Offensive à Belleville

48 rue Ramponeau

Eric Hazan - paru dans lundimatin#26, le 29 juin 2015

La Semaest (société d’économie mixte de la Ville de Paris) s’apprête à vendre le 48 rue Ramponneau, dans le XXe. Le futur propriétaire compte démolir le bâtiment (qui accueille la dernière métallerie du quartier) pour construire une auberge de jeunesse de 200 lits. Le Conseil de Paris qui s’ouvre ce lundi examinera un voeu de soutien à la métallerie. Éric Hazan rappelle ici l’état actuel de la « destruction de Belleville ».

Il y a plus de vingt ans, les habitants du bas Belleville donnèrent un coup d’arrêt à la destruction de leur quartier. Didier Bariani, maire UDF du XXe, et Jean Tibéri, maire de Paris, durent renoncer au massacre devant la résistance organisée autour de la Bellevilleuse, association des indigènes révoltés. Depuis lors, le rectangle limité par la rue des Couronnes, la rue de Belleville, la rue des Pyrénées et le boulevard n’a pas subi d’autre dommage que la progression rampante de l’embourgeoisement du quartier (embourgeoisement et non gentrification, piteux euphémisme destiné à nous exclure, nous qui habitons ce coin ou d’autres du même genre : nous sommes des bourgeois, c’est entendu, mais quand même pas de la gentry.)

Mais récemment, l’offensive a repris. La Forge, ensemble d’ateliers d’artistes, avait été construite au début des années 1990 sur une friche industrielle. Le bâtiment, en retrait sur la rue Ramponeau, laissait devant lui un vaste espace vide. Ç’aurait pu être un jardin partagé, ou mieux un coin où la nature aurait montré toutes les inventions dont elle est capable quand on le lui permet. Mais la mairie de Paris, quelle que soit l’étiquette, déteste les espaces vagues. Le lieu fut donc confié aux activités constructrices de M. Bouygues. L’immeuble, mitoyen de celui que j’habite, n’est pas mal dessiné, mais il confine les locataires de la Forge au fond d’un long couloir de béton et de briques et gomme l’un des derniers vides d’un quartier déjà passablement dense. Pour compléter la reprise en mains, la Forge elle-même a été confiée par la mairie à un opérateur privé du marché de l’art.

La partie de la rue Desnoyers proche de la rue de Belleville était (est encore pour un moment) un lieu où s’exprimaient à longueur de journée de jeunes graffeurs. Quoi qu’on pense de leur street art, ils amenaient là de l’animation et de la gaîté. À l’angle de la rue de Belleville, le Vieux Saumur était un café réellement populaire fréquenté aussi bien par de vieux ouvriers algériens que par des poivrots bien de chez nous et des jeunes du quartier. Le patron kabyle était accueillant pour tous. La mairie a acquis ou repris tout ce coin, les maisons sont murées, le café est fermé. Il est prévu de démolir cette portion de la rue (sauf le café, qui est classé et sera repris un jour, mais par qui ?) et d’y construire un ensemble abritant une crèche et des logements pour « femmes isolées ». Le but est louable, mais le choix de cet emplacement précis, parmi bien d’autres possibilités, dit bien la volonté municipale de nettoyer un coin de libre expression pour la jeunesse.

Dernièrement, l’offensive s’est développée au 48 rue Ramponeau, là où deux plaques rappellent le souvenir d’Albert et de Raphaëlle Chelblun, exécutés par les nazis. Au fond de la ravissante cour de l’immeuble fonctionne l’une des dernières petites usines d’un quartier qui en comptait tant autrefois : Grésillon, métallerie fondée en 1947 et qui emploie 8 personnes à plein temps. Propriétaire des lieux, la Semaest, société d’économie mixte étroitement liée à la mairie, a signé une promesse de vente à un promoteur qui prévoit de démolir toute la parcelle et d’y construire un hôtel pour touristes. Contre ce nouvel attentat urbanistique, la rue Ramponeau et ses alentours se sont mobilisés et lors d’un conseil d’arrondissement tenu le 18 juin, une majorité s’est trouvée pour refuser le projet de démolition – bien que cette séance ait été une caricature, le public (venu nombreux pour soutenir Grésillon) parqué dans un fond de salle, la sono rendant les interventions inaudibles, les débats menés par la maire comme l’aurait fait une institutrice d’école privée il y a cinquante ans.

Cette offensive n’est pas le résultat d’un complot organisé mais d’une convergence d’intérêts. D’un côté, ceux de promoteurs immobiliers qui voient changer le bas Belleville : le quartier des vieux juifs tunisiens, des arabes, des noirs, des chinois, est lentement colonisé par une petite bourgeoisie « intellectuelle et artistique », ce qui fait monter les prix du foncier et grandir la cupidité promotionnelle. D’autre part, la mairie cherche à se débarrasser d’une population difficile à contrôler, capable de sursauts imprévisibles et qui, de plus, ne vote pas beaucoup et sans doute pas pour elle.

Comme à Barbès, comme à la Goutte-d’Or, comme à Clignancourt et à la Chapelle, le nettoyage est en cours dans le bas Belleville, mais ici le souvenir reste vivant de la résistance victorieuse des années 1990 et il n’est pas dit que les aménageurs auront le dernier mot.

Pétition en ligne : www.facebook.com/ramponeau

Eric Hazan est écrivain et éditeur français. Il a fondé les éditions La Fabrique
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