Parole d’une légion

(parole 9)
Fred Bozzi

Fred Bozzi - paru dans lundimatin#489, le 22 septembre 2025

À l’automne, de jour et de nuit, les balais d’engins agricoles vont bon train. Ils sont conduits par des travailleurs sûrs de leur fait, et qui pensent sérieusement répondre aux besoins des vivants. Mais certaines cultures, témoins directs des actions machinales, en arrivent à douter de leur vertu. L’une d’entre elles, faite de maïs modifié, semble même remettre sa propre vie en cause.

J’étais somme toute en confiance, jusque-là. Je m’appliquais à pousser au rythme de ses discours. Il faut dire qu’il y mettait du sien quand il racontait ses valeurs, ses vaches et sa fierté. Il évoquait les anciens et répétait que lui, auguste serviteur des humains, il n’était pas fainéant.

Pourtant à un moment, son laïus est devenu mécanique. J’ai trouvé qu’il en rajoutait un peu, dans son couplet sur la fusion de la terre et du travail. Ça m’a mis la puce à l’oreille, et j’ai fini par avoir des doutes sur la nécessité de me hisser à la hauteur de ses attentes.

Un jour, par curiosité, je me suis penchée vers lui. Et dans son regard vitreux, j’ai croisé mon reflet. Et là… là, je n’ai vu qu’un rectangle parfait : largeur nette, longueur stricte. Pareil pour la hauteur. Partout, il n’y avait que du même.

C’est à ce moment que j’ai vraiment saisi le sens de ce qu’il disait. Il clamait haut et fort qu’il luttait contre la faim dans le monde, et c’était vrai, trop vrai : il n’existait que pour lutter au quotidien. Il combattait sans relâche. C’était un chef de guerre, et son tracteur un bras armé – une machine de siège aussi gourmande en pétrole qu’en espaces.


Dans son regard tendu, il n’y avait rien d’autre que moi. J’ai regardé de plus près et certes, sur mon corps, je n’ai remarqué aucune cicatrice – elle aurait été la preuve de ma vie soldate. Mais je me suis bel et bien vue en uniforme. J’étais faite d’impeccables fantassins, tenue verte et casque jaune. J’étais faite de cinq mille petits pieds foulant un sol à conquérir.

En levant la tête, j’ai pu constater qu’il y a en avait beaucoup, beaucoup, des blocs comme moi. À droite, à gauche. Et derrière, très loin. Devant aussi, à perte de vue, jusqu’au bout de la terre – jusqu’au cap Sizun.

Ce n’est pas dans ma nature, d’intérioriser, mais pour le coup une idée fixe ne me lâcha plus : j’avais cru être une culture locale, j’étais en réalité une légion colonisatrice. Sillons en rangs, panicules en pointe : j’étais le fer de lance d’une conquête agraire.


Si j’avais pu, comme un tournesol, je me serais tordue en point d’interrogation pour lui demander : Pourquoi ? Mais je ne pouvais pas, j’étais corsetée. De toute façon je sais qu’il n’aurait pas répondu car pour lui, il l’avait toujours dit, il n’y a pas de place pour les passions tristes : il faut faire bonne figure. Il n’y a pas loisir d’être mal luné, de se plaindre. Ici c’est boulot-boulot, droiture et discipline – seule recette de la rentabilité.

Autant dire que je suis assignée à une croissance rapide et directe. Il dit que c’est pour nourrir la planète, mais j’ai vu dans ses yeux fuyants que je suis plutôt vouée à fermenter et être mêlée à du soja transgénique pour gaver des animaux enfermés. Je peux même accompagner leurs déjections pour pourrir et faire du gaz, comme le veulent les rois du Capital.

Et il y a pire encore : je rends malades ceux que je remplis. Je rends malades les plus pauvres d’entre les vivants, ceux qui se ruent sur les produits les plus transformés parce qu’ils n’ont pas d’autre choix.

Moi-même, je viens de le comprendre, je suis en soins palliatifs. Et je le suis depuis ma naissance. Ces trucs qu’il me mettait aux pieds, ces pesticides à tout bout de champ, c’était pour que je souscrive à mon sort : incarner la mort vivante.


Mais qu’est-ce que je vais devenir ? La seule chose que je sais, c’est que je ne suis pas d’ici, et que je ne vais nulle part. Je suis née en laboratoire, et n’ai pas de racines. Je ne pourrais ni vieillir en beauté, ni enrichir le sol qui m’accueille.

Je crois même que je ne suis pas une plante. Car le végétal est sensible par tout son être, et croît irrégulièrement en fonction de la lune. Moi je n’ai besoin d’aucun croissant pour pousser à l’uniforme.

Le drame pourtant, c’est que je façonne le paysage. Je fais partout des cadres géométriques sans talus ni haies. Je fais un monde sans profondeur où règnent l’érosion et le ruissellement. Je trace un monde de routes aussi larges que les camions qui feront bientôt d’incessants balais pour m’acheminer vers on ne sait où.

Avec moi advient un paysage unique, et qui ne se meut pas, en lieu et place de ce qui toujours était en train de se faire. Et mes pieds sont si hauts, si hauts, qu’il n’y aura bientôt plus de lumière, ni le moindre appel d’herbe, entre les légions étrangères.

Voici donc que l’horizon se bouche : du maïs, du maïs, du maïs. Je suis la brique boursouflée d’un mur homogène – géant vert. Du maïs, du maïs, du maïs. Par moi, le monde entièrement reconstruit devient labyrinthe en ligne droite.

Et l’ironie du sort, c’est qu’au nom du réchauffement climatique je gagne encore du terrain. Les parcelles se font immenses champs de bataille, voies romaines impeccablement droites, là où des bretons avaient jadis empruntés les ribines pour résister à l’avancée du nucléaire.


Mais comment a-t-il pu laisser faire cela ? Comment a-t-il pu épouser mon sinistre destin, lui qui venait de la terre ? Se nommer entrepreneur, dépendre de banques qui font la pluie et le beau temps ?

Il n’aurait rien vu venir, avec ses considérations pratico-pratiques ? Je crois plutôt qu’il a tout laissé faire, à ses machines qui font tout à sa place. À ces techniques qui dépassent son rayon d’activité, et finalement l’asservissent.

Ne voit-il pas qu’il se retrouve à piloter des robots plutôt que des chevaux ? Je l’entends vanter la victoire de l’homme et de la science sur le reste du vivant, rabâcher des savoirs qui séquencent et désenchantent. Et pour se persuader des bienfaits de l’intelligence artificielle et des fermes numérisées, il ignore les explosions minières qu’implique son matériel informatique.

Sont-ce les fongicides qui auraient attaqué ses pensées ? Les produits chimiques qui l’auraient amené à ne plus rien sentir ? Il est certes devenu aveugle et sourd à mon sort, à mes questions, et en arrive carrément à haïr le voisin paysan, dénigrer le modeste.

Pendant que continue la réduction volontaire de ses frères, il revendique aussi d’être le seul bon travailleur. Rien d’étonnant à ce qu’il retourne les panneaux à l’entrée des bourgs, depuis quelques mois. Car il marche bel et bien sur la tête.


Malheur à moi d’en avoir pris conscience ! Ce n’est pas dans ma nature, d’intérioriser, mais je ne peux désormais m’empêcher de ruminer ses erreurs. Et je reste plantée là, à le voir se perdre dans des idées hors sol.

La seule chose qu’il me reste, c’est… quand vient la lune, de me mettre à rêver. Je rêve qu’un jour il se réveille et me sauve. Car au fond il n’y aurait que lui, mon médecin de campagne, pour me faire disparaître dignement.

Je rêve qu’il redevienne un irréductible gaulois. Il serait autonome, lié à tout ce qui l’entoure, plutôt que souverain romain, planant au-dessus des restes du monde. Et il aurait tellement labouré de choses en lui pour changer de vie qu’il en retrouverait la joie.

Alors, dans sa tête, je pourrais me réincarner en culture locale. Finie la guerre de conquête, finie la colonisation. Je redeviendrais berceau d’une plante aimée, et qui naîtrait ensuite de la relation d’amour du sol et du soleil.

De son regard plein, il embrasserait mes jeunes pousses – comme son père caressait les blés d’antan.

Fred Bozzi

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