Parole d’un livre

À propos de Terre et Liberté d’Aurélien Berlan
Fred Bozzi

paru dans lundimatin#333, le 4 avril 2022

L’armée russe attaque les riches sols ukrainiens, les écolos bretons s’en prennent à un étrange train de blé beauçois : l’époque serait-elle à la Guerre des Greniers ? Elle nous rappelle en tout cas notre dépendance alimentaire, la fragilité qui en découle, et fait voir d’un bon œil l’idée d’autonomie de subsistance. Dans ce contexte, Terre et Liberté arrive à point nommé. Son jardinier Aurélien Berlan est philosophe, et il propose un nouveau retour à la terre : celui de la pensée. Finies les abstractions qui ne sont qu’une facette du miroir aux alouettes, le pendant d’un projet aberrant de délivrance : vouloir triompher de la nécessité matérielle, c’est nourrir la racine de l’impasse écologique. Il n’en reste pas moins que le livre, conscient de la propension de certains terrestres à éloigner les concepts du champ de réflexion, s’inquiète d’être dénaturé par une lecture pragmatiste.

J’adore la caresse des mains sur ma couverture. J’imagine que la personne fait grandir son désir de me lire en contemplant les dessins d’arbre et d’outils, de vache et de four à pain. Je la laisse m’ouvrir à sa guise, j’espère lui aller à l’esprit. J’attends surtout le moment où elle tournera la page avec lenteur pour respecter le rythme de mes phrases. Car dès qu’advient cet instant, je sais que je suis aimé. Je goûte alors la vibration de chaque interprétation du lecteur.

Ma joie augmente quand je sens monter en lui l’envie de vivre à sa mesure, de se décider à faire les choses par lui-même plutôt que de les déléguer. Car c’est bien le message que je porte : je suis une expérience tangible qui invite chacun à « reprendre en main (une partie de) ses conditions d’existence » (21).

Il faut bien le dire : vous les hommes, pour assurer votre subsistance, avez pris l’habitude de vous en remettre à d’autres hommes. Ils sont tantôt des maîtres, tantôt des esclaves, jamais de libres égaux. La technique des premiers fait miroiter la possibilité de se libérer de certaines tâches, mais elle masque le fait qu’asservir la nature requiert d’asservir d’autres hommes.

Mon auteur, lui, voit nettement dans cette habitude un rêve délirant de délivrance. Il met Simone Weil en exergue, qui affirme dès ma page 7 qu’en matière de liberté il faut « renoncer à rêver et se décider à concevoir ». Ainsi, pour « affranchir des rêves qui ont mené dans l’impasse actuelle » (11), il m’a fait support papier d’une « conception terrestre de la liberté » (141), d’une « conception qui passe par la prise en charge du quotidien » (147).

Il y a mis tout son cœur, en plus de sa conscience. Et même un peu de sa vie : il raconte en introduction comment il s’est efforcé de ne pas se laisser aller à la carrière universitaire qui s’offrait à lui. A l’âge du faire, après avoir fréquenté les milieux autonomes des villes, il s’est installé à la compagne et a découvert une immense liberté.

C’est dans ces conditions qu’il a maturé sa réflexion. Il lui a fallu dix ans. Dans le temps où il tentait de m’écrire, où il accouchait de moi, il devait « participer à égalité avec ses proches à la production de leur subsistance commune » (137). Je l’ai vu trimer pour me mettre au jour. Il rénovait une ferme avec d’autres, il aidait sa compagne à l’exploiter et, après avoir supporté le poids des poutres et des sacs de grains, il lui fallait porter celui de la solitude et de la pensée. Douloureuse maïeutique pour exprimer une liberté profonde et incarnée.

L’avantage, c’est que travailler la terre et cultiver son jardin lui a permis de réussir sa mue. S’il a pu me cueillir au bon moment, c’est en effet parce que cette vie concrète l’a empêché de céder aux sirènes de l’abstraction. Il a pris soin de ne pas faire de moi un produit des grandes écoles fréquentées jadis. Il a repoussé l’académisme de ses anciens camarades, la scolastique universitaire, la philosophie spéculative. Finie la pensée qui consisterait à « planer », à quitter le sol tangible de l’expérience (15). Fini l’idéalisme qui accorde le primat aux idées sur les conditions d’existence. Fini l’existentialisme qui voit la liberté comme propriété de la conscience : la vérité, c’est que « la subsistance précède l’existence » (166).

Je vous le dis : mon auteur s’est efforcé de penser les pieds sur terre plutôt que depuis un prétendu nulle part. Il sait que ce dernier ne serait qu’un piédestal gagné sur le dos d’esclaves invisibles : le « faire faire » est bien la formule de la délivrance moderne, et elle concerne les champs du savoir autant que les champs de blé. Lui ne s’y laisse pas aller, et c’est pour cela qu’il peut se mettre en scène sans fausse modestie : il affirme sa liberté d’écrire depuis la terre retrouvée, mais il se donne en exemple sans jamais faire la leçon.

Un doute

Ce qui m’inquiète pourtant, c’est que le lecteur pourrait faire comme si j’étais le signe d’une expérience à reproduire. Comme si j’étais un guide de jardinage fermenté par un homme de terrain. Coincé dans sa volonté de ne plus être coupable de paresse ni d’abstraction, il pourrait se ruer sur l’action, bannir toute réflexion, et se mettre en tête de faire comme je suis.

Démissionner ? Tout lâcher ? Ce serait une erreur. Mon auteur tente d’alerter sur les méfaits du « faire faire », mais il ne veut surtout pas « faire le philosophe », tel un Socrate ironisant en caverne sur les chaînes de la délivrance (ou un Pangloss glosant à l’oreille des candides). Lui-même a bénéficié, il le sait, de circonstances favorables pour réussir sa mue.

Il rappelle d’ailleurs, à cinq pages de la fin, qu’il n’a pas vraiment cherché à répondre à la question « comment faire ? ». Il avoue même que « la seule chose qu’il puisse dire est que c’est à chacun de trouver sa voie, à partir de là où il est » (208).

Quoi ? Il invite à pourvoir à ses propres besoins (176), à faire par ses propres moyens (182), à vivre de ses propres ressources (191), mais il conclut en disant qu’il n’a pas cherché à répondre à la question de savoir « comment faire » ? Il se dérobe au moment d’assumer une certaine rupture d’avec tout ce qui a conduit notre société dans l’impasse écologique ? Il se contente de dire que le philosophe n’a pas à proposer de projet de société (alors même qu’il refusait d’abord d’être philosophe) ?

Certes, et il faut s’y résoudre. Car c’est une façon d’affirmer que moi, son livre, je ne suis pas un amas de papier rempli d’énoncés empiriques qui attesteraient d’une expérience réussie, et qui voudraient y conduire le lecteur. Je ne suis pas un guide pratique, je ne corresponds pas à mon auteur. Je ne me corresponds même pas, ni ne suis fermé sur mon propos. J’existe seulement pour « esquisser un horizon désirable » (208).

Qu’est-ce que je veux dire par là ? Que si j’appelle à cesser de rêver de délivrance et à reprendre en main ce qui fait vivre, c’est en vertu d’une conception de la liberté qui s’assume comme imaginaire : loin d’être technico-pratique, l’autonomie que je porte en étendard relève d’un « imaginaire révolutionnaire de la subsistance » (143).

Mon auteur propose certes la quête d’une terre réelle et d’une liberté vraie en lieu et place d’une libération illusoire. Il dénonce certes sans relâche la mise en esclavage établie au nom de la délivrance, l’aliénation des gens à un système indifférent aux vies locales, le contrôle numérique de citoyens qui ne peuvent que subir et se croire libres. Mais il ne se noie pas dans une critique sans fin : il attaque l’imaginaire capitaliste pour permettre le déploiement d’un autre imaginaire. Et s’il tente d’avancer une pensée apte à lutter contre la métaphysique libérale, il essaie surtout de dessiner un idéal terrestre dans lequel se projeter pour gagner un peu de fierté.

Bref : il m’a produit comme lieu de pensée. Autrement dit il a voulu proposer un espace de conversion spirituelle pour aider qui veut à quitter les ornières de l’existence capitaliste et les commandements de son esthétique surfaite
. Et s’il conteste les tendances religieuses à la transcendance, voire leur « apesanteur », c’est pour préparer l’avènement d’une spiritualité proprement écologique.

Il ne rechigne donc pas à parler d’existence, et ne laisse jamais penser que celle-ci puisse être réduite à ses conditions matérielles. Il sait qu’une vie humaine a besoin de pain mais aussi, dixit Weil, de « nourritures de l’âme » (elle ajoute en conclusion de L’Enracinement que le travail physique doit être un « centre spirituel », et qu’il dépasse en la matière toute autre activité). S’il récuse la souveraineté existentielle, l’empire sartrien du sujet absolument libre de ses conditions d’existence, il n’est pas sans affirmer le besoin de solitude (210), et écrit même que faire par soi-même plutôt que consommer permet de reprendre confiance en soi.

Evidemment, il n’est pas question de prétendre qu’une personne seule peut assurer sa subsistance. Ce serait faire écho aux survivalistes et autres apprentis Rambo (figure extrême-libérale). Car les hommes auront toujours besoin des autres. Mais c’est une bonne nouvelle : plutôt que subir des relations asymétriques et hiérarchiques, « l’autosuffisance est la condition pour nouer des liens libres » (177). C’est ainsi avec les autres que viendra la liberté vraie et profonde que j’esquisse.

Il faut donc « entretenir le réseau humain qui fait vivre ». Comme des machines utiles ? Bien sûr que non ! Ceux que vous aiderez et qui vous aideront pour assurer une subsistance commune, ceux avec qui vous rapprocherez production et consommation, ceux-là sont votre premier besoin en tant que « présence et reconnaissance » (178). Sartre n’aurait pas dit mieux : les autres sont une dimension de ma conscience, c’est pourquoi je suis perpétuellement en quête de leur reconnaissance et de leur amour (et si pour l’existentialiste la relation d’amour ne peut aboutir, c’est finalement une nouvelle preuve du fait que l’existence est irréductible à ses conditions objectives).

Voici donc ce que je suis : un espace de conversion subjective plutôt qu’une liste de choses à faire. En me faisant, mon auteur ne s’est pas seulement octroyé le plaisir de l’expression. Il s’est plié en quatre pour offrir les fruits de sa réflexion, de quoi pousser chacun à cultiver son jardin. L’exercice était délicat : il fallait mener une enquête historique et philosophique sérieuse sans étouffer l’énergie qui pourrait toucher ensuite ses semblables.

Ce que je me demande, alors, c’est ce que les lecteurs vont faire de moi. Vont-ils effectivement se saisir du retrait que je constitue, de cette zone de pensée qu’il a réussi à ouvrir à la sueur de son front, pour aller vers une vie plus écologique ? Vont-ils ainsi me porter au-delà de mes conditions d’émergence, au-delà de mon auteur, plutôt que me consommer comme un manuel prêt-à-l’emploi au nom du pragmatisme ?

Un rêve

Je m’appelle Terre et Liberté, mais ce n’est pas seulement un slogan anarchiste. C’est surtout une mise en question de cette relation, le constat de leur séparation effective dans l’actuel monde humain. Et si j’exprime une volonté d’arracher celui-ci au fantasme de délivrance, c’est bien pour réconcilier terre et liberté.

Cela, évidemment, j’aimerais d’abord le faire dans le cœur du lecteur. J’aimerais qu’il soit convaincu de la beauté d’une conception de la liberté qui cherche « à être compatible avec les conditions de vie sur terre plutôt que les dépasser » (206). Mais je ne voudrais pas qu’il croie que mon œuvre s’arrête là. Qu’il se raconte qu’il a changé de vie du seul fait de m’avoir lu, et qu’il habite déjà une terre de liberté en compagnie de mon auteur. Car il ne verra pas que j’ai besoin de lui pour dépasser l’expérience de lecture.

Plutôt que de se contenter de déclarer qu’il n’est pas idéaliste, ou philosophe ou fainéant, je voudrais en effet qu’il réalise la liberté terrestre. Mais évidemment, je ne peux me résoudre à lui « faire faire » les choses. J’accepte sa liberté, et sait que celle-ci peut prendre la forme de l’angoisse : sauter pour on ne sait où à partir de là où on est, ce n’est pas rien ; se couper des racines occidentales, c’est aussi quitter un refuge, des racines affectives et territoriales. Seulement je prie pour qu’il réussisse d’abord à faire taire en lui la liberté de délivrance, et qu’il désire ensuite faire terre sa liberté.

Il y a évidemment un enjeu : s’il y parvient, il contribuera à son échelle, localement, en son lieu, à libérer la terre. A la soulager de ses chaînes de délivrance techniques et psychiques (comme l’assignation à la res extensa). Peut-être même parviendra-t-il, puisqu’une reprise des conditions de vie ne peut consister à reconstruire le monde à sa main, à laisser une place au sauvage, comme le dit mon cousin le lieu.

Et ce n’est pas tout ! Il contribuera à lutter contre les inégalités légitimées par le projet de délivrance, à favoriser « un mode de vie basé sur la minimisation des dépendances matérielles asymétriques qui constituent le fondement des relations de domination » (204). Bref : à rendre son milieu compatible avec la liberté partagée.

Autrement dit il participera à faire naître le peuple libre-en-terre, et qui manque à mon auteur. Il entrera en résonance avec ceux qui sont restés sourds aux chants des sirènes du confort. Il renouera avec « les subalternes qui ont su mépriser les modes de vie aliénants des classes dominantes » (206). Quant aux autres, ceux qui n’ont pas eu la force de s’arracher à la délivrance, il saura les inspirer – et je l’y aiderais !

Mais l’existence de tous devra être respectée. Car si la subsistance requiert de réduire les besoins, cela ne peut être établi de l’extérieur. D’ailleurs « être autonome, c’est être en mesure de satisfaire durablement ce que l’on ressent comme besoin » (176). Ce sont donc les capacités propres de production qui doivent poser des bornes à la multiplication des besoins (189). Exit le risque de dictature écologique (204).

Evidemment, mon auteur le sait bien, il n’est pas possible aujourd’hui d’habiter dans une bulle : même si l’on fait les choses par et pour soi, on sera vite rattrapé par le climat, les virus, ou quelque pouvoir policier au service des pouvoirs nourriciers. Il voit nettement la nécessité de la lutte, et reconnait judicieusement une position de domination dans le fait de n’avoir pas besoin d’assurer soi-même la violence.

Il n’est donc nullement question pour lui de se réfugier hors politique. Conquérir une liberté en prise avec la terre lui donne au contraire l’énergie pour rester aux prises avec les tares du Capital. Et cela lui permet de moins dépendre de ce contre quoi il lutte, en tout cas d’éviter d’utiliser les luttes pour se divertir (au sens pascalien) d’une complicité subie.

Aussi la naissance du peuple libre-en-terre permettra-t-elle d’assurer une sorte de défense collective. Pas contre une armée, bien entendu, mais contre un excès de conscience : celui qui empêche d’agir (tel Hamlet, dont les « résolutions s’étiolent à l’ombre pâle de la pensée »). C’est pourquoi les atterrés, les terrifiés, les terrorisés doivent retrouver foi en la terre (ou foi en eux à l’occasion de la terre). Ainsi parle l’imaginaire qui affleure à mon existence de papier.

Parfois, je me dis que puisque certains avaient eu par le passé la terre et la guerre, il est normal que leurs enfants aient troqué cette vie pour le travail en usine et le confort-en-guise-de-liberté. Ils ont certes manqué de lucidité, mais ont profité de « l’amélioration des conditions de vie que seul le dépassement du capitalisme laissait espérer (dans l’esprit des socialistes) » (118).

Je me plais donc seulement à rêver que mes contemporains, conscients de l’impasse du Progrès, se donneront bientôt pour tâche de concilier avec moi Terre et Liberté. Et je trouve au moins que mon auteur est un exemple à suivre : il assume un mode de vie écologiquement tenable mais ne renonce ni à la liberté, ni à la spiritualité. Il cultive son jardin avant de faire un livre, il cultive une terre qui ne va pas sans pensées.

Je sais que le lecteur pourrait craindre d’avoir à « réaliser » la liberté, et dénonce l’idéalisme du propos (son caractère utopique autant que l’affirmation de la priorité ontologique des idées). Mais il faut qu’il sache que rien ne se fera qu’à partir de son expérience. Il faudra qu’il assure pour lui-même le renversement dialectique, qu’il reparte de son expérience, s’il veut infléchir sa vie après m’avoir lu. Il faudra qu’il reste les pieds sur terre pour imaginer après moi une façon de vivre qui donnerait sens à son existence hors de l’inécologie capitaliste.

Quant à moi, livre parmi les livres, j’espère n’être pas qu’un arbre coupé. Mais je sais déjà que si les images de ma couverture se répondent comme des figures de la joie, je ne suis ni un champ, ni une maison. Je suis une ex-istence, une façon de sortir de moi. Je suis une métaphore, un transport, un moyen d’aller en un autre lieu. Par mon auteur je suis une chenille devenue papillon, et j’aspire à muer en pollen sous le regard de lecteurs amants.

Fred Bozzi

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