Parole d’un lieu

Fred Bozzi

paru dans lundimatin#313, le 22 novembre 2021

Depuis le confinement et l’exode civil de 2020, en Bretagne comme ailleurs, la nature a été prise d’assaut. Alertés sur les conséquences écologiques de ce regain de verdure, inquiétés même par une surfréquentation des sites, les élus du pays de Saint-Brieuc ont amorcé une réflexion sur l’avenir des vallées qui dessinent le territoire, en particulier celle des mystiques Chaos du Gouët. La presse en fait large écho, et met déjà en scène les préconisations d’un architecte. Quelque chose se trame, et le lieu s’interroge…

Les pêcheurs font danser les mouches sur le cours de mes eaux, et les enfants sautent mes racines avant d’enjamber les grosses roches de granite. J’aime beaucoup. J’aime aussi la pression des pas sur mon sol, la caresse des mains sur mes arbres, et les crampons qui me grattent la terre pour faire avancer les cycles.

Autant dire que lorsque les lourds sabots me tamponnent, c’est une fête ! Les chevaux libèrent mes troncs échoués, les poissons pourront frayer en paix. Et parfois c’est un homme qui travaille avec son chien pour refaire mes chemins au printemps, histoire que les promeneurs n’avancent pas dans des herbes remplies de tiques.

Ces petites attentions, parole de lieu, je m’efforce de les rendre. J’emploie mon énergie à refaire les gens qui passent en moi. Pour peu qu’ils s’ouvrent assez, je les ressource et les vitalise. J’amplifie leur respiration, j’assouplis les corps, je diffuse les douleurs. J’embaume aussi la tristesse, et dilate les esprits.

C’est vrai que mes passants ne savent pas très bien où je commence, où j’en finis. Quand ils s’éloignent de moi, ils sentent seulement qu’une chose est passée en eux. Ils ont suivi mes courbes, emprunté mes profonds vêtements de feuilles, ils aperçoivent qu’une métamorphose s’est faite. Ils maturent alors lentement la leçon que voici :

Je ne suis pas un divertissement. Je ne suis pas une façon de se reposer du travail avant d’y retourner. Je suis une raison de vivre pour des vivants, et une belle occasion pour eux de se convier : on leur avait soufflé ma secrète adresse, ils se font une joie d’aller la porter à d’autres, comme une flamme fragile et chaleureuse.

Remplis d’une générosité nouvelle, je les vois traverser le pont une dernière fois. Au Triskell qui me sert de virage, certes, un petit regret les prend : ils savent qu’ils atteindront trop vite les routes claires et plates de la cité étendue. Mais pour se rassurer ils se disent qu’ils ne pourraient rester là, qu’ils ne peuvent que passer, et que si peu de lumière c’est surement invivable…

Ils partent donc, mais d’autres restent. Une poignée d’habitants a en effet pris racine. En aval des roches granitiques mais bien avant la mer, ils se tiennent dans le cercle de mes cimes, et vivent dans l’humidité de mes bas-fonds. L’hiver est rude, mais ils goûtent chaque année à une lente ascension vers le sens de vivre. Les petits poussent comme des champignons.

Aussi m’honorent-ils tous les jours, et je veille sur eux. Au printemps je fais piailler des volutes d’hirondelles, l’été je sublime les couleurs des colverts, le bleu des martin-pêcheurs. L’automne c’est tempête de feuilles et ballets d’écureuils, puis le chant de mes eaux refroidies les berce comme des ours. Je suis un nid, une caverne, et encensé par leurs feux de cheminées je deviens le plus beau repli du monde.

J’invite alors mes chouettes à les charmer. Et quand ils se sont tous assoupis, je m’en retourne vers la profondeur des chaos de pierre. J’en profite pour faire sentir aux oiseaux qu’ils peuvent vivre leur nuit, réveiller loutres, lièvres et lapins, voire accompagner chemin faisant la ribambelle de blaireaux, renards et vipères. Une ménagerie s’anime en moi, et c’est mon heure sacrée :

Les passants ont laissé tant d’eux-mêmes, forces de leurs corps et traces de leurs pensées, qu’il me faut certes me recomposer. Je rêve donc de toutes mes forces. Quelques neurones indigènes font collecte et, sans patron ni uniforme, rapiècent tous azimuts pour coudre un beau costume à la vie. Je rêve de toutes mes forces et, au petit matin, je sais de nouveau où j’en suis. Et c’est ma joie, ma raison de vivre. Il ne me reste plus qu’à faire quelques gammes sur mes roches, histoire de préparer la voix de mes eaux pour enchanter de nouveau les vivants.

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Aujourd’hui pourtant, je n’y arrive plus. Car après un long passage à vide (j’ai ouï-dire qu’une petite bête avait confiné leurs mondes), trop de personnes sont venues défaites. Elles s’empressaient, et je n’arrivais plus à les régénérer. Je faisais chanter mes eaux, mais elles n’écoutaient plus que leurs tumultes. J’ai même peu à peu senti que les gens ne se supportaient plus, et entendu certains hurler qu’il faudrait m’aménager.

M’aménager ? Rien que l’idée m’empêche de dormir. Je sens qu’ils vont commencer par me délimiter pour savoir où je commence, où j’en finis. Ils vont me cerner, me baliser, me sécuriser. Et puisque ce ne sera jamais assez, ils voudront me piloter. Ils vont confier des missions de service public à des techniciens, comme ils disent, me livrer à un expert qui prétendra me façonner pour orienter les gens à sa guise… et à ma place.

Parfois la vision vire au cauchemar. Je vois le prince autoriser et limiter le passage des corps en moi, et même construire des ponts idiots pour mes salamandres. Je vois des hommes dénoncer les déviants, puis construire une maison de la nature pour abriter les gendarmes qui amenderont ceux qui prennent le bout de bois que je leur tends. Je les vois édicter un absurde laissez-passer pour permettre à certains de fuir chez moi un virus zoonose.

Je sais qu’ils vont remplacer l’histoire profonde de ma sédimentation par la plate succession de leurs solutions techniques. Qu’ils vont me mettre en chantier, puis monnayer le fait de m’approcher. Au pire je deviendrai site de chasse pour les riches, offre de compensation écologique clef en main. J’ai eu vent de trop choses pour ne pas savoir qu’on saccage aujourd’hui les lieux au nom de leur préservation.

Et mes habitants dans tout ça ? Bien sûr ils vont me défendre (et je les aiderai, parole de lieu), mais on dira qu’ils s’accrochent à ce qui ne leur appartient pas, et qu’ils sont des jaloux insensibles au développement du territoire. Et les passants que je soignais ? Je crains que par mégarde ils en viennent à se divertir, et me somment de leur donner du plaisir. Qu’ils banalisent l’expérience qu’ils faisaient en moi, et ne laissent finalement plus de place à leurs pensées solennelles, à ces joies profondes que je berçais volontiers.

Quand je les entends dire qu’ils veulent se reconnecter avec la nature, je crains aussi qu’ils se laissent diriger par leur monde numérique fait de points, de zéros et de liens surabondants. Je crains qu’ils viennent en touristes vivre un séjour à leur mesure, et prétendent me recomposer en liant mes éléments au fil d’idées toutes faites. Ils les appelleront des connaissances, et les devront à des experts souverains.

Ainsi transformés en mines d’informations, porteurs d’objets nés des mines creusées dans d’autres lieux, je crois que mes passants ne seront plus jamais ces donneurs de secrets que j’aimais. Et ils ignoreront en retour l’oiseau qui nichait dans ma nuit avant de piailler sous leur fenêtre, et ils voudront éradiquer les fientes du faucon comme ils ont voulu faire taire le coq. Ils s’efforceront de me faire ressembler à l’idée qu’ils s’entêtent à avoir, ils feront de moi une image pour ne plus écouter ma parole.

M’aménager ? Valoriser mon potentiel ? Corriger mes déséquilibres ? Mais c’est moi qui me refais ! Seule la forêt fait la forêt, seule la vallée fait son aval… Je viens d’un lointain que la science ne peut instruire. J’ai vu les loups, et porté les légendes. Je suis un lieu sauvage qui se recompose chaque jour pour offrir aux vivants de quoi s’aimer.

Et s’ils me refont, avec tout leur savant aménagement du territoire, avec toute leur technique opératoire, savent-ils que je pourrais plus me refaire, moi ? Et que je ne pourrais plus les refaire, eux ? Savent-ils que je n’aurais plus de raison de vivre, et qu’au petit matin je ne saurai plus où j’en suis ? Parole de lieu : le chant inouï de mes eaux s’évanouira comme une larme dans la pluie.

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