La rhétorique politique contemporaine, en particulier dans les discours d’extrême‑droite, se nourrit d’un imaginaire maritime aux effets aussi puissants que pernicieux. En France, le lexique de la mer innerve les grands récits médiatiques sur l’arrivée des personnes en situation d’exil aux frontières externes – et internes – de l’Europe, mais aussi les prises de parole du Rassemblement national. Ainsi, les termes « vagues », « flots », « marées », « submersion » et « déluges » saturent l’espace public, substituant à l’idée d’un mouvement naturel celle d’un danger collectif à contenir. Cette inflation métaphorique, largement analysée et commentée, n’est pas anodine : elle participe d’un régime de visibilité de la migration que Nicholas De Genova a qualifié de « frontière‑spectacle » [1]. Celle-ci peut être définie comme une mise en scène où le caractère politique et juridique de la frontière disparaît derrière l’évidence supposée d’une transgression menaçante. L’un des enjeux que ce texte entend soulever porte sur le fait que le Rassemblement national a su convertir ce vocabulaire commun en marqueur identitaire stable : il ne l’emploie pas seulement pour parler des autres, il en fait la matrice visuelle et discursive de sa propre légitimité, en stabilisant une esthétique propre à l’imaginaire de la « vague bleue marine ».
Cette stratégie iconographique est d’autant plus intéressante qu’elle déplace – sans l’abolir – le cœur doctrinal tellurique du Rassemblement national, historiquement structuré par l’opposition « sol et sang » [2] : enracinement, autochtonie, hérédité. Autrement dit, si l’obsession de la terre (le sol, la frontière terrestre, la filiation) demeure au centre du socle idéologique, la communication visuelle lisse et publicisable du parti met notamment en avant la mer. Ce décalage n’est pas fortuit, la mer permettant à la fois d’universaliser la menace (les « flots » indifférenciés) et de neutraliser la charge raciale explicite du binôme « sol/sang » en l’habillant d’une problématique de « maîtrise des flux ». Elle autorise une désignation de l’Autre par le moyen d’un élément « naturel », tout en demeurant suffisamment polysémique pour agréger des publics hétérogènes. En termes de sociologie des mobilisations, la mer opère ici comme médiateur symbolique rendant exportable un imaginaire d’ordre ethnonational sans assumer frontalement ses héritages racialisants.
« Marine Le Pen rate la marée de l’année », titrait le Courrier international en mars 2015 [3], lorsque les scores du Front national (devenu depuis le Rassemblement national) se révélèrent inférieurs aux sondages pour les élections départementales. Les métaphores maritimes infusent aussi bien les discours des adversaires du Rassemblement national que ceux de ses propres cadres – sans parler du vocabulaire employé pour décrire l’arrivée des personnes en situation d’exil en Europe. La « crise des réfugiés » de 2015 s’est accompagnée d’une rhétorique et d’une iconographie abondamment analysées. Les études des médias et des discours politiques ont largement mis en avant l’iconisation de certaines figures. Certaines images se sont ainsi muées en icônes – la photographie d’Aylan Kurdi, l’enfant syrien retrouvé mort sur une plage turque, occupe ici une place paradigmatique. Les frontières physiques – grillages, murs, barbelés – sont quant à elles devenues des lieux communs visuels ; on pense à la barrière hongroise au poste de Röszke, côté serbe. Pourtant, rien n’a été aussi omniprésent que la Méditerranée. En témoigne par exemple une simple recherche d’images de la « crise des réfugiés » sur Google. Dans ce contexte, le terme « submersion migratoire », longtemps cantonné à l’extrême-droite, a été repris par François Bayrou, alors en qualité de premier ministre [4]. Ce déplacement lexical vers le centre de l’échiquier des partis politiques atteste de la porosité des cadrages – visuels et terminologiques – et de l’efficacité hégémonique de la métaphore maritime.
Simultanément, la Méditerranée demeure le théâtre et l’espace privilégié d’une nécropolitique [5] contemporaine. La nécropolitique est un concept proposé par Achille Mbembe pour désigner l’envers du biopouvoir, soit l’expression ultime de la souveraineté comme capacité de décider qui peut vivre et qui doit mourir. Elle opère par états d’exception et régimes d’inimitié (souvent racialisés) qui exposent des populations à la mise à mort – « faire mourir, laisser mourir, exposer à la mort » – et produisent des « mondes de mort » où l’existence est réduite à une survivance de morts‑vivants [6]. Appliquée aux traversées de l’espace méditerranéen, cette notion met en évidence la production politique du risque. Celle-ci se traduit par la raréfaction des voies légales et l’architecture des visas restreignent systématiquement l’accès aux séjours de courte durée pour de larges pans de l’Afrique, de l’Asie et de l’Amérique latine, et par l’externalisation des contrôles. Ces mécanismes convertissent la mer en dispositif de gouvernement par la mise en danger. Les controverses interétatiques autour des obligations de recherche et de sauvetage (Search and Rescue) et les défaillances – parfois délibérées – de coordination renforcent encore cette dynamique.
Sur le plan médiatique, cette configuration s’accompagne d’un régime de visibilité spécifique. Dans le prolongement des travaux sur la spectacularisation des frontières, Fabienne Le Houérou propose la notion d’« inondation imagétique » [7] pour qualifier la surabondance d’images de « flux » et de détresse. Il s’agit d’un trop‑plein visuel qui, simultanément, dramatise l’idée d’« invasion » et fige les exilées en figures de misère. Cette inflation iconique co‑produit et naturalise le cadrage sécuritaire décrit plus haut.
L’opération consistant à faire de l’imaginaire maritime une matrice visuelle et discursive de la légitimité du Rassemblement national se donne à voir dès la fin des années 1980, à travers l’usage du motif de la vague dans les affiches de campagne de Jean-Marie Le Pen en 1988. Cette imagerie est reprise par Marine Le Pen en 2010 avec la promotion de la « vague bleu Marine ». Le signifiant articule plusieurs dimensions : la couleur bleu nuit rappelle la tradition navale, le prénom de la présidente assure la personnalisation, et l’idée de vague promet une force ascendante susceptible de bouleverser le paysage partisan. La stratification temporelle de ce motif atteste d’un travail de continuité mythologique. Le FN/RN se dote ainsi d’un répertoire visuel stable, aisément ré-activable, qui traverse les générations partisanes et les supports (papier, réseaux sociaux, vidéo). On retrouve ici la notion d’intermédialité telle qu’employée par Morgane Belhadi [8] (après Jürgen Müller [9]), où les mêmes signifiants – la vague, le bleu marine, la ligne d’horizon – circulent d’une affiche à un spot télévisé, d’un album Facebook à un post Instagram, produisant une cohérence communicationnelle globale.
L’image est performative : annoncer la vague revient à créer l’attente de son surgissement, et donc à naturaliser l’hypothèse d’un débordement électoral. En miroir, les « vagues migratoires » que le même parti dénonce depuis trente ans apparaissent comme la face négative de son propre dynamisme. L’esthétique maritime ordonne un partage de valeurs (la vague « bonne » contre la vague « mauvaise »), permettant de faire tenir ensemble coercition et soin – protéger « l es nôtres » en maîtrisant « les flux ». L’eau qui transporte des personnes présentées comme en situation d’exil figure la menace, l’eau qui porte le Rassemblement national incarne la restauration d’un ordre supposé. Cette ambivalence se décline sur tous les supports : dans les clips officiels, les horizons marins d’un bleu éclatant sertis de musiques épiques voisinent avec des plans d’embarcations de fortune sur une mer sale et agitée ; dans les affiches, la palette bleu se combine à des slogans de « maîtrise des frontières » imprimés en capitales blanches rappelant la signalétique portuaire. Dans le clip de campagne des européennes de 2019, intitulé « POUR UNE EUROPE DES NATIONS ! » [10], les paysages marins censés incarner la grandeur de la nation contrastent avec des plans présentés comme plus journalistiques, donnés à voir comme la preuve d’une « immigration massive ». Les images accompagnent un discours bien rôdé, qui dénonce la fragilité alléguée des frontières externes de l’Union européenne : « L’Union européenne a trahi toutes ses promesses, en laissant nos Nations sans protection, face à la mondialisation sauvage et à l’immigration massive (…) retrouver les frontières de la France et poser des frontières à l’Europe. » La cohérence des choix graphiques – couleurs, typographies, angles de vue – forge une signature visuelle immédiatement reconnaissable, qui facilite la mémorisation et, partant, la capitalisation électorale.
L’analyse des visuels déployés lors de la campagne européenne de 2024 confirme cette logique. Sous les formules « Lampedusa : pas un seul migrant en France ! », ou encore « Lampedusa : la maîtrise des frontières est possible », slogans de la campagne des européennes de juillet 2024, on observe des « bateaux de migrants » sur les flots, ciel dégagé, lumière rasante : tout évoque la carte postale, sauf que la promesse touristique est inversée ; il ne s’agit plus d’inviter à un ailleurs ensoleillé, mais de certifier que l’ailleurs restera précisément ailleurs. Cette re‑sémantisation d’une imagerie balnéaire renvoie à ce que Christian Salmon appelle la « fonction iconique du réfugié » : un excès d’images faisant écran à la complexité des trajectoires, et, dans le cas présent, redirigé pour conforter un récit de souveraineté menacée [11]. Là où l’iconographie humanitaire habituelle exhibe la vulnérabilité (gilets de sauvetage orange, couvertures de survie dorées), l’iconographie frontiste exhibe la supposée efficacité : une mer calme, un horizon tenu, des frontières maîtrisées. Les deux régimes d’image partagent pourtant un même socle. Ils réduisent la mer à une surface affective, reconfigurant l’exil en événement spectaculaire dont les causes structurelles – politiques de visa, externalisation des contrôles, segmentation du marché du travail – demeurent hors champ.
Ce choix de la mer comme scène principale doit aussi être lu à l’aune d’une dialectique proprement française entre présence continentale et imaginaire insulaire. Historiquement, la France se pense et se raconte comme puissance continentale, quand la Grande‑Bretagne – puis le monde anglo‑saxon – s’auto‑définit volontiers par son insularité et sa « maîtrise des mers ». Jean‑Marie Le Pen l’a explicitement énoncé lors d’une conférence de presse à La Rochelle. Il y regrette que la France, « malgré ses trois façades maritimes, ait pratiquement tourné le dos à la mer et renoncé à cette partie déchirante d’elle-même » ; il ajoute que la France a « toujours été déchirée entre le grand large et la grande terre » et dit avoir « appris la lutte d’influence qui a perduré entre la France et l’Angleterre, aujourd’hui entre la France et les Anglo‑Saxons, les Américains » [12]. Cette formulation condense l’ambivalence idéologique : un parti dont les obsessions premières sont telluriques (« sol et sang ») se dote d’une scénographie maritime pour réinscrire la nation dans une compétition géopolitique où l’horizon marin signale la souveraineté perdue et à reconquérir. La mer devient alors un opérateur de réécriture du roman national. Elle permet d’adosser l’ethno‑nationalisme à une critique anti‑anglo‑saxonne et à une nostalgie d’empire, tout en actualisant la vieille opposition France continentale / Royaume‑Uni insulaire.
C’est ici qu’apparaît le lien entre l’esthétique du Rassemblement national et la critique anthropologique de la « frontière‑spectacle ». Nicholas De Genova insiste sur la scission entre la scène de l’exclusion et l’« obscène de l’inclusion » : plus l’illégalisation est montrée comme une transgression, plus se masque l’intégration économique, létale mais rentable, des personnes illégalisées. Le Rassemblement national opère un mouvement symétrique. En se présentant comme digue protectrice, il invisibilise sa propre inscription dans les chaînes de production qui profitent de la flexibilité d’une main‑d’œuvre précarisée. L’obsession visuelle pour l’eau, élément supposé indomptable, naturalise ainsi la nécessité d’un contrôle accru, tout en effaçant la matérialité terrestre – centres de rétention, préfectures, guichets, entrepôts – où se négocie au quotidien l’assignation administrative et économique des personnes en situation d’exil. Cette naturalisation est d’autant plus efficace que, contrairement aux dispositifs frontaliers terrestres (comme les murs et les grillages), la mer semble échapper à l’appropriation humaine. Construite comme frontière naturelle, elle offre un support métaphorique particulièrement disponible pour légitimer un imaginaire de fatalité.
De ce point de vue, la diffusion d’images de naufrages joue un rôle paradoxal. D’un côté, les clichés du chalutier Adriana chaviré en juin 2023 au large de Pylos [13] ou les vidéos captées par des drones militaires renforcent la perception d’un péril objectif, quasiment naturel, qui précéderait toute décision politique. De l’autre, les discours du Rassemblement national se situent moins dans la dénonciation de ces morts que dans leur traduction politique. Chaque naufrage devient la preuve supplémentaire d’une submersion en cours, jamais l’indice d’une politique migratoire létale. L’émotion publique se trouve redirigée vers la demande de fermeture, tandis que la responsabilité étatique dans la production même de la dangerosité du passage demeure minorée. La frontière‑spectacle transforme donc l’événement décrit comme « tragique » en ressource discursive, de la même manière que le marketing du Rassemblement national transforme la mer apaisée en preuve de sa compétence souveraine.
L’ironie est d’autant plus importante que les acteurices qui mobilisent le lexique de la menace des « vagues migratoires » déploient simultanément leur propre iconographie maritime. Chez Marine Le Pen, la « vague bleue » est effrayante lorsqu’elle charrie des personnes en situation d’exil, mais victorieuse lorsqu’elle implique des électeurices potentielles. Le paradoxe a probablement atteint son apogée dans la une du Figaro annonçant la mort de Jean-Marie Le Pen, sur fond de mer calme – point d’orgue aquatique d’une saga familiale. Rappelons qu’il cofonda le Front national avec l’ex-Waffen-SS Pierre Bousquet, quelques néonazis, anciens poujadistes, vétérans d’Algérie et monarchistes. La mémoire de la torture avouée par Jean‑Marie – confession posthume dans Le Monde (« Je l’ai fait sur ordre de mon capitaine » [14]) – se dissout dans un chromatisme bleu‑gris habilement cadré. Il apparaît que l’esthétique absorbe et amortit la conflictualité mémorielle. Aujourd’hui encore, celles et ceux qui crient à l’« invasion » se délectent des métaphores maritimes. Cécile Alduy, autrice de Marine Le Pen prise aux mots [15], soulève la duplicité du langage employé par celle qui dirige le Rassemblement national : une novlangue technocratique pour l’économie d’un côté, récit mythologique et hyperbolique de l’autre. La mer n’est donc pas neutre, elle renvoie à l’exploration, à la grandeur coloniale, à la souveraineté des frontières (la Manche, la pêche), mais aussi à l’enracinement populaire – le marin courageux opposé à l’élite parisienne. Le « bleu marine » (comme en témoigne la forte présence des marinières) évoque un imaginaire familier et rassurant, fait de force, de stabilité, de patriotisme, sans képi ni fusil.
On comprend dès lors pourquoi le parti accorde tant d’importance à la répétition de motifs maritimes dans ses dispositifs de campagne. D’un point de vue de sociologie électorale, la redondance graphique opère comme un médiateur symbolique capable d’articuler des espaces sociaux dissemblables. Dans les zones littorales – où se côtoient pêche artisanale, petites classes moyennes du tourisme et personnels militaires chargés de la surveillance côtière – l’imaginaire protecteur s’arrime à des expériences professionnelles concrètes. À l’intérieur, où la mer n’est qu’une représentation médiatique, la « vague » renvoie à une crainte abstraite d’invasion. Dans les deux cas, la même métaphore opère une translation entre intérêts matériels et affects identitaires, autorisant la constitution d’un bloc électoral transversal. La mise en série de ces observations suggère une lecture plus large de l’esthétique frontiste. Celle-ci combine un imaginaire colonial (« mare nostrum », nostalgie de la puissance outre‑mer), un imaginaire discipliné (bleu uniforme, horizon rectiligne) et un imaginaire compassionnel capté à la concurrence médiatique (« sauver » la France comme on sauve des naufragées). L’efficacité réside précisément dans cette capacité à occuper simultanément le registre du soin et celui de la coercition. Le bleu marine assure ainsi la transition chromatique. Le bleu est une couleur ambivalente en ce qu’elle inspire à la fois la confiance et l’autorité, si bien qu’elle rend parfois indistincte la frontière entre la proximité rassurante et l’exercice du pouvoir. Si Marine Le Pen est parfois qualifiée de « capitaine » ou, par dérision, de « pirate » (référence à ses poursuites judiciaires pour détournement de fonds européens), c’est que le parti lui‑même épouse la figure du navigateur, ou en l’occurrence de la navigatrice : celle qui lit les flux, anticipe les vents, promet la traversée sans naufrage.
Sans postuler la centralité du registre maritime dans l’esthétique frontiste, on peut considérer qu’il constitue, à certaines séquences, un opérateur puissant de cadrage. La mer n’est ni décor ni simple métaphore ; elle forme une infrastructure symbolique reliant, dans une même image de surface, la dangerosité supposée de l’Autre, la résilience morale du Nous et la compétence technique du parti.
Dans la perspective de Morgane Belhadi, le « populisme visuel » du Rassemblement national repose sur un double mouvement de sacralisation et de désacralisation. Des motifs chargés symboliquement y sont repris, stabilisés, puis réinscrits dans les formes ordinaires du marketing politique et de la communication de proximité [16]. La « vague » opère précisément à ce point d’équilibre entre le rite identitaire et le motif publicitaire. D’une part, il s’agit de recadrer les images en reliant les dispositifs administratifs et économiques qui conditionnent ce qui est rendu visible aux logiques médiatiques et numériques qui en assurent l’amplification. D’autre part, il s’agit de replacer au cœur de la discussion publique la chaîne de causalité matérielle en rattachant des choix administratifs concrets – politiques de visas, externalisation des contrôles, sous‑dotation et délégation du sauvetage en mer (SAR) – à leurs effets mesurables. La Méditerranée centrale demeure, selon l’Organisation internationale pour les migrations (projet Missing Migrants), la route migratoire la plus meurtrière au monde, avec au moins 26 736 décès recensés depuis 2014 (site consulté le 13 mai 2026) [17]. La thèse récemment soutenue de Camille Martel prolonge cette réflexion en analysant, dans le cas de la Manche et de la mer du Nord, les tensions entre les mécanismes frontaliers à visée sécuritaire et les opérations de sauvetage soumises aux obligations internationales, à l’aune de la maritimisation des migrations [18]. La diffusion d’images de naufrages installe un péril naturalisé – la mer étant construite comme une frontière « naturelle » et comme un espace de fatalité – tout en dépolitisant la chaîne décisionnelle qui fabrique le danger – à travers la raréfaction organisée des voies légales, la délégation du SAR et l’externalisation des contrôles. À cet égard, la « vague bleue marine » articule une promesse d’ordre et une politique des flots et des frontières, en continuité avec des dispositifs nécropolitiques qui décident, in fine, de qui peut vivre et de qui doit mourir. Ce revers – la « dark side of the wave » – désigne une esthétique bleue marine, lissée et cohérente, qui convertit un noyau idéologique de sol et de sang en politique des flots et des frontières, tout en reléguant hors‑champ la matérialité bureaucratique et nécropolitique qui en constitue la condition. C’est seulement en réinscrivant ces cycles d’amplification et de cadrage médiatiques dans les logiques administratives et économiques qui les produisent qu’il devient possible de rompre le charme d’une esthétique capable de transformer chaque naufrage en argument de gouvernement et chaque horizon bleu en promesse électorale.
Coline Rousteau









