- LFC : En Europe occidentale, tant dans la gauche institutionnelle que dans les milieux non parlementaires, il existe une école de pensée selon laquelle le monde serait divisé entre les impérialistes américains et ceux qui les combattent. En découlent toute une série de pseudo-alliances et un classement des luttes comme appartenant à un camp ou à l’autre. Ce point de vue purement géopolitique limite souvent les réflexions et empêche de saisir les situations. C’est l’une des raisons qui nous pousse à vouloir détailler les dynamiques internes à l’espace post-soviétique, mal connues en Europe de l’ouest. Mais tout d’abord, pourrais tu te présenter, nous parler de ton parcours et de tes principaux projets ?
- D : La question est complexe et en Russie aussi on trouve des versions de cette vision. Les milieux artistiques et militants russes critiquent la Russie de Poutine, les dictatures voisines ou la tradition de l’impérialisme américain mais dans le même temps, s’efforcent de mythifier et de blanchir l’Union soviétique. Les gauchistes russes continuent de défendre le projet soviétique sans le critiquer et leur vénération pour les idées de l’URSS est un problème majeur, car elle n’inclut pas les perspectives décoloniales.
Les artistes et militantes décoloniauxales travaillent sur des thèmes complexes, montrant ce qu’était réellement cette « fraternité des peuples ». Illes racontent des histoires familiales de génocide, de torture, de déportation, de répression et de racisme structurel. Les anarchistes ont toujours critiqué le projet soviétique, se souvenant de la répression et des fondements sur lesquels reposait son « égalité », à vrai dire décorative. Emma Goldman [2] et d’autres anarchistes de part le monde ont immédiatement critiqué ce qu’ils voyaient en URSS.
Bref, j’espère qu’aujourd’hui, nous allons démystifier le projet soviétique…
Je suis originaire de l’ouest de la Bouriatie, où je faisais partie de la scène artistique. Je suis partie pour Saint-Pétersbourg parce que le contexte politique ne me satisfaisait pas. Là-bas, j’ai participé à plusieurs projets collectifs avec un groupe affinitaire. On ouvrait des lieux collectifs dans lesquels on vivait et travaillait, sur des principes anarchistes. Depuis 2018, il y a eu deux maisons collectives. L’une d’elles a fermé à cause du FSB, la seconde avec le début de la guerre en Ukraine. On s’est dissouts parce que nos activités n’étaient plus possibles dans le contexte de la guerre.
On a eu un grand bâtiment industriel en ville. C’était un lieu animé avec des espaces ouverts où on organisait des spectacles, des débats, des expos ou des raves. C’était notre zone culturelle autonome, on ne coopérait ni avec l’État ni avec les institutions. On fonctionnait avec des dons, de sorte que la communauté devait subvenir à ses propres besoins sans être affiliée a des structures oligarchiques locales ni à des fonds étrangers.
Parmi tous les projets qui se sont développés là bas, le principal était la coopération transrégionale avec des collectifs similaires au notre. On accueillait des résidences transrégionales et internationales pour des militantes, des chercheurseuses et des artistes et comme ça, des personnes d’autres régions pouvaient venir et organiser des événements. L’un de nos projets a été de cartographier et mettre en relation les communautés de l’espace post-soviétique, afin qu’une personne souhaitant par exemple se rendre au Kazakhstan pour mener des recherches sur le genre puisse trouver des personnes partageant les mêmes idées, rejoindre une communauté et éviter de tomber dans les institutions libérales. Mais ce projet a également dû prendre fin avec la guerre. Donc, je m’intéressais à la théorie et à la pratique de l’auto-organisation et à la manière de créer des liens et des relations… Voilà, je suis une personne d’infrastructures… Quelle blague de bolchevique !
- Dans quelle mesure la scène artistique russe est-elle politisée et subit-elle la répression ?
- Eh bien, il y a dix ans, en Sibérie et dans les régions en général [3], il était difficile d’avoir une réflexion politique dans le milieu artistique, à l’exception de rares personnes ou collectifs. Dans les régions centrales (ouest de la Russie), nous critiquions la coopération avec le gouvernement, le greenwashing, etc. Dans les régions orientales, le milieu artistique lutte pour survivre. Les artistes y sont marginalisés et manquent de soutien. Il est donc souvent impossible de créer des espaces critiques et la plupart des artistes y sont donc dépolitisées. La critique régionale dans les communautés artistiques n’a commencé à émerger que dans les années qui ont précédé la guerre à grande échelle. Nous avons participé à des conférences régionales sur l’extraction colonialiste des ressources dans les régions, et sur l’implication des artistes et des résidences d’artistes. Par exemple une entreprise monopolistique qui exploitait du nickel et causait des catastrophes environnementales a mis en place des résidences d’artistes sur les sites miniers afin que des artistes et des festivals d’art viennent s’y installer, et détournent ainsi l’attention des réels problèmes causés par cette entreprise. Mais aujourd’hui, avec la guerre, il n’est plus possible de critiquer publiquement ces alliances.
À mon arrivée dans l’ouest de la Russie, il me semblait que Saint-Pétersbourg et Moscou étaient des lieux bouillonnants d’art politique, et il m’a fallu des années pour comprendre qu’il ne s’agissait que d’une mascarade orchestrée par des hipsters issues de familles privilégiées. À Saint-Pétersbourg, nous disposions d’une infrastructure commune où nous pouvions nous rencontrer, développer notre théorie et notre pratique, construire des approches interdisciplinaires, être plus visibles. On voulait rassembler des personnes qui ne faisaient pas encore partie de notre scène anarchiste ou d’extrême-gauche, mais qui avaient la volonté de participer à des projets anti-autoritaires clairement articulés. On avait l’idée de politiser la communauté techno, comme les hackereuses qui traînaient avec nous et si on ouvrait un atelier de danse, alors ça devait être un atelier de danse politisé, pas seulement des gens allongés par terre en collants. C’était en quelque sorte le ciment qui maintenait nos espaces ensemble. Bien sûr, du point de vue de la scène artistique libérale, c’était marginal. On ne voulait pas ressembler à des anarchistes biberonnés par des fonds allemands comme la moitié de l’activisme artistique financé par Die Linke [4], qui est associé à des mouvements de gauche pro-Kremlin. On était radicalement contre ça. Il est clair qu’il existait une grande branche d’art contestataire libérale, mais on n’avait pas grand-chose en commun avec eux, à l’exception d’actions ponctuelles quand il était nécessaire de montrer notre solidarité avec certaines causes, comme des manifestations écologistes.
La police nous surveillait constamment, les flics traînaient toujours dans les parages. On était obligées de vérifier qui venait à nos événements. Il y a eu quelques descentes et le FSB a mis le lieu sur écoute, ce qui n’arrivait jamais aux lieux plus libéraux.
- Tu fais partie du Media Resistance Group, qui dirige des enquêtes autour de l’impérialisme russe. Comment ce projet est-il né ?
- J’ai quitté la Russie quelques mois avant la guerre. J’organisais une conférence sur les politiques d’auto-organisation dans l’espace post-soviétique, mais la guerre a éclaté et… ça a perdu sa pertinence. La conférence a tout de même eu lieu et nous avons mis sur pied une infrastructure d’aide à l’Ukraine. C’est ainsi qu’est né le collectif Media-Resistance, un groupe d’affinité anarchiste queer qui lutte contre l’impérialisme russe.
En lisant les chaînes ukrainiennes, nous avons compris qu’il y avait un vide d’information en Russie, car même les grands médias libéraux ne diffusaient pas d’informations sur les événements militaires en cours, alors qu’il y avait 100 nouvelles par jour. Au début, Media Resistance était donc une chaîne Telegram qui diffusait les nouvelles ukrainiennes directement au public russe. Nous examinions les informations sur les tirs de missiles, le type de munitions utilisées et ce qui se passait en Ukraine. L’un de nos principaux objectifs était de mener une campagne de boycott économique [5] contre les entreprises internationales qui travaillaient en Russie. Notre thèse principale était que toutes les ressources investies en Russie soutenaient la guerre. Nous étions en faveur d’un embargo économique et énergétique total, afin que les entreprises cessent de fonctionner et nous avons proposé de mener des actions dans différents pays pour exposer et dénoncer les liens de la Russie avec certaines entreprises. Nous défendions une action globale et non strictement anarchiste.
L’une de nos campagnes réussie a été menée contre EutelSat [6], une entreprise française de satellites qui diffusait la propagande de Poutine dans les régions d’où proviennent les jeunes hommes appelés à rejoindre l’armée. Toute la propagande de Poutine passait par des satellites français. Nous avons organisé des actions publiques et des boycotts à Paris. Le Comité Diderot [7], un groupe de vieux libéraux, vous savez, des grands-pères avec des vestes à la mode, s’est joint à nous. Nous les avons rencontrés par hasard, ils étaient indignés par le fait que la France continue de servir la Russie, nos objectifs coïncidaient. Après cette campagne [8], EutelSat a cessé de diffuser en Russie.
Des magasins Ашана[^8](Auchan) et Горошко Бандюэль[^9](Bonduelle), nous sommes passées aux machines-outils allemandes, à Siemens, aux trains, etc. Au départ, il s’agissait d’une campagne d’information, mais finalement, nous avons envoyé des lettres à toutes ces grandes entreprises pour leur dire qu’elles soutenaient la guerre, dans l’espoir de les forcer à nommer les choses par leur vrai nom, sans détours, comme l’a fait Volkswagen [9] par exemple. Nous avons essayé d’influencer l’opinion publique par l’intermédiaire de ces grandes entreprises transnationales. IKEA n’a pas quitté la Russie pendant de nombreux mois par exemple. À l’époque, il était généralement difficile de faire appeller cette guerre une guerre par ces entreprises [10], et nous pensions que, si IKEA appelait la guerre par son nom et faisait une déclaration en quittant la Russie, cela aurait au moins un impact sur les personnes qui travaillent pour elle, ce qui ferait bouger les choses d’une manière ou d’une autre. Cela peut sembler drôle et étrange aujourd’hui, mais au cours des six premiers mois de la guerre, il semblait important d’appeler les choses par leur nom, car le gouvernement avait interdit les médias indépendants, paralysé leur travail, introduit une terminologie et une rhétorique spéciales, qui avaient un impact très fort sur la formation des opinions [11].
- Vous avez aussi collecté des fonds pour l’Ukraine, dès 2022 ou cela a pris plus de temps ?
- Dés le début de l’invasion à grande échelle, nous nous sommes souvenues que déjà en 2014, le mouvement anarchiste s’était divisé sur le soutien à l’Ukraine, la moitié, enfin, la plupart, ne considérant pas cela comme une lutte de libération nationale et ne cherchant pas à soutenir la défense territoriale [12]. Pire encore, certains mouvements de gauche croyaient en la lutte de libération des séparatistes dans l’est de l’Ukraine. En 2022, le discours pacifiste et son « Nous sommes pour la paix » était toujours très populaire et même les anarchistes, mis à part Solidarity Collective, ne soutenaient pas la résistance armée, ne collectaient pas de dons, ne jugeaient pas nécessaire d’envoyer de l’argent aux forces armées ukrainiennes donc notre position de soutien à l’armée ukrainienne n’était pas du tout populaire. Mais notre équipe n’avait aucun doute. On était ensevelis par toutes ces conneries pacifistes. Même Silvia Federici, une féministe marxiste bien connue, a fait cette déclaration, « Nous sommes pour la paix », avec toutes ces féministes européennes privilégiées… [13] C’était complètement inapproprié dans ce contexte. De ce constat, je pense que nos opinions se sont radicalisées.
On a commencé à faire des dons pour des initiatives non-offensives, comme l’envoi de voitures en Ukraine via la Pologne. Nous avons également fait des dons par l’intermédiaire de contacts du monde artistique, des personnes ou groupes que je connaissais directement, comme le FreeFilmerscollectif [14] qui a réalisé des films sur Marioupol.
Ensuite j’ai trouvé les coordonnées d’un camarade anarchiste qui faisait partie d’un réseau qui recueillait des demandes d’aide notamment de personnes qui étaient responsables d’une unité militaire. Par l’intermédiaire de personnes de confiance, j’ai contacté les commandants des compagnies d’assaut et le gars m’a dit « nous n’avons pas d’imagerie thermique » ou « nous devons former une personne à l’usage des drones ». C’était très étrange parce qu’il est clair qu’en temps de paix, nous n’avons rien en commun avec ces types à qui j’écrivais chaque matin pour savoir s’ils étaient en vie. Mais à ce moment-là, c’étaient les contacts les plus importants, ceux avec lesquels j’étais constamment en communication. C’est là le fossé, vous voyez ? Une rupture émotionnelle… Je ne peux pas dormir à côté du commandant en chef de la compagnie des Stormtroopers, c’est évident, non ? Mais pendant la guerre, je me réveillais le matin et comme si c’était mon fils, j’écrivais à ce type parce que je me demandais où il pouvait être… Nous avons décidé de soutenir directement les forces armées ukrainiennes. C’est qu’il n’y avait pas de bataillons anarchistes, donc on a collecté des médicaments essentiels, des drones et des imageurs thermiques pour des bataillons ordinaires des forces armées ukrainiennes.
Notre groupe a ensuite commencé à travailler sur le complexe militaro-industriel russe. L’objectif était de déterminer quelles entreprises occidentales étaient impliquées et lui permettaient de fonctionner. Nous avons créé un site web, antimilitary.network, où nous avons essayé de consigner tout cela, les entreprises et leurs rôles spécifiques, ainsi qu’un ensemble d’informations destiné à mobiliser les militants occidentaux pour qu’ils organisent des campagnes locales de boycott. Si la France ne soutient pas cette guerre, pourquoi les entreprises françaises continuent-elles de servir le complexe militaro-industriel russe ? En examinant les possibilités d’intervention, les Autrichiens et les Allemands pouvaient agir sur les entreprises qui fournissaient des composants pour les drones par exemple [15].
- Avez-vous vous-même effectué le travail d’identification de ces entreprises, ou vous êtes-vous tournés vers vos camarades internationaux pour réunir ces informations ?
- Cette synthèse s’appuie principalement sur des sources ouvertes. Il existe beaucoup d’informations disponibles sur la production de missiles, la guerre électronique, le renseignement… Sur les sites web des entreprises liées au ministère de la Défense, vous pouvez trouver les données à analyser. Dans les médias libéraux, il existe aussi de nombreuses enquêtes très médiatisées. Les instituts de recherche militaire américains ont par exemple décrit le drone Shahed [16]. Il est composé de puces étrangères, et seul le boîtier extérieur est fabriqué en Russie. La tâche consistait donc à rassembler toutes les informations disponibles et à les trier par pays.
En 2022, une partie de notre groupe s’est rendue au camp de jeunesse de la Quatrième Internationale [17]. Même si j’ai une attitude très négative et distante envers les gauchistes, nous y sommes allées pour lancer des discussions sur le soutien militaire systématique à l’Ukraine et à ses forces armées. Et pour démystifier le projet soviétique. Là-bas, nous avons compris que les gens ne se posaient pas du tout la question du colonialisme russe. La majorité des gens présents ne soutenaient pas l’Ukraine, mais quelques personnes nous ont approchés pour nous demander des conseils spécifiques. Par exemple, les Italiennes ont demandé une liste des entreprises italiennes à boycotter. J’ai réalisé que tant que nous n’aurions pas créé une sorte de cartographie, nous nous contenterions de discuter entre nous de la nécessité de résister, de la nécessité de soutenir, puis nous nous taperions dans le dos amicalement, et cela s’arrêterait là. Ça a rendu encore plus évidente la nécessité de cette base de données à laquelle nous travaillions.
Au camp de la QI, nous avons pris la parole lors de nombreuses conférences, sur la campagne de boycott économique, en collaboration avec nos amies ukrainiennes et afin de trouver un langage commun pour convaincre les militantes européennes de soutenir la résistance armée de l’Ukraine. Mais tout cela s’est mal terminé, car les anticapitalistes espagnoles ont bloqué la résolution en faveur de l’armement de l’Ukraine. Il est clair que la Quatrième Internationale ne décide de rien, mais leur conclusion a tout de même été de ne pas soutenir l’armement des forces armées ukrainiennes.
Les résultats de la campagne de boycott internationale ont été médiocres car nous n’avions pas la capacité de rencontrer des groupes internationaux et de promouvoir nos idées. L’action la plus réussie a été menée en France contre EutelSat. Il était nécessaire d’être présente en Europe pour établir des contacts avec les groupes locaux afin de rendre visible la présence du capital russe, de l’influence russe et d’amener les gens à en parler. Le site antimilitary.network constitue une base plus que suffisante pour les activités militantes, car un grand nombre d’entreprises y sont répertoriées et les informations collectées peuvent être utilisées.
Toutefois, la collecte et la publication de ces données sur le complexe militaro-industriel ne sont pas seulement un guide d’actions. Il a fallu déterminer via quels pays les composants étaient livrés à la Russie. Cela a déplacé notre analyse vers l’influence néocoloniale de la Russie sur les anciennes républiques soviétiques, ce qui a considérablement influencé notre ligne de conduite en tant que groupe [18].
Nous avons donc observé les itinéraires suivis par les composants destinés au complexe militaro-industriel russe (en russe : Oboronno-Promychlenny Kompleks, ОПК) . Et nous avons réalisé que les flux en provenance de France, d’Allemagne, d’Italie ou des Pays-Bas s’étaient réorganisés via l’Asie pour contourner les sanctions, et que des biens à double usage [19] commençaient à passer par les pays post-soviétiques. En se demandant quelle est la pression exercée sur le Tadjikistan, l’Ouzbékistan, l’Arménie, le Kazakhstan, la Géorgie, l’Azerbaïdjan, notre attention s’est portée sur la nature coloniale de la guerre.
Ce n’est pas que nous ayons soudainement compris que le colonialisme russe existait, notre groupe, de part sa composition, avait déjà une approche décoloniale et ça a toujours été un de nos objectif principaux. Nous avions d’ailleurs commencé nos activités en publiant un texte qui disait justement que les guerres de Tchétchénie [20] étaient un bastion du pouvoir colonial poutinien. Dans les réunions avec des militantes occidentauxales, nous avons constamment dû défendre le fait que la guerre en Ukraine est avant tout une guerre coloniale. Et nous avons toujours dû nous battre contre ces mythes occidentaux selon lesquels le projet soviétique était une sorte de projet communiste et socialiste couronné de succès, car très peu de gens sont aux faits de la diversité des groupes ethniques au sein de la Russie et des nettoyages ethniques qu’ils ont subit. Il nous fallait systématiquement insister sur le fait que les conscrits d’aujourd’hui sont les victimes d’un génocide ethnique, car la plupart d’entre eux ne sont pas blancs, ne viennent pas de Moscou ni de Saint-Pétersbourg, mais sont issus de peuples autochtones. Nous avons toujours accordé une grande attention à cela, en soutenant les protestations décoloniales tant à l’intérieur de la Russie qu’à l’extérieur dans les diasporas radicales.
L’une des thèses de Media Resistance est que tant que la Russie restera monolithique, elle restera une menace pour les territoires ex-soviétiques voisins, qu’il s’agisse de la Tchétchénie, de l’Ukraine, de l’Arménie, de la Géorgie, etc. Nous avons toujours soutenu que seul l’effondrement complet de la Fédération de Russie rendra aux peuples leurs droits à l’autodétermination, à l’autonomie culturelle et juridique. Le mouvement décolonial est le seul mouvement politique auquel nous adhérons. Depuis le début de l’invasion, les canaux et leaders décoloniaux ont pris de l’importance en Russie. Leur position est : « Nous ne sommes pas russes, nous voulons l’indépendance ». Nous avons suivi cela de très près et avons estimé qu’il s’agissait de la seule force politique réelle susceptible de mener à la démilitarisation de la Fédération de Russie.
- Quels sont les groupes décoloniaux qui ont pris de l’ampleur depuis le début de la guerre ?
- Eh bien, il y en a beaucoup, un nombre considérable. Beaucoup d’entre eux sont issus des minorités centre asiatiques, comme Free Buryatia [21] ou Indigenous Peoples [22] par exemple. Il s’agissait principalement de diasporas qui avaient quitté le pays et avaient la possibilité de s’exprimer depuis un autre endroit, comme les États-Unis ou l’Europe, car la répression était sévère à l’intérieur du pays. Mais de nombreux groupes sont également restés en Russie et ont essayé de rassembler des alliés. Un grand nombre de chaînes sont apparues, qui se consacraient au développement des langues autochtones. Il ne s’agissait pas de groupes politisés actifs cherchant à renverser le gouvernement, mais plutôt d’un mouvement visant à se distancier de la culture russe.
Certains groupes ont mis en place des organisations de soutien pour les peuples mongols ou turcophones, par exemple en aidant les Bouriates à échapper à la mobilisation dans l’armée russe. Les gens se sont regroupés sur la base de leur langue ou de leur religion, et ceux qui se trouvaient à New York ont acheté des bus pour emmener des personnes en Mongolie, par exemple. En d’autres termes, d’énormes initiatives de solidarité se sont formées sous nos yeux. Les personnes qui étaient déjà dans une situation stable ont simplement organisé des voies d’évasion afin que leurs proches ne soient pas mobilisés. Après cela, bien sûr, le mouvement décolonial a connu un essor considérable en Russie. Evidemment, il subit une forte répression, mais les idées circulent à l’intérieur et au-delà de la Russie, dans les diasporas.
J’aimerais aussi mentionner le projet Feminist Translocalities [23]. C’est un groupe très important dans la construction des idées décoloniales post-soviétiques et auquel participe Vika Kravtsova ; le projet est issu de ses recherches de master. Elle a rassemblé, dans un cadre universitaire, de nombreuses informations sur les mouvements décoloniaux dans le territoire post-soviétique. Elle est la créatrice idéologique de cette initiative, mais aujourd’hui, celle-ci est bien sûr gérée par un large groupe de soutien.
Nous avons publié ensemble un manifeste décolonial [24] le premier jour de la guerre. Et nous avons organisé deux importants camps militants, l’un à Oufa en 2021, l’autre en 2022 à Tskaltubo, en Géorgie. Nous avons créé une résidence internationale. Il s’agissait d’une résidence multiethnique, où des féministes venues de Biélorussie, d’Ukraine, de Yakoutie, du Kazakhstan, du Kirghizistan, d’Ouzbékistan, du Bachkortostan, d’Arménie, d’Azerbaïdjan se sont retrouvées. Nous avons toutes fait connaissance et formé un réseau de solidarité. C’est une chose très importante, qui recoud le champ post-soviétique meurtri, où règne un flou général en matière de solidarité et d’entraide décoloniales.
Mais nous devons rester prudentes, car d’une manière générale, en observant les mouvements décoloniaux pendant la guerre, il est apparu qu’ils étaient… imités par des stratèges politiques du Kremlin ou par des groupes politiques qui doivent être considérés avec suspicion.
- Quelles recherches le Media Resistance Group mène-t-il à ce sujet, sur la manière dont certains individus ou « groupes obscurs », comme vous venez de le mentionner, ont infiltré le mouvement décolonial ?
- Eh bien, de nombreux faux mouvements décoloniaux fabriqués de toutes pièces sont apparus. Avec l’aide d’un programmeur, j’ai commencé à les analyser à travers leurs canaux Telegram pour identifier leurs connexions, leur infrastructure, ce à quoi ils font référence et comment ils sont connectés. C’est ainsi que j’ai découvert certains stratèges politiques qui infiltraient les mouvements de gauche en Russie depuis des années et collaboraient activement avec la droite.
J’ai commencé ce travail en 2022-2023, et, étonnamment, ce réseau reliait et copiait également des chaînes pseudo-anarchistes. Leurs objectifs était à la fois de criminaliser le mouvement anarchiste, en incitant les gens à commettre des incendies criminels afin de présenter les militants décoloniaux et les représentants des diasporas comme des auteurs d’actes terroristes, en bref criminaliser l’émergence du mouvement décolonial en Russie.
C’est sur cette base qu’a été créé le Forum des peuples libres de la post-Russie [25], supervisé par le célèbre homme politique Iliya Ponomarev [26], qui est censé soutenir l’Ukraine, ce qui n’est bien sûr pas vrai. Le forum promouvait les idées de décolonisation, tout en étant mené par des nationalistes russes. Des informations ont fuité dans les médias selon lesquelles des agents du Kremlin auraient participé à ces forums. Par exemple, une fille qui participait au forum a vécu pendant de nombreuses années sous couverture aux États-Unis, et elle a récemment été dénoncée pour ses liens avec le FSB [27]. La structure organisationnelle du forum est globalement composée de crapules et de nazis. Par exemple, le bras droit de Ponomarev et membre influent du Forum est Alexey Baranovsky, un néonazi russe [28]. Baranovsky était un ami des meurtriers et témoin clé de la défense dans l’affaire Baburov et Markelov [29]. Ponomarev dit donc : « Je suis antifasciste et je lutte contre le colonialisme russe », mais son bras droit est un néo-nazi… Quoi qu’il en soit, certains militants décoloniaux et des gens normaux qui ne comprenaient pas le personnage Ponomarev se sont retrouvés pris dans ces forums de merde. Je pense que l’objectif était d’infiltrer le mouvement décolonial à l’aide d’anciens agents du Kremlin. Nous ne savons pas pour qui travaille Ponomarev, mais ce qui est certain c’est que ses activités ne profitent pas au véritable mouvement décolonial.
Dans le même temps, au cours de la première année et demie, Ilyya Ponomarev a activement promu son projet central, la Légion « Liberté de la Russie » [30]. Mais lorsque j’ai demandé aux Ukrainiens des forces armées s’ils avaient entendu parler de ce bataillon, ils ont ri en disant que non. À cette époque, il ne s’agissait que d’un étrange projet médiatique soutenu par de fausses vidéos, probablement tournées quelque part dans les territoires occupés. Au fil du temps, les confirmations de leur existence se sont multipliées. Mais alors que les bataillons tchétchènes et géorgiens qui se battent depuis longtemps pour l’Ukraine ont des positions très claires, l’histoire et les positions de ces bataillons russes restent relativement troubles. Tout autant que celle d’Ilya Ponomarev, si ce n’est que tout ce qu’il fait relève du théâtre politique. Soit dit en passant, il a également tenté de squatter le « Corps des volontaires russes » [31] qui, par la suite a déclaré qu’il ne soutenait pas Ponomarev et ne collaborait pas avec lui…
Face à la multitude de groupes se réclamant du mouvement décolonial, et aux chemins très divers qu’ils empruntent, nous avons mené une enquête intitulée РАСПАД [32] , basée sur l’étude de chaînes Telegram. Nous voulions développer une méthodologie permettant de réduire le sentiment de désorientation face au flux constant d’informations sur ces channels et surtout nous voulions cartographier le mouvement décolonial en Russie afin d’analyser et faire apparaître des tendances susceptibles de prévenir leur répression.
Il était évident que les leaders des mouvements décoloniaux seraient victimes de persécutions politiques… L’analyse du modèle des technologies politiques du Kremlin devait nous permettre d’avertir les militants de ce qui pouvait leur arriver, c’est à dire comment les autorités pouvaient les criminaliser en les présentant comme des simples nationalistes marginaux motivés par la violence. Nous avons donc invité lesmilitant•e•s à mettre à distance Ponomarev de leurs propres organisations. Peu après la publication de notre étude, la répression contre ces militants s’est effectivement accrue et a débouché sur une grande vague d’arrestations. Les protestations ont été totalement neutralisées, et seules les manifestations au Daghestan [33] et au Bachkortostan [34] ont été remarquées. La répression a été féroce, à l’exemple du procès Baymak [35].
- Le mouvement décolonial bénéficie-t-il du soutien d’autres groupes politiques en Russie ?
- Eh bien, ni la gauche ni les libéraux ne s’y intéressent. Pour les gauchistes, l’effondrement du pays signifie qu’il sera impossible de le gérer dans son ensemble, la gauche veut gouverner et ne veut pas partager le pouvoir. Et pour les libéraux, ça signifierait l’effondrement de toutes leurs sphères d’influence. Seuls certains groupes féministes et anarchistes sont solidaires du mouvement décolonial… Et, en fait, les anarchistes qui sont restés en Russie et qui soutiennent la décolonisation constituent un mouvement tellement marginal qu’il n’a aucune influence statistique.
C’est vraiment regrettable que la gauche ne soutienne pas le mouvement décolonial. Mais il faut comprendre que ça signifierait reconnaître les déportations ethniques, les purges et les génocides commis pendant l’Union soviétique. Et comme les organisations de gauche existantes sont héritières des idées staliniennes, elles soutiennent toutes l’idéologie du projet soviétique en insistant sur le mythe de l’amitié entre les peuples… La décolonisation détruit leur ontologie.
Voilà, je pense qu’on peut en rester là pour ce qui est du climat politique en Russie. On pourrait juste écrire « La Russie est un trou noir politique » et l’analyse serait bouclée. Le mouvement décolonial ou l’activité en Sakartvelo [36] sont des points qui m’intéressent bien plus.</dd>
- En ce moment, tu vis en Géorgie et tu travailles sur les infrastructures du complexe militaire russe. Qu’observe-tu de l’influence russe ?</dt>
- L’impact des infrastructures militaires russes sur le territoire géorgien devient évident si l’on regarde l’histoire de l’occupation du pays. La Russie et la Géorgie ont connu deux guerres, dans les régions d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud [37]. Ce que l’on appelle depuis autonomie n’est qu’une ingérence russe, fruit d’une stratégie identique que celle employée dans le Donbass et ailleurs en Ukraine. La guerre de cinq jours d’août 2008 a laissé une empreinte fondamentale sur l’identité géorgienne et la grande majorité de la population vit dans la crainte de l’occupation russe. Le pays est malheureusement très proche de la Russie et on y ressent constamment les effets de cette proximité, tant dans les sphères publiques que militaires. La Russie moderne est imprégnée de revanchisme et ne pardonne pas aux anciennes républiques soviétiques leur autonomie. Elle fait donc pression sur elles, politiquement, économiquement et militairement. En Moldavie, en Arménie, en Géorgie et dans tous les territoires anciennement sous son contrôle, la Russie a créé des partis et des groupes politiques pour exercer cette pression [38]. Depuis l’invasion de l’Ukraine, les craintes d’une attaque russe se font plus fortes. Et si le pays a été contraint de ne pas se joindre aux sanctions européennes car il craignait les menaces Russes ou un blocus économique, le peuple géorgien éprouve une immense solidarité envers le peuple ukrainien, qui s’est notamment manifesté lors de grands rassemblements mais aussi par le nombre de volontaires géorgiens partis combattre en Ukraine [39].
En réalité, le gouvernement actuel et le parti au pouvoir, le Rêve géorgien [40], ne sont apparus qu’il y a quelques années. Il s’agit d’une oligarchie pro-russe fondée et toujours dirigée officieusement par le milliardaire Bidzina Ivanichvili. Au cours des deux dernières années, de nombreuses lois répressives copiées sur la législation russe ont été adoptées. Toutes défendent les intérêts du Kremlin [41]. Les organisations indépendantes, bénévoles, les centres de crise, les organisations de soutien qui font le travail de l’État sur le terrain ont toutes vues leur financements interdits. En réponse, les manifestations contre le gouvernement ont été massives et aujourd’hui, au 201e jour, elles ont atteint l’avenue Rustaveli [42].
- Quelle a été la position et l’implication du Media Resistance Group dans le mouvement actuel ou, plus généralement, dans les luttes en Géorgie ?
- Nous nous sommes concentrées sur l’activité militaire russe autour des territoires occupés et des zones frontalières. On ne pouvait pas mener les analyses nous même dans ces zones donc on a cherché des experts locaux et on a trouvé Davit Katsarava [43]. On a d’abord réalisé une vidéo avec lui, et puis c’est devenu un film.
On a commencé cette enquête en supposant que l’Ukraine était loin d’être la seule cible de Poutine et en allant sur le terrain avec Katsarava nos soupçons se sont confirmés. Depuis la guerre de 2008, la Russie a construit une infrastructure solide qui lui permet d’acheminer des chars très rapidement. Il y a 72 militaires dans les zones frontalières. Les violations de la frontière sont continues et son tracé change constamment. Les Géorgiennes sont intimidées, des gens sont enlevées et torturées [44], les exercices militaires s’intensifient, des tranchées et des abris sont construits, des équipements de renseignement et de guerre électronique sont installés [45].
Les activités militaires russes autour de la Géorgie. Source https://occupied.eastwatch.eu/L’objectif de la Russie est de terroriser tous les territoires qui lui sont frontaliers et la Géorgie est une cible pour prendre sa revanche géopolitique si elle échoue en Ukraine. Aussi, elle exerce sur elle cette pression physique et psychologique effrayante depuis l’extérieur en plus de mettre en place le système politique dont elle a besoin à l’intérieur [46].
Les manifestations sont réprimées et tous les militantes et personnalités politiques sont convoquées devant les tribunaux pour avoir fait des posts sur Facebook contre le gouvernement. Il a été annoncé qu’illes seraient soit placées en détention provisoire, soit condamnés à une amende. L’amende minimale pour avoir bloqué la route lors d’un rassemblement est de 5 000 lari, ça représente plus de 1 500 dollars soit près de quatre mois de salaire. Cette forme de répression a commencé au moment où le pouvoir a commencé à installer de nombreuses caméras, après l’adoption de la loi et le début des rassemblements de masse devant l’administration présidentielle. Ils mettent en place une infrastructure de surveillance et de répression numérique ainsi que des protocoles de contrôle basés sur des logiciels russes. Le pays se voit imposer toutes les technologies du pouvoir du Kremlin. Malgré cela, à Tbilissi, le drapeau russe est brûlé lors des rassemblements. Les manifestations géorgiennes ont considérablement évolué, les manifestants ne montrent plus leur visage et scandent des slogans contre la Russie et contre les oligarques [47].
- As-tu des observations à faire sur les activités de la gauche en Géorgie ?, utilisent-ils des méthodes de lutte particulières, s’ils considèrent ces manifestations comme efficaces ?
- Je ne suis pas experte des manifestations géorgiennes, car je n’y participe pas directement. Les Russes ne peuvent pas prendre part à des manifestations sans se faire remarquer, donc notre participation est minime. Les militantes qui agissent publiquement ne sont pas autorisées à entrer dans le pays, d’autres sont accusées de possession de drogue… Il faut donc choisir entre travailler chez soi ou courir partout avec des chiffons sur la tête lors des rassemblements. Ma situation personnelle m’a poussée à choisir la première option.
Les manifestations étudiantes se radicalisent et les gens comprennent de mieux en mieux l’étendue de l’influence de la Russie. Les personnes, LGBT, etc. sont criminalisées, leur participation active les expose donc à une répression directe. Toutes les occurrences de la marche des fiertés de ces dernières années se sont très mal terminées et la date a été remplacée par la journée de la pureté de la famille [48]. Il n’y a pas vraiment ici de gauche populaire, formalisée, mais il y a une aile libérale pro-européenne formelle. Et beaucoup de traditionalistes, bien sûr. Les gens ne descendent pas dans la rue en fonction des lignes politiques des partis mais plutôt grâce à une sorte d’émotion collective et de la tendance du peuple géorgien à s’unir et à s’opposer à des circonstances répressives. L’opposition institutionnelle n’a pas vraiment de programme, ce qui est surprenant. Mais il existe un corps collectif de solidarité, cela ne fait aucun doute.
Il est possible qu’il existe des groupes anarchistes clandestins, que je ne connais pas, qui discutent de ce qui se passera si la Russie finit par occuper la Géorgie, et de ce qu’il faut faire pour éviter ça ou pour s’y préparer. Mais l’opposition visible qui descend dans la rue pour manifester et les partis officiels ne proposent aucune analyse de ce qui va se passer. Davit Katsarava est l’une des rares personnes à comprendre le contexte et à « appeler un chat un chat ». Vous voyez, les personnes qui ont parlé ouvertement de cela croupissent en prison, comme Ucha Abashidze [49] ou Saakashvili [50]. Ce n’est que très récemment que le grand public a pris conscience que le parti au pouvoir, Rêve géorgien, est en réalité le bras armé du Kremlin et que son slogan électoral « Vers l’Europe, uniquement avec la paix, la dignité et la prospérité » signifiait dans sa langue « ne provoquez pas votre grand frère » (la Russie). Malgré le fait que la présence et l’influence de la Russie étaient connues de tous, jusque là aucun parti d’opposition ne disait ouvertement ces choses et encore aujourd’hui ils ont tous peur de perdre le peu qu’ils ont.
Tant que la Russie restera telle que nous la connaissons, elle menera une politique revancharde et expansionniste [51] qui constituera toujours une menace pour ses voisins. Nous avons besoin de projets politiques alternatifs, qui doivent être fondés sur des perspectives décoloniales.
Les travaux de Media Resistance Group peuvent être consultés sur les pages suivantes :
defundrussiaswar.org
syg.ma/mediaresistance
antimilitary.network
res_istance@riseup.net









