Paris est magique

31 mars 2016

paru dans lundimatin#55, le 4 avril 2016

Nos amis de Doc du Réel viennent de nous faire parvenir ce reportage filmé à l’intérieur des manifestations pluvieuses du 31 mars à Paris contre la Loi Travail.

Nous avons également reçu ce récit de la journée de jeudi à Paris, par un lycéen partisan du mouvement.

PARIS EST MAGIQUE

Les prémices

Après les exploits des lycéens de Bergson vendredi 25, le week-end avait été plutôt tranquille. Un rassemblement avait été appelé à Ménilmontant lundi après-midi. Las, les rendez-vous annoncés sont désormais essentiellement des rendez-vous avec la police, nombreuse et mobilisée pour ces moments de lutte, occasion idéale pour roder son dispositif favori : la nasse. 40 personnes se font encercler avant même l’heure du rassemblement, insulter, contrôler – les flics ont des listes de noms, et cherchent des gens. Ils ne les trouvent pas. Après une longue attente, tout le monde est relâché et le rassemblement dispersé.
Profitons de cette déconfiture pour rappeler à tout le monde de ne jamais descendre à la station de métro indiquée par l’appel ; mieux vaut sortir une station avant et finir à pied, histoire de pouvoir rebrousser chemin si les personnes dépositaires de l’autorité publique sont déjà bien déployées.
Mardi et mercredi, les AG se tiennent, un peu partout. Le mot d’ordre est : jeudi, on prend la tête, pour de bon cette fois. la coordination nationale propose sa nouvelle action spectaculaire de la semaine : une espèce de récitation burlesque et « festive » devant le siège du MEDEF, ceinturé d’un cordon de flics blasés.

Jeudi matin

1Le matin appartient aux lycéens. Le nombre de lycées bloqués a doublé depuis la dernière semaine. A 11H, deux mille lycéens se rassemblent place de la Nation. Il pleut. SUD-RATP a appelé : trente cheminots sont là pour protéger les lycéens. Il faut réussir à atteindre la place d’Italie, ensemble, soit par Bastille, et la rue du Faubourg Saint-Antoine, soit par la Gare de Lyon, et le boulevard Diderot. Vu la tension de la semaine dernière, on tente de passer par Bastille, moins propice à la nasse policière que les alentours de la Gare de Lyon. Avant même que la manif commence, des lycéens du NPA et de la FIDL, crient dans des mégaphones « au métro, au métro » ; ils appellent à partir de Nation en métro pour aller rejoindre le cortège des étudiants de Tolbiac. Quand on leur demande un peu plus précisément pourquoi ils essaient de trainer une partie des gens dans le métro plutot que de les laisser prendre la rue, ils finissent par avouer clairement vouloir dissocier le cortège, pour isoler les prétendus « casseurs » lycéens – en fait, l’ensemble des gens non encartés qui ne se laissent pas guider par les sonos de ces endives. Leur petite manipulation vite balayée, le cortège s’élance, avec plusieurs centaines de personnes masquées, des fumis et des pétards. Il pleut toujours ; beaucoup de K-Way.

Les flics barrent la rue du Faubourg Saint-Antoine ; ça sera donc Diderot, avec au bout le piège de la Gare de Lyon. Depuis la dernière manif, on sent que les experts tactiques du ministère de l’Intérieur n’ont pas chômé. Ils se déploient vite, tentent d’encercler la manif, formant autour d’elle une sorte de nasse mobile, avec devant la tête du cortège des lignes de flics au contact qui reculent, et encaissent les insultes en nous regardant. Les baqueux sont là ; ils ont faim, mais ne font pas grand-chose. Les échauffourées partent bien vite ; œufs, bouteilles et extincteurs de peinture ; pierres et pavés ; bâtons, pancartes et drapeaux. Les choses sont confuses. Chaque intersection oblige les flics à courir sur les côtés pour barrer les rues, ils vont dans un sens, puis dans l’autre, ils gazent, ce qui accroît le chaos et manque de couper le cortège. Celui-ci pourtant se reconstitue ; on tient malgré tout, et toujours sous la pluie, on arrive devant la Gare de Lyon. Il y a des barrières partout, des abribus énormes qui fendent le cortège, des tunnels, des ponts, et surtout l’esplanade de la Gare. On tente de l’envahir ; les flics nous attendent, encerclent les gens, les poussent à devoir rejoindre la route en sautant un parapet de deux mètres. On s’aide tous à franchir l’obstacle, à revenir ensemble. On continue ; le caillassage continue, parfois avec des tirs amis (avancez vous pour tirer bordel). Les flics gazent encore, au moment où nous arrivons en vue du fleuve. On les pousse, on avance, et on se retrouve sur le pont d’Austerlitz, massés, tassés, enfin libres sur les côtés, avec devant nous une ligne de flics qui n’en mènent pas large. Certains marchent seuls devant les banderoles, lancent des pierres, les ramassent, les lancent à nouveau. D’autres hurlent « Ahou, ahou, ahou », et on charge, plusieurs fois. On les pousse, on les tape, on les insulte, on chante, on avance. Les CRS commencent à faire rouler leurs grenades de désencerclement sous nos banderoles, pour qu’elles explosent dans les jambes des gens. Beaucoup de blessés. Mais le cortège est courageux. Les blessés sont soignés en marchant, pour ceux qui le peuvent encore, et on avance encore, après cette longue marche tendue. Certains parlent déjà en rigolant de la « Bataille d’Austerlitz ».
Au bout d’un moment, toujours sous les projectiles, les flics s’écartent. On remonte le boulevard de l’Hopital ; les SO sont autour des camions, les saucisses grillent, et on traverse le cortège syndical en formation Les sonos du NPA crachent l’Internationale, et il pleut toujours.

Jeudi après-midi

Les organisations étudiantes avaient prévu de prendre la tête du cortège ; elles le font, mais lentement le service d’ordre syndical parvient à les avaler, à les faire passer sur les côtés pour rentrer dans le rang. Elles le font. Mais, cette fois-ci, beaucoup de gens, étudiants, lycéens de Paris et de banlieue, syndiqués, déters, cheminots, Goodyear, passent d’eux-mêmes devant le SO et s’élancent pour refaire à l’envers la manif du matin. Les banderoles et les mégaphones sont restées derrière, mais les gens sont là. Et, pour la première fois depuis le début du mouvement, la tête de cortège de la manifestation officielle est composée de 3000 personnes qui n’ont rien à voir avec une quelconque organisation commune, qui n’ont pas de leader-chanteur, qui ne sont pas là pour faire une jolie photo en une de l’Humanité. Elles sont là pour la colère. D’un bout à l’autre de la manifestation, la tension ne redescend jamais ; si les affrontements sont moins soutenus que le matin, il y a toujours quelques projectiles qui volent, sur un fond permanent de « tout le monde déteste la police ». Quand les lignes de CRS qui reculent à 1 mètres de nous mettent un coup de gazeuze, on se reforme et et on avance de plus belle ; on retraverse le pont dans la tension, on repasse devant la Gare de Lyon ; et en trois endroits différents du cortège, des affrontements éclatent, même derrière le SO. Il est difficile de faire un récit ordonné de l’heure qui a suivi. Mais, toujours sous la pluie, très nombreux à être masqués, l’avant du cortège n’a pas cessé de harceler les CRS, qui n’ont eux-même pas cessé de gazer, parfois de charger, tout en restant incroyablement près du cortège. Un groupe de baqueux se fait chasser du trottoir par une charge spontanée ; des banques sont attaquées, et la situation devient de plus en plus incontrôlable. Mais la tête du cortège est courageuse, et se tient, malgré les tentatives de dissociation. Les syndicats sont alors complètement dépassés, pour ne pas dire absent. Effectivement, El Khomri l’a dit : il n’y a pas de front syndical uni en ce jour du 31 mars. Alors il faut bien le remplacer par autre chose, de beaucoup plus intéressant : un front étrange des gens énervés, des Goodyear qui font des 1 contre 1 avec les flics, des cheminots qui font bloc devant les charges, lycéennes caillasseuses et étudiants qui se tiennent, musiciens qui rythment les chants contre le gouvernement.
A l’arrivée à Nation, l’ambiance se tend encore, une poubelle renversée fournit la possibilité d’une salve sérieuse ; les flics balancent une dizaine de grenades de désencerclement dans la foule composite, blessant gravement un vieil homme au genou. Le cortège arrive tout de même entier à Nation, sous une pluie qui n’a pas cessé. La place est nassée, et les flics paraissent aussi innombrables que les pavés de la place. On est trempés, épuisés. Un camion sono fait des tours de place, animé par un rappeur conscient. On se disperse pour reprendre des forces avant la Nuit Debout.

Au bout de cette journée, un constat simple : c’est la plus belle journée depuis le 9 mars, et il n’a pas cessé de pleuvoir. Un temps nuageux nous aurait donné le commissariat du 13e ; le soleil, Solférino. Les syndicats ont été inexistants, les flics, nombreux, et les manifestants, déterminés.

Jeudi soir

Nuit debout. Pas mal de gens, une AG difficile à suivre tant elle est décousue (mais joyeuse), de la bouffe, des gens, des gens, des gens. On se perd un peu dans la foule, on discute, on boit. L’AG finie, on continue, jusque tard dans la nuit. Des gens regardent Merci patron. Peu de gens restent pour dormir, et les flics évacuent la place à 5h du mat.

Vendredi matin

On remet ça. Manif lycéenne, Nation-République. 1000 personnes. Il fait beau. On prend la rue du Faubourg Saint-Antoine, et la nasse mobile s’abat immédiatement sur nous. Des bons coups de gazeuse à main mettent les choses au clair : les flics veulent qu’on avance avec 10 camions devant, 10 camions derrière, et des lignes de CRS tout autour de nous. Et ça n’est pas négociable. Alors, on s’élance, un peu fatigués, mais amusés par les jets d’oeufs ininterrompus d’un bout à l’autre du parcours, qui rythment une marche complètement verrouillée. Les flics filment à mort le cortège, sous tous les angles. On passe devant les ouvriers qui réinstallent les vitres d’une banque pétée à la dernière manif. Ca fait bizarre.
A l’arrivée à République, on nous acclame des balcons – on nous filme, aussi. Des lycéens renversent une poubelle pleine de verre ; une salve de bouteilles part. Les CRS, avant de s’écarter pour nous pousser vers le métro, rentrent dans le tas. Gazeuses, coups de boucliers, matraques : ça charge l’avant du cortège. Une lycéenne à l’hôpital. Le message est clair : les flics tenteront de verrouiller toutes les prochaines manifestations lycéennes, et ils y mettront les moyens. L’enjeu, dès mardi, sera donc de parvenir à déjouer ce dispositif d’encadrement mobile qui sert à éponger nos chants et nos projectiles, et à nous garder sagement sur un parcours imposé.

Les suites

Vendredi soir, retour à République. Certains tentent d’organiser un concert, mais le matériel manque. Ce sera pour le lendemain. La commission Action de la Nuit Debout propose une ZAD d’un mois, ainsi que l’organisation d’autoréductions pour approvisionner la place (où la police interdit d’apporter de la bouffe). S’ensuit une discussion décousue, où l’on s’entend moins que dans les milles petites conversations qui fourmillent tranquillement « en marge » de l’AG. Cette nuit encore, les flics vident la place à 5h.

Le lendemain cette fois-ci, un open mic et un set d’électro se tiennent en plus de l’AG. Il pleut, mais les gens sont nombreux sur la place. La nuit, après avoir repoussé une minable attaque de fafs protégés par la police, les occupants de la place discutent jusqu’au bout de la nuit, sans que les flics ne les évacuent.

La place reste occupée.

Nous nous verrons mardi matin, à 11H à Nation.

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