesse identitaire avec Marylou Magal & Nicolas Massol

Tétralemme révolutionnaire et tentation fasciste avec Michalis Lianos

Fascisme et bloc bourgeois avec Stefano Palombarini

Fissurer l’empire du béton avec Nelo Magalhães

La révolte est-elle un archaïsme ? avec Frédéric Rambeau

Le bizarre et l’omineux, Un lundisoir autour de Mark Fisher

Démanteler la catastrophe : tactiques et stratégies avec les Soulèvements de la terre

Crimes, extraterrestres et écritures fauves en liberté - Phœbe Hadjimarkos Clarke

Pétaouchnock(s) : Un atlas infini des fins du monde avec Riccardo Ciavolella

Le manifeste afro-décolonial avec Norman Ajari

Faire transer l’occident avec Jean-Louis Tornatore

Dissolutions, séparatisme et notes blanches avec Pierre Douillard-Lefèvre

De ce que l’on nous vole avec Catherine Malabou

La littérature working class d’Alberto Prunetti

Illuminatis et gnostiques contre l’Empire Bolloréen avec Pacôme Thiellement

La guerre en tête, sur le front de la Syrie à l’Ukraine avec Romain Huët

Feu sur le Printemps des poètes ! (oublier Tesson) avec Charles Pennequin, Camille Escudero, Marc Perrin, Carmen Diez Salvatierra, Laurent Cauwet & Amandine André

Abrégé de littérature-molotov avec Mačko Dràgàn

Le hold-up de la FNSEA sur le mouvement agricole

De nazisme zombie avec Johann Chapoutot

Comment les agriculteurs et étudiants Sri Lankais ont renversé le pouvoir en 2022

Le retour du monde magique avec la sociologue Fanny Charrasse

Nathalie Quintane & Leslie Kaplan contre la littérature politique

Contre histoire de d’internet du XVe siècle à nos jours avec Félix Tréguer

L’hypothèse écofasciste avec Pierre Madelin

oXni - « On fera de nous des nuées... » lundisoir live

Selim Derkaoui : Boxe et lutte des classes

Josep Rafanell i Orra : Commentaires (cosmo) anarchistes

Ludivine Bantigny, Eugenia Palieraki, Boris Gobille et Laurent Jeanpierre : Une histoire globale des révolutions

Ghislain Casas : Les anges de la réalité, de la dépolitisation du monde

Silvia Lippi et Patrice Maniglier : Tout le monde peut-il être soeur ? Pour une psychanalyse féministe

Pablo Stefanoni et Marc Saint-Upéry : La rébellion est-elle passée à droite ?

Olivier Lefebvre : Sortir les ingénieurs de leur cage

Du milieu antifa biélorusse au conflit russo-ukrainien

Yves Pagès : Une histoire illustrée du tapis roulant

Alexander Bikbov et Jean-Marc Royer : Radiographie de l’État russe

Un lundisoir à Kharkiv et Kramatorsk, clarifications stratégiques et perspectives politiques

Sur le front de Bakhmout avec des partisans biélorusses, un lundisoir dans le Donbass

Mohamed Amer Meziane : Vers une anthropologie Métaphysique->https://lundi.am/Vers-une-anthropologie-Metaphysique]

Jacques Deschamps : Éloge de l’émeute

Serge Quadruppani : Une histoire personnelle de l’ultra-gauche

Pour une esthétique de la révolte, entretient avec le mouvement Black Lines

Dévoiler le pouvoir, chiffrer l’avenir - entretien avec Chelsea Manning

De gré et de force, comment l’État expulse les pauvre, un entretien avec le sociologue Camille François

Nouvelles conjurations sauvages, entretien avec Edouard Jourdain

La cartographie comme outil de luttes, entretien avec Nephtys Zwer

Pour un communisme des ténèbres - rencontre avec Annie Le Brun

Philosophie de la vie paysanne, rencontre avec Mathieu Yon

Défaire le mythe de l’entrepreneur, discussion avec Anthony Galluzzo

Parcoursup, conseils de désorientation avec avec Aïda N’Diaye, Johan Faerber et Camille

Une histoire du sabotage avec Victor Cachard

La fabrique du muscle avec Guillaume Vallet

Violences judiciaires, rencontre avec l’avocat Raphaël Kempf

L’aventure politique du livre jeunesse, entretien avec Christian Bruel

À quoi bon encore le monde ? Avec Catherine Coquio
Mohammed Kenzi, émigré de partout

Philosophie des politiques terrestres, avec Patrice Maniglier

Politique des soulèvements terrestres, un entretien avec Léna Balaud & Antoine Chopot

Laisser être et rendre puissant, un entretien avec Tristan Garcia

La séparation du monde - Mathilde Girard, Frédéric D. Oberland, lundisoir

Ethnographies des mondes à venir - Philippe Descola & Alessandro Pignocchi

Terreur et séduction - Contre-insurrection et doctrine de la « guerre révolutionnaire » Entretien avec Jérémy Rubenstein

Enjamber la peur, Chowra Makaremi sur le soulèvement iranien

La résistance contre EDF au Mexique - Contre la colonisation des terres et l’exploitation des vents, Un lundisoir avec Mario Quintero

Le pouvoir des infrastructures, comprendre la mégamachine électrique avec Fanny Lopez

Rêver quand vient la catastrophe, réponses anthropologiques aux crises systémiques. Une discussion avec Nastassja Martin

Comment les fantasmes de complots défendent le système, un entretien avec Wu Ming 1

Le pouvoir du son, entretien avec Juliette Volcler

Qu’est-ce que l’esprit de la terre ? Avec l’anthropologue Barbara Glowczewski

Retours d’Ukraine avec Romain Huët, Perrine Poupin et Nolig

Démissionner, bifurquer, déserter - Rencontre avec des ingénieurs

Anarchisme et philosophie, une discussion avec Catherine Malabou

« Je suis libre... dans le périmètre qu’on m’assigne »
Rencontre avec Kamel Daoudi, assigné à résidence depuis 14 ans

Ouvrir grandes les vannes de la psychiatrie ! Une conversation avec Martine Deyres, réalisatrice de Les Heures heureuses

La barbarie n’est jamais finie avec Louisa Yousfi

Virginia Woolf, le féminisme et la guerre avec Naomi Toth

Katchakine x lundisoir

Françafrique : l’empire qui ne veut pas mourir, avec Thomas Deltombe & Thomas Borrel

Guadeloupe : État des luttes avec Elie Domota

Ukraine, avec Anne Le Huérou, Perrine Poupin & Coline Maestracci->https://lundi.am/Ukraine]

Comment la pensée logistique gouverne le monde, avec Mathieu Quet

La psychiatrie et ses folies avec Mathieu Bellahsen

La vie en plastique, une anthropologie des déchets avec Mikaëla Le Meur

Déserter la justice

Anthropologie, littérature et bouts du monde, les états d’âme d’Éric Chauvier

La puissance du quotidien : féminisme, subsistance et « alternatives », avec Geneviève Pruvost

Afropessimisme, fin du monde et communisme noir, une discussion avec Norman Ajari

L’étrange et folle aventure de nos objets quotidiens avec Jeanne Guien, Gil Bartholeyns et Manuel Charpy

Puissance du féminisme, histoires et transmissions

Fondation Luma : l’art qui cache la forêt

De si violentes fatigues. Les devenirs politiques de l’épuisement quotidien,
un entretien avec Romain Huët

L’animal et la mort, entretien avec l’anthropologue Charles Stépanoff

Rojava : y partir, combattre, revenir. Rencontre avec un internationaliste français

Une histoire écologique et raciale de la sécularisation, entretien avec Mohamad Amer Meziane

Que faire de la police, avec Serge Quadruppani, Iréné, Pierre Douillard-Lefèvre et des membres du Collectif Matsuda

La révolution cousue main, une rencontre avec Sabrina Calvo à propos de couture, de SF, de disneyland et de son dernier et fabuleux roman Melmoth furieux

LaDettePubliqueCestMal et autres contes pour enfants, une discussion avec Sandra Lucbert.

Pandémie, société de contrôle et complotisme, une discussion avec Valérie Gérard, Gil Bartholeyns, Olivier Cheval et Arthur Messaud de La Quadrature du Net

Basculements, mondes émergents, possibles désirable, une discussion avec Jérôme Baschet.

Au cœur de l’industrie pharmaceutique, enquête et recherches avec Quentin Ravelli

Vanessa Codaccioni : La société de vigilance

Comme tout un chacune, notre rédaction passe beaucoup trop de temps à glaner des vidéos plus ou moins intelligentes sur les internets. Aussi c’est avec beaucoup d’enthousiasme que nous avons décidé de nous jeter dans cette nouvelle arène. D’exaltations de comptoirs en propos magistraux, fourbis des semaines à l’avance ou improvisés dans la joie et l’ivresse, en tête à tête ou en bande organisée, il sera facile pour ce nouveau show hebdomadaire de tenir toutes ses promesses : il en fait très peu. Sinon de vous proposer ce que nous aimerions regarder et ce qui nous semble manquer. Grâce à lundisoir, lundimatin vous suivra jusqu’au crépuscule. « Action ! », comme on dit dans le milieu.

[1Si la notion de loi (fa) dépend d’un imaginaire de la mesure, si elle est algorithme objectif des tarifications pénales et des mérites, face à la prolifération des dissidences, elle s’adjoint des dimensions à la fois mécanique et stratégique (militaire ou cynégétique) – « gâchettes, moyeux et leviers sont devenus les blasons du stratège et du politicien obtenant la victoire non plus par la vaillance ou la force, mais par la machination. » (258). La mesure pose l’objectivité ; le mécanisme, lui, implique la « démultiplication de la puissance agissante » (259). Mobilisant des « montages » (she), comme dans les arbalètes, les barques, les roues, les arcs, les gonds et les chars, l’exercice du pouvoir se fait gâchette (xie), pivots, essieux (shu), ressorts. Le pouvoir (guan) se confond avec le shi, « pouvoir positionnel », « position de force », avantages liés à la topographie qui fonctionne sur le mode du levier, redistribuant, par la position, les rapports de force. Le souverain, par sa position prééminente, renverse son état de minorité face à ses servants. Graziani reprend à Lewis Mumford l’expression, pour désigner l’État légiste, de « super État-machine » (264). Cette conception de la position (shi) on la doit à Shen Dao qui « s’émerveille en songeant à ce que serait l’analogue, pour qui prend place sur le trône, des essieux ou du gouvernail permettant de voyager en barque ou en char au bout du monde tout en restant soi-même immobile et paisiblement assis. » (264) L’idée d’un mécanisme associé à une position offrant au pouvoir un exercice objectif et efficace est symbolisé par l’arbalète. L’arbalète appartient à l’âge des armées de masse. « Le passage de l’arc à l’arbalète dans les luttes armées est une bonne synecdoque du changement qui s’opère, à l’époque des Royaumes combattants, de l’éducation martiale des jeunes patriciens à une pratique de la guerre uniquement préoccupée d’efficacité et de force de frappe. » (269) L’arbalète, par sa gâchette, ji, son mécanisme déclencheur, met en réserve un potentiel de frappe, et peut être utilisée indépendamment de la valeur morale ou charismatique de son détenteur. On a donc une trinité notionnelle de la méga-machine du pouvoir : fa, shi, ji (loi, position, gâchette). « La notion de pouvoir de position (shi) est une simple projection sur la personne du souverain de cette idée, élaborée conjointement à la notion de fa, selon laquelle un dispositif externe doit toujours l’emporter sur le talent inné, les données perceptives ou les capacités cognitives. » (274) Selon Le Jardin des Persuasions, texte de l’époque des Han, la bouche et la langue du souverain deviennent loquet et gâchette : « il suffit de froncer l’œil ou d’esquisser une moue pour sceller le sort d’un dignitaire » (275). Mais cette mécanisation topologique du pouvoir – cette machination – ne suffit pas. Si l’exercice du pouvoir trouve avec lui sa nécessité interne, il s’expose à un « problème majeur » : « la production de sa nécessité externe » (283). Soit : le fait que nul montage (she), nul mécanisme ni outil « n’est en mesure d’assurer automatiquement que seront respectées ou appliquées les lois. » (283). Et c’est là qu’intervient la dimension stratégique et cynégétique du pouvoir et de son imaginaire. Il ne suffit pas de peser, de mesurer, de compter : il faut piéger, attraper, capturer sa population à l’aide de « filets de chasse » et des « chausse-trappes ». Guanzi, ch. 53 : « Les lois et les ordonnances sont comme des cordes de maintien, tandis que les agents de l’État sont les filets suspendus. » Par exemple, chez les Mohistes, Shen Dao, Shang Yang, Maître Guan, le rôle des fa est comparable aux fouets, aux filets de pêche (wang gu), aux lacis et filet (wei gang). Le peuple est « un magma d’énergies sauvages et erratiques » (284), bancs de poisson, essaims d’oiseaux, qu’il faut capturer dans les nasses de l’État. Graziani conclut en disant que « l’arsenal de métaphores cynégétiques et martiales est l’aspect le plus tranchant de l’affûtage notionnel » des Légistes pour « dompter et pacifier » le corps social. « Au compas et au cordeau, à la roue et au levier, s’associent la cravache et le mors, les pièges à lacets, les filets et la colle, les haches, les fouets, les scies et les épées » (287). Un véritable travail d’ingénierie cynégétique.

[3Un débat historiographique sur la pertinence du concept de Hannah Arendt pour analyser le fascisme allemand (nazisme) a conduit à des réévaluation du concept de Johann Chapoutot (qui parle de « polycratie nazie » sociale-darwinienne), Christian Ingrao, Nicolas Patin à Adam Tooze (The Wages of destruction), Martin Broszat (L’État hitlérien) ou encore David Cesarani (qui nuance Arendt dans sa biographie d’Eichmann).

lundisoir Chaque lundi à 20h, nous vous proposons un nouveau rendez-vous, une rencontre, une discussion.
lundimatin c'est tous les lundi matin, et si vous le voulez,
Vous avez aimé? Ces articles pourraient vous plaire :