1. Le Hamas a une part d’autonomie dans sa constitution, une part seulement. Il n’est pas que le jouet de l’Iran, ni même celui marionnette qu’Israël pensait pouvoir manipuler à sa guise, ce jouet qui lui a pété dans les pattes (inutile de revenir sur ce que Catherine Hass a elle-même rappelé du soutien de Netanyahou à la création du Hamas afin de torpiller la venue d’un État palestinien en torpillant son unité politique représentative et dressant Hamas contre OLP). Ni complètement autonome, ni Golem donc. Quant à la séquence historique qui vit la création du Hamas, lire Jean-Pierre Fillu. Le Hamas est bien aussi une émanation de la société palestinienne. Le crime de guerre du 7 octobre fut une violence faite d’abord aux israéliens, mais il n’est pas prouvé que la violence en retour du génocide fut désirée par l’organisation pour démontrer jusqu’où peut aller la fureur de l’ennemi et bénéficier de cette aura de vérité politique. Ce point est important car on doit être attentif à la façon dont Bartov envisage le fascisme en Israël : « Il me semble en effet qu’il y a une transition vers une société fasciste, laquelle postule que si la vie du peuple juif est précieuse, d’autres choses le sont d’avantage. Une partie de ce discours est issue de groupes religieux messianiques au cœur du mouvement des colons. Ce refus du sauvetage des otages n’est pas simplement tactique, car il correspond à une vision religieuse du monde où l’intérêt d’Israël prime sur la vie des individus ». Le fascisme n’est pas seulement le crime de guerre tuant en masse des civils « ennemis », mais aussi l’indifférence au sacrifice de sa propre population au nom d’un intérêt supérieur, une forme de « viva la muerte ». Relevons alors que dans leurs témoignages (présentés dans le livre de Catherine Hass), ni Fareed Taamallah, ni Rami F. Salameh, tous deux de Ramallah, ni Sulaiman Khatib, arabe israélien né à Jérusalem, ne dressent cette accusation à l’intention du Hamas. L’ont-ils dit hors entretien retranscrit, car nous n’avons que des extraits de leurs témoignages ?
N’est-il pas par ailleurs trop facile, si facile d’attribuer au Hamas la cause d’une complexion très singulière de la psyché israélienne décrite par Bartov, ce qu’il ne fait pas lui-même ? Ce revirement des pilotes d’avion qui, dès l’amorce du mouvement de contestation de 2023 contre le coup d’État judicaire du gouvernement Netanyahou, proférèrent la menace de refuser de se porter volontaires pour voler, mais qui « à la minute où le 7 octobre a commencé, (…) ont sauté dans leurs avions et bombardé Gaza sans le moindre problème ». Ou ces intellectuels qui signèrent la pétition The elephant in the room, qui dénonce la réforme judiciaire parce qu’en outre entraînant directement une aggravation du sort de la population palestinienne des territoires occupés, et qui le 7 octobre « ont de nouveau basculé dans la position par défaut voulant que nous soyons face à une menace existentielle, elle-même lue au filtre de la Shoah ». Ou encore ce grand écrivain Amos Oz qui dit « Personnellement une partie de moi est pour ‘La paix maintenant’, dont j’ai été l’un des membres fondateurs », et en même temps « Une autre partie de moi est Goush Emounim car c’est le bloc des fidèles » (en note, Goush Emounim est présenté comme « un mouvement politique israélien fondamentaliste et messianique d’extrême droite militant pour l’expansion des colonies en Cisjordanie et à Gaza. Créé après la guerre des six jours (1967), il est officialisé en 1974 en tant qu’organisation »)
Il fut encore relevé qu’Israël savait que des préparatifs à… quelque chose avaient lieu le long de la bordure de sécurité à Gaza, mais que l’état-major de l’armée voulait ignorer ou ne croyait pas à une attaque imminente et surtout pas de cette ampleur [1]. De la maîtrise relative de cet État qui pense tout maîtriser et qui, une fois la guerre terminée (quand ?), obligera le gouvernement à « rendre des comptes sur les failles du renseignement israélien », comme on dit en langage journalistique. Défendre la thèse que le Hamas voulait profiter du carnage en retour à Gaza, c’est comme affirmer que cette ignorance délibérée de l’état-major israélien de ce qui couvait serait une volonté de laisser faire le massacre pour détenir lui aussi les clés de la vérité du récit, et ensuite profiter de l’aubaine et déclencher le feu de l’enfer à Gaza. Qui serait alors pris au piège de qui ? Laissons ces scénarios aux amateurs de complot.
Déjà au début des années 90, Edward Saïd écrivait à propos du Hamas : « L’émergence du Hamas et du Jihad islamique ne peut se comprendre en dehors du sentiment de l’injustice subie. Les missions suicide, les attentats à l’explosif et les slogans provocateurs sont essentiellement des actes de défi, une façon de refuser aussi bien l’occupation israélienne que la collaboration palestinienne. Quels que soient les sentiments que les méthodes du Hamas inspirent à des gens comme moi, attachés à la laïcité, il n’en demeure pas moins qu’il représente aux yeux d’un bon nombre de Palestiniens une révolte courageuse face à l’humiliation. La bonne réponse au terrorisme c’est la justice et non la répression » (Israël, Palestine – l’égalité ou rien).
2. La petite pointe d’ironie envers Ivan Segré (mes excuses auprès de lui pour avoir écrit Yvan dans mon premier texte), sur la question du sionisme, ne vise pas le fait qu’il cherche depuis toujours à sauver l’autre sionisme, celui pacifique et pour l’égalité de Martin Buber notamment, mais qu’il éprouve le besoin de le distinguer du sionisme-idéologie de l’État juif alors que cette distinction est clairement énoncée par Omer Bartov : « On a tendance dans les milieux universitaires à ne présenter le sionisme que sous l’angle d’un colonialisme où Israël ne serait qu’un avant-poste de l’occident. C’est vrai mais l’on ne comprend pas bien la trajectoire historique du sionisme avec cette seule grille de lecture. Le sionisme, au départ, est un mouvement de libération nationale/ Pinsker, Herzl,… ». Bartov décrit ensuite comment le fondement de la démarche – « ne plus considérer les Juifs uniquement en tant que peuple mais en tant que nation »- amène les dirigeants sionistes à négocier avec les grandes puissances pour obtenir un territoire, etc. Il mentionne également, à un autre moment de l’entretien, que Pinsker était opposé à l’idée d’un refuge pour les juifs en Palestine « car il pressentait la difficulté d’établir un territoire juif autonome en Terre sainte ». Pinsker envisageait une autre option, pas en Bavière, mais sur un territoire en Amérique du Nord, il ne fut guère entendu que par les juifs de l’est de l’Europe, d’après d’autres sources.
Omer Bartov décrit d’ailleurs une évolution qui, s’il y a deux sionismes depuis toujours - l’un émancipateur des juifs et l’autre idéologie d’État, signe le devenir du premier vers le second. Depuis 1948, « le sionisme devient progressivement une idéologie qui vise à créer un État juif et démocratique, l’accent étant toujours mis sur le premier terme (…) D’un mouvement de libération d’un peuple soumis et opprimé qui demandait des droits comme d’autres avant lui, le sionisme devient l’idéologie d’un État insistant sur le fait que seul son propre groupe ethnique a un droit sur le territoire (…) Le sionisme devient alors quelque chose de complètement différent de ce qu’il était ». Il fut bien un temps où des militants sionistes défendaient le principe de l’égalité complète entre Arabes et Juifs vivant en Palestine. Ce fut le cas, dans les années 1920-1930, par exemple du mouvement Brit Shalom ou Alliance pour la Paix, lequel se battait avec acharnement pour la constitution d’un État binational : il s’agissait, pour ses partisans, de « parvenir à un accord entre Juifs et Arabes sur la forme de leurs relations sociales en Palestine, sur base de l’égalité absolue des deux peuples culturellement autonomes ». Mais dès le début des années 1940, Brit Shalom avait définitivement perdu son combat. Est-il plus juste alors de parler d’un devenir ou d’une défaite ?
Le problème est bien celui de ce devenir décrit par Bartov : les palestiniens n’ont connu depuis 1948 qu’un seul sionisme, celui idéologique des fondateurs de l’État juif. Il est bon de leur rappeler aujourd’hui qu’il en existe un autre, en faveur du maintien du peuple juif sur la terre d’Israël, et que ce sionisme-là est de leur côté, l’a toujours été, qu’il contribue de son côté à politiquement « ôter à la haine son éternité », notamment en prônant la stricte égalité des droits entre les deux peuples dont le droit au retour. Mais cette solidarité précieuse n’augure encore rien du sort à réserver aux colonies en Cisjordanie, de la recomposition d’une terre palestinienne enchaînée cette fois pour le meilleur à la terre israélienne, ni même avant toute chose de la reconnaissance et de la réparation du tort infligé en 1948. « Quant à vous (sionistes de l’État juif, c’est moi qui précise), tant que vous n’aurez pas réparé Deir Yassine, vous n’aurez jamais la paix », Mabny Lil-Majhoul [Voir Haïr la Palestine]].
3. Les grands-parents sionistes de Chen Alon. Compte tenu précisément de ces deux sionismes, l’un de l’égalité stricte entre arabes et juifs, l’autre de l’hégémonie de l’État juif, je me demandais si ses grands-parents partaient informés de ces deux tendances et de ce qui les attendait en Palestine. Et quelle fut leur réaction une fois arrivés là-bas ? Car l’introduction de Chen Alon referme en deux mots la grande Histoire sur ce fait : ils ont fui l’Europe en tant que sionistes, et la Palestine les a sauvés. C’est évidemment l’essentiel, et nul procès suspicieux ne peut décemment permettre de douter de cela. Une documentation déjà abondante contient des récits d’émigrants européens juifs allemands surtout, arrivés en Palestine dans les années 1930, et relate les premières rencontres entre ces émigrants, les Yekkes, et les arabes. Là réside ma curiosité [2].
4. Le souci de Segré est donc de prévenir, comme je le disais, la morsure de l’anti-sionisme/pointe avancée de l’Occident, qui serait à l’affût de la moindre occasion – par exemple ce que dit Bartov du nécessaire abandon à terme du sionisme comme idéologie d’État- pour en conclure à la disparition pure et simple du sionisme légitimée par un intellectuel juif, ouvrant ainsi la voie à la revendication d’un seul État en Palestine mais de configuration arabe. Or de plus en plus, y compris en France dans l’extrême gauche anti-impérialiste, l’égalité de droits entre les deux peuples est de mise, voir par exemple l’analyse du NPA concernant la solution à un État, encore tâtonnante mais sur la voie :
« … cette solution n’est viable que s’il s’agit d’un État pour toutes ses habitantes, et pas seulement celui d’un groupe ethno-racial dominant. On parle donc d’un État démocratique avec les mêmes droits garantis pour tout le monde : une personne égale une voix ; avoir des élections, des partis, une Constitution (Israël n’a pas de Constitution) qui autoriserait et garantirait évidemment le droit de pratiquer sa religion dans la paix et qui punirait de manière très forte l’antisémitisme et le racisme, etc. Un État avec des frontières (Israël n’a pas de frontières). Un État sans apartheid, sans droit différencié selon l’appartenance ethnoreligieuse.
Une telle solution nécessite évidemment de se poser la question du partage du pouvoir. Elle signifie, de fait, la fin de la colonisation et du statut de colon. Elle pose aussi la question du partage des ressources : terre et eau (…) Elle impliquerait que la fin du statut dominant des juifs se pose de manière accrue dans la société israélienne. Devenir un État du Moyen-Orient et ne plus être une extension de l’Occident est évidemment voué à « décevoir » des milliers, si ce n’est des millions, de personnes qui habitent actuellement en Israël. La « solution » à un seul État pose aussi la question des réparations et de la justice. L’Afrique du Sud avait résolu ce problème par une vague d’amnisties et par la création d’une commission « vérité et réconciliation » pour les crimes commis pendant l’apartheid. Il n’y aura pas de paix tant que cette justice-là n’aura pas eu lieu également pour les Palestiniennes.
Cette solution est donc extrêmement difficile à envisager, mais c’est ce dont parlent les Palestiniennes sous le slogan « Palestine de la mer au Jourdain ». Côté juif, c’est renoncer à un État juif avec le risque d’être minoritaires dans leur pays. C’est renoncer au sionisme et à un foyer national exclusivement juif. Même si on peut tout à fait imaginer plein de garanties constitutionnelles à l’existence des juifs dans cet État et certains parlent d’un droit au retour des juifs au même titre qu’un droit au retour des Palestiniennes. Plusieurs générations de militantes solidaires de la cause palestinienne ainsi que plusieurs organisations de droits humains défendent cette solution, avec différentes nuances : un État laïc, un État binational, etc. »
5. Certes ce n’est pas la position du Hamas. La déclaration de Mohamed Ben Deïf, chef de la branche militaire du Hamas, du 7 octobre, est bien un appel au djihad et à la résistance islamique adressé à tous les pays arabes - le Déluge al-Aqsa. Ce discours est totalement irréel et anachronique, comme la suite l’a prouvé ; aucun pays arabe, sauf quelques effets de gueule dans les discours suivis d’aucun effet, n’a levé ni ne lève le petit doigt pour venir en aide aux palestiniens, d’une manière ou d’autre autre, militairement ou en accueillant des palestiniens cherchant refuge. C’est un rêve de réveil de la Ligue arabe qui montre que soit Mohamed Deïf était complètement coupé de la réalité du monde arabe environnant, ce qui est peu probable, soit il lança un appel suicidaire et désespéré mais néanmoins et d’autant plus criminel dans ses effets, comme un appel à « la Der des ders », selon la formule de Hass.
D’autre part, la nouvelle charte du Hamas de 2017 ne peut être tout à fait interprétée dans le sens d’une reconquête intégrale du territoire de la Palestine de la mer au Jourdain en faveur d’un État arabe unique, car elle est contradictoire. Voici comment l’analyse Rashid Khalidi dans la postface de son livre 100 ans de guerre contre la Palestine… :
« Leurs objectifs stratégiques à long terme sont beaucoup moins faciles à appréhender. Le Hamas a exprimé, à plusieurs reprises par le passé, sa disposition à accepter un État palestinien aux côtés d’Israël ; ainsi comme dans la déclaration de principes de 2017, il considérait ‘la création d’un État palestinien entièrement souverain et indépendant, avec Jérusalem comme capitale, selon les lignes du 4 juin 1967, et le retour des réfugiés et des personnes déplacées de leur foyer d’origine, dont ils ont été expulsés, comme une solution bénéficiant d’un consensus national’. Mais dans cette même déclaration, le Hamas appelait à la ‘libération pleine et entière de la Palestine, de la rivière à la mer’, et refusait obstinément de reconnaître la légitimité d’Israël et de renoncer à la violence. Depuis octobre 2023, ces deux tendances se manifestent dans les déclarations contradictoires des différents dirigeants du Hamas et dans leurs volontés passées et présentes de s’allier à l’OLP et à d’autres factions politiques palestiniennes ou, au contraire, de les considérer comme des forces rivales à supplanter ».
On peut en déduire que le Hamas est politiquement en pleine déroute, en plus d’être militairement très affaibli. Une relève s’élèvera-t-elle de la société civile palestinienne ? Les témoignages recueillis par Hass et ses amis anthropologues peuvent le laisser espérer. L’injonction à l’égalité du droit au retour entre juifs et palestiniens est sans doute déterminante, mais elle ne peut être le fruit d’une décision abstraite. Le droit au retour, égal pour les palestiniens réfugiés et les juifs du monde entier, implique aussi l’égalité du point de vue de la souveraineté territoriale. Le droit au retour des Palestiniens dépend essentiellement de la validité d’un territoire qui à la fois se relève de ses ruines à Gaza et n’est plus occupé par les colonies de peuplement en Cisjordanie. Quelle garantie ont-ils qu’un accord surviendra enfin en faveur de cet avenir ? Tandis qu’Israël devrait « rapatrier » non plus seulement 8000 colons comme ce fut le cas à Gaza en 2005 sous l’ordre de Sharon (pour mieux coloniser la Cisjordanie ensuite), mais 1 million implanté en Cisjordanie (le récit comme les images de l’évacuation de Gaza en 2005 ont montré la pathétique résistance des colons israéliens à l’armée qui venait les déloger). C’est dans cette globalité que la question se pose en effet, et je suis loin d’être le premier à le dire : il n’y a pas de solution partielle au conflit, mais une solution globale. Si l’on est d’accord qu’une paix qui entérinerait le statu quo actuel serait un ferment de guerre future, n’est pas une paix du tout mais une entourloupe de tous les dangers : soit « le plan de paix de Trump ». Quant à revenir à une politique de quotas, comme sous le mandat britannique, qui le souhaite ?
Oui, je crois que les puissances qui ont accordé à Israël un soutien inconditionnel dans sa guerre à Gaza verraient d’un œil pour le moins affolé le déclenchement d’une guerre civile entre israéliens, provoquée par le démantèlement des colonies en Cisjordanie. De fait, une violence de plus, engendrée par la violence.
6. « Les Palestiniens sont politiquement fragmentés, ce qui est un désastre », dit Rami F. Salameh dans son témoignage. En effet, et la violence du 7 octobre est aussi le produit de cette fragmentation. Remarquons que Khalidi, avec son livre, poursuit l’écriture du récit palestinien, mais c’est dans sa postface, son analyse du 7 octobre, une histoire au présent, la plus difficile, plus un matériau pour l’Histoire ultérieure, qui contribuerait à cette Histoire irréconciliable avec celle écrite par la version juive sioniste de l’Histoire d’Israël, selon les termes de Darwich, cités par Hass. Celle-ci pose très bien le problème qui en découle : « L’historicité politique de la séquence ouverte en 1948 est donc constituée d’un ensemble de dates, de faits, d’évènements, de réalités, d’acteurs, dont la reconnaissance comme la nomination ouvrent pour Darwich à un ensemble de questions si disputées qu’il est préférable, dans une perspective de paix, de les mettre de côté. Est-ce pour cette raison que, depuis plus d’un an, l’État d’Israël, à l’instar du nihilisme du Hamas, radicalise la proposition inverse : mettre au centre son Histoire, en tant que déni de l’Histoire de l’Autre, de façon à ne s’entendre sur absolument rien ? ».
Je ne pense pas du tout que c’est ce que fait Khalidi dans sa postface. Au contraire, il propose une lecture ouverte de la séquence récente à partir d’un regard critique au présent, mais qui ne peut s’abstraire tout à fait du siècle de guerre qui a précédé, et qu’il segmente dans son sommaire en chapitres intitulés : « La première déclaration de guerre, 1917-1939 ; La deuxième déclaration de guerre, 1947-1948 ; … (jusqu’à) La sixième déclaration de guerre, 2000-2015 ». Nommant les segments ainsi, il assume complètement la poursuite de l’Histoire palestinienne mais non partisane de la Palestine, en historien qui soutient de manière très éclairée la controverse historienne, pas en tant que militant (même s’il fut occasionnellement sollicité en tant que conseiller chercheur lors de négociations diverses, dont les accords de Madrid). Il poursuit une approche voisine de celle d’Edward Saïd lorsque ce dernier écrivait lui aussi sur l’Histoire (dans la Revue d’études palestiniennes, ou d’autres ouvrages dont « Israël-Palestine. L’égalité ou rien »,…), bien qu’il fut enseignant en littérature. L’un des intérêts majeurs de sa recherche est d’insister et de démontrer à quel point Israël n’a jamais agi seul tout au long de l’histoire de sa constitution, et comment les grandes puissances, Angleterre d’abord Amérique ensuite, puis Europe ont été toujours parties prenantes des tenants et aboutissants de l’implantation de l’État israélien en Palestine et de son développement, de même les rapports entre la Palestine convoitée et les pays arabes voisins qui en firent un temps leur Cause pour une annexion ou main mise, avant de l’abandonner définitivement. Au point que la situation actuelle ne peut se résoudre à une pure arithmétique de souveraineté entre « les deux parties ». Dans quel cadre un protocole de négociations peut-il s’affranchir de la realpolitik des puissances vampiriques qui traditionnellement les chapeautent à des fins tout autres ?
C’est ce rapport entre histoire au présent, qu’il faut peut-être mieux nommer chronique du temps présent, à l’Histoire passée qu’il importe d’interroger, de sorte que l’Histoire de chaque camp ne devienne pas l’étendard sanglant de la Cause, et pour laisser place en effet à une troisième Histoire ouvrant une séquence de paix.
7. Sur la position de Judith Butler, il y aurait un long chapitre à écrire, dont je ne livre délibérément pour l’instant que les matériaux. Ce n’est en effet qu’une contradiction apparente qu’elle présente en disant d’un côté « je condamne la violence du 7 octobre » et de l’autre « il est plus correct de nommer le 7 octobre comme résistance armée ». Il s’agit bien pour elle d’ouvrir la question de la résistance armée à l’oppresseur colonial, dans des circonstances d’isolement extrême de la Palestine, à l’heure où le diapason mondial de la période fut donné par Biden quelques temps auparavant : « ça n’a jamais été aussi calme dans les territoires occupés ». Au rapport entre violence et résistance armée, il faut ajouter celui entre vengeance et cruauté, que je suggère en fin d’article, dégagé de notre propension d’Occidentaux à juger et condamner avant de penser. Il faudrait en passer notamment par Fanon et l’affect des colonisés, et le parcours de Mandela et de l’ANC en Afrique du Sud que Hass trouve exemplaire à bien des égards pour une issue non-violente et négociée à l’apartheid, et d’autres indices encore.
À noter d’emblée que Mandela et l’ANC étaient dans une situation internationale très différente, et n’avaient pas pour ennemi Israël. De fait, comme l’indique Hass, l’ANC n’a pas désarmé sa branche armée le MK avant 1994. De plus la pression internationale se fit de plus en plus forte sur le gouvernement afrikaner tout durant la captivité de Mandela pour faire cesser l’apartheid. Sa rencontre avec le président Botha a été le premier signe d’une victoire, Botha venait négocier sa libération conditionnelle contre le renoncement à la lutte armée. Ce que Mandela refusa. Mais c’est surtout De Klerk, le successeur de celui-ci, qui libéra Mandela et 7 autres dirigeants de l’ANC en même temps qu’il leva l’interdiction de l’organisation.
La MK branche armée de l’ANC agit de 1961 à 1991, et commit nombre de sabotages ciblés (établissements publics et militaires) et des attentats à la bombe tuant des civils. Mandela, qui fut arrêté dès 1962 et purgea 27 années de prison, écrit au moment de la fondation du MK : « On donna des instructions strictes aux membres du MK : nous n’acceptions aucune perte de vies humaines. Mais, si le sabotage ne produisait pas les effets escomptés, nous étions prêts à passer à l’étape suivante : la guerre de guérilla et le terrorisme » (Un long chemin vers la liberté, Nelson Mandela). Le 16 décembre 1961, des bombes artisanales explosèrent dans des centrales électriques et des bureaux du gouvernement de Johannesburg, Port Elizabeth et Durban. À l’heure des explosions, des milliers de tracts du MK furent distribués : « … Dans la vie de toute nation, il vient un moment où il ne reste que deux choix : se soumettre ou combattre. Ce moment est arrivé en Afrique du Sud. Nous ne nous soumettons pas et nous n’avons pas d’autre choix que de répondre par tous les moyens en notre pouvoir pour défendre notre peuple, notre avenir et notre liberté (…) Nous espérons que le gouvernement et ses partisans reprendront leurs esprits avant qu’il soit trop tard afin qu’on change de gouvernement et de politique pour que les choses n’atteignent pas le stade désespéré de la guerre civile » (ibid).
Le jour de sa libération, le11 février 1990, Nelson Mandela fait un discours depuis le balcon de l’hôtel de ville du Cap. Il y déclare son engagement pour la paix et la réconciliation avec la minorité blanche du pays, mais annonce clairement que la lutte armée de l’ANC n’est pas terminée :
« Notre recours à la lutte armée en 1960 avec la formation de l’aile militaire de l’ANC était purement une action défensive contre la violence de l’apartheid. Les facteurs qui ont rendu nécessaire la lutte armée existent toujours aujourd’hui. Nous n’avons aucune option à part continuer. Nous espérons qu’un climat propice à une solution négociée existera bientôt, ce qui rendra inutile la lutte armée ».
Un tel discours à présent tenu par quiconque dans les territoires occupés de Palestine serait jugé irrecevable. Si l’on tient à personnifier la lutte, (ce qui n’est peut-être pas le meilleur angle d’approche), on se demandera : où trouver un Mandela aujourd’hui ? Mais encore : où trouver le De Klerk israélien ?
8. Concernant la vengeance, voici un extrait d’un article de Amira Hass, cité par Hamza Esmili, l’un des collaborateurs de Catherine Hass pour le recueil des témoignages de son livre :
« Le monde s’est soudainement retourné, et le cauchemar quotidien des Palestiniens a brisé la façade de normalité qui a caractérisé la vie israélienne pendant des décennies. Le Hamas l’a écrasé au moyen de l’opération-surprise qu’il a lancée, démontrant ainsi son ingéniosité militaire et sa capacité à élaborer des plans, à les garder secrets et à utiliser des tactiques de diversion. Ses agents ont fait preuve de créativité en utilisant diverses méthodes pour percer les murs de la plus grande prison du monde, où Israël a entassé deux millions d’êtres humains. Ses hommes armés se sont lancés dans cette campagne en étant prêts à sacrifier leur vie, sachant très bien qu’ils avaient de bonnes chances d’être tués. Certains d’entre eux ont assassiné des centaines de civils israéliens dans ce qui semblait être des orgies de vengeance, que leurs commandants n’ont pas jugé judicieux d’empêcher, ne serait-ce que pour des raisons tactiques. Trois jours plus tard, l’ampleur de ces actes de rage palestinienne se dévoile encore. »
Je rappelle également la fin du témoignage de Fareed Taamallah :
« Aujourd’hui, ce sont les enfants et les frères des tués de 2014 qui ont mené les opérations du 7 octobre (…) il y a maintenant une nouvelle génération qui a vu, entendu et vécu toures ces atrocités israéliennes, et elle ne restera pas les bras croisés demain. Je dis ce que je dis avec regret et amertume. Cela ne réjouit ni n’enchante personne. Je veux que mon peuple vive en paix, et je souhaite que le monde entier vive en paix. Mais ils sèment la haine et la rancune chez nos enfants. Malheureusement, la situation dans laquelle nous nous trouvons implique qu’ils nous tuent et que nous les tuions. Cette situation ne se terminera que par une solution : les Palestiniens doivent obtenir leurs droits ».
9. « Terres désenchaînées donc pour moi, de sorte que l’une ne porte plus le boulet de l’autre, éternellement. De sorte que la terre libérée dans son ensemble ne soit plus enchaînée à cette tragique séparation que seule la guerre déchaînée totale renforce dans son être pour la mort ». Le boulet concerne l’une et l’autre des deux terres, et non une seule. La terre libérée dans son ensemble : dans la perspective d’un seul État ou État binational, la Palestine libérée de la colonisation, et Israël libéré de son État juif, une seule et même terre libérée, partagée sans partition.
10. Un point sur lequel je ne suis pas entièrement d’accord avec Catherine Hass. Oui, « l’État d’Israël et le Hamas sont donc ici des jumeaux politiques et criminels : la politique de l’un arme celle de l’autre et vice-versa (…) C’est même de leur négation réciproque qu’est née l’alliance Netanyahou-Hamas ». Mais il n’y a pas identité de leur principe. Hass fait dire à l’Israélien comme au Palestinien : « Je te tue car tu n’as pas à être là, tu ne dois pas être là, quand bien même tu y es, tu y vis, tu es dans ton pays ». Or le Palestinien ne dit pas cela, mais plutôt : « je te tue parce que ce que tu nommes ton pays s’est fondé sur la négation de ce qui faisait le mien, et ta vie sur la négation de la mienne et de son histoire, et ne me dis pas que nous sommes devenus plus nombreux grâce à toi, non, ça c’est notre force, mais qu’est-ce que le nombre si nous sommes devenus plus malheureux, tués ou chassés, ou bien tes prolétaires traqués, captifs, et ça c’est ta force ». En réalité on le sait, et même s’il faut bien tendre l’oreille, Israéliens comme Palestiniens ne parlent pas tous, respectivement, d’une seule et même voix. Des Israéliens ne tiennent pas le discours du colon, et des Palestiniens l’admettent et accordent de ce fait « bénédiction ». Il ne faudrait pas que cette distribution du texte joue le jeu du bon indigène et du méchant colon, substituant alors une vaine hétérogénéité de principe à la vaine identité. Elle ne justifie non plus aucune violence, mais la remet tout de même à sa place.
11. Comparatisme compulsif. Soit : les crimes d’Israël toujours comparés aux crimes d’autres États, de même hauteur au vu des chiffres qui en attestent, non pas pour relativiser et dire « alors ? ce n’est ni plus ni moins grave que chez le voisin », mais pour retrouver la question lancinante « pourquoi s’acharner à dénoncer ce crime-là, en l’occurrence le crime d’Israël, dans le quasi oubli de celui des autres au moins aussi graves que le sien ? ». Comme pour traquer le signe d’un antisémitisme larvé ? Ou d’une subsomption hystérique-religieuse sous la cause du Bien contre le Mal exemplaire, caractérisé ? Une fois convenu qu’une certaine forme d’identification au combat anti-impérialiste se précipite, comme rapace sur sa proie, sur Israël-figure de proue coloniale au Moyen-Orient (et bien que Netanyahou assume clairement cette posture-« fleur de l’Occident en terre arabe » depuis bien avant la guerre à Gaza, comme le fit Herzl en son temps), il y a une autre position à tenir, en accord franc et solidaire avec les juif.ve.s antisionistes (opposés au sionisme comme idéologie de l’État juif) et les arabes palestiniens, qui ne relève plus non plus d’un comparatisme judéo-centré.
Le « nous sommes tous des Palestiniens » répond-il à cette exigence ? Une identification qui vaut pour dénoncer le génocide, mais qui ne rend pas compte de la problématique d’inclusion des juifs non sionistes, ici comme là-bas (même si là-bas ils semblent à l’heure actuelle très peu nombreux). Jacques Rancière, au dernier chapitre de La mésentente, rappelle le célèbre retournement du stigmate prononcé en 1968 « nous sommes tous des juifs allemands ». Il dit que, « de toute évidence, une phrase de ce type serait aujourd’hui imprononçable », parce que barrée pour deux raisons. D’abord, elle est fausse, si l’on n’est ni juif ni allemand ; or aujourd’hui il faut parler non pas de « là où l’on est » (de nulle place assignée d’avance) mais de « qui l’on est » (distribution policière des parts et des parties) : « Nul désormais n’a le droit de se dire prolétaire, noir, juif ou femme s’il ne l’est pas, s’il n’en a pas la qualité native et l’expérience sociale » (ibid). Ensuite parce qu’il est indécent de s’identifier à la victime d’un crime contre l’humanité, à la victime absolue. « L’âge humanitaire est celui où la pensée de la victime absolue interdit les jeux polémiques de la subjectivation du tort » (ibid). Comment alors faire péter ces deux verrous, reprendre l’audace de ce jeu polémique ? « Nous sommes tous des juif.ve.s—Palestinien.ne.s », avec un double trait d’union pour ne pas confondre avec les juifs orientaux ? Dans un texte, la graphie se conçoit, peut s’expliquer et opérer, dans la rue on risque d’entendre juifs-arabes. « Nous sommes tous des Juifs et des Palestiniens » ? On entend : c’est un mouvement de Juifs et de Palestiniens solidaires. Et nous là-dedans, français « de pauvre souche » ou autres, comment s’inclure ? Il s’agit même bien plus que s’inclure.
Ré-écoutons Dionys Mascolo dans la Lettre polonaise sur la misère intellectuelle en France :
« Après la projection du film de Resnais (Nuit et brouillard), je m’étais déjà retrouvé, fin d’après-midi en juin, dans le brouhaha heureux de la foule des Champs-Élysées, en enfer. L’humanité entière mise en accusation, le visage humain dégradé, ce que je venais de voir allait infiniment plus loin qu’une preuve contre les seuls nazis. Tout le monde était capable de cela. C’était là véritablement notre œuvre. Ceux qui coulaient à mes côtés leur vie tranquille et bonne le long de ces berges, je venais de les voir absolument dénoncés, et moi parmi eux dénoncés avec eux. Je ne pouvais plus même adresser la parole à l’amie qui m’accompagnait, n’osais plus la regarder en face. J’avais honte, d’elle et de moi, qui savions tous deux, comme si nous venions de faire cela ensemble, cela : Auschwitz ». Il s’agit bien de cela, même si Gaza n’est pas Auschwitz, et les fascistes israéliens au gouvernement d’une autre complexion encore que celle des nazis. Même si Yeshayahou Leibovitz put qualifier dans les années 80 les unités d’élite de l’armée israélienne intervenant dans les Territoires palestiniens de « judéo-nazis ». Même si au cours de la première intifada entre 1987 et 1993, Omer Bartov exprima son indignation face à l’appel du ministre Yitzhak Rabin à « briser les os » des Palestiniens. Il lui adressa une lettre dans laquelle il soutint que, d’après ses recherches, l’armée israélienne risquait d’être brutalisée de manière similaire à l’armée allemande pendant la seconde guerre mondiale. Même si une amie juive m’écrit hier : « je viens de visionner deux vidéos de propagande des services secrets israéliens, ce sont des nazis, ça y est, maintenant on y est, suis désespérée ».
« Palestiniens et Israéliens : droits égaux en Palestine », c’est encore une objectivation dans laquelle nous ne sommes pas, pas vraiment, dans laquelle nous ne portons pas la responsabilité de l’abîme dans lequel nous nous reconnaissons tous précipités, tel l’arabe, parce que l’arabe a pris la place du juif dans l’imaginaire raciste et xénophobe, tel le juif soit par antisémitisme soit par suspicion d’antisémitisme caché derrière son antisionisme.
Car sans identification mais à l’image du juif-arabe, profondément empreint d’arabité et de judéité (non référé à la posture complexe des Mizrahims en Israël), nous vivons tous sous le sceau de l’altérité, ou nous sommes tous « ce qui nous manque », comme le disait encore Dionys Mascolo. Nous sommes tous ce que nous ne sommes pas, et qui nous manque. La figure du juif-arabe n’est d’ailleurs pas une figure de complétude, mais d’impossible amputation par l’oubli de l’autre ; c’est en elle-même le paysage, tout à fait réel, de multiples provenances et histoires singulières croisées (voir Ella Shohat, Langues et mémoires juives-arabes).
Il n’est plus question d’être « ce que nous sommes », car ici nous attendent « nos » geôliers déjà politiquement et policièrement prêts à refermer la cellule de « notre être » à double tour. N’est-ce pas toutefois un tour de force mensonger que ce « nous sommes tous » ? Ne faut-il pas mieux dire, sous forme de disjonction inclusive : « nous sommes et nous ne sommes pas » ?
« Français de pauvre souche », je suis d’abord celui qui tout jeune déjà a trahi sa souche, et sa couche, j’ai découché, un traître à « sa » patrie, trahison assumée qui ne me distingue plus en cas de « pépin », aux yeux de la police nationale, des juifs—arabes comme de tous les autres réprouvés, même si je ne subis pas en tant que « français de souche » la même violence qu’eux de la part des racistes et surtout du racisme d’État. Je suis celui que je ne suis pas. Je pourrais dire : je suis exilé dans mon propre pays, mais ce serait encore trop confortable, ou très insuffisant. Révolutionnaire… ce serait une prétention de ma part. Alors que le feu embrase toute la région là-bas et maintenant, je suis ici et maintenant du côté des réprouvés : des Palestiniens et des juif.ve.s antisionistes.
« Palestine-Israël : tous gens d’ici et de là-bas, l’égalité ou rien ». A fortiori si, dans la clairière dégagée par les paroles des pays réels rapportées par Catherine Hass dans son livre, se cherche dans une « patrie » palestinienne cohabitant avec une « patrie » israélienne une entente au fond toute autre que la Patrie pour laquelle on meurt en chair à canon, ou en exploités assujettis aux vampires de toutes sortes.
Patrick Condé






