Nos je sont nos victoires

Par Sami Battikh

paru dans lundimatin#65, le 15 juin 2016

Un lecteur de lundimatin nous a fait parvenir ses impressions quant à l’avenir du mouvement contre la Loi Travail.

Quand le mouvement contre la loi travail sera fini, les personnes du cortège de tête, de Nuit Debout, des ZAD seront toujours motivées pour lutter et faire valser ce monde. Des barrières mentales ont sauté, des nouvelles connexions et des formes de résistance plus radicales apparaissent. C’est en cela que nous avons déjà gagné. Nous, dans notre complexe et belle diversité.

Qu’importe l’issue du mouvement contre la Loi Travail, nous avons déjà gagné. Je dis nous pour parler des anonymes présents dans le cortège de tête, dans les actions de blocage et place de la République : habitués des ZAD, étudiants bobo, syndicalistes, lycéens avec leur ghetto blaster ou vieux intellos libertaires...

Cet ensemble improbable agit et s’agite dans un environnement nouveau, lui même composés d’acteurs inédits qui insufflent des énergies sans en être à l’origine, au grand malheur des autorités qui aimeraient trouver l’ennemi à abattre : MILI, Action Antifasciste, Nuit debout, Lundi Matin, Paris Lutte, Blocus Paris...

Je dis nous en sachant qu’il n’y a pas de nous mais une multitude de je, qui, tous, ont comme point commun de refuser le jeu. Ce "jeu démocratique" que l’on nous impose. Un jeu pipé depuis des décennies. On nous demande de lutter en respectant le cadre alors que c’est ce cadre qui nous empêche de lutter. Sortons du cadre. Débordons.

Faire valser ce monde à en avoir le tournis

Lucides, nous savons que les expériences en Grèce et ailleurs n’ont pas abouti au renversement des grandes puissances financières. Qu’importe. Depuis la crise, provoquée par la boulimie des banques, les seuls à s’être enrichis auront été ces mêmes banques et leurs valets. Ces mêmes responsables qui, aujourd’hui, obligent certains pays à casser le droit du travail pour obtenir le droit à de nouveaux prêts.

Notre rêve n’est pas le grand soir mais plutôt d’offrir des cauchemars à nos ennemis. Les empêcher de mener leur affaire comme bon leur semble. Être un grain de sable, un caillou dans leur chaussure. Pourquoi ce monde devrait-il tourner rond alors qu’il nous aplati et nous offre une vie si fade ? Nous voulons faire valser ce monde et avoir le tournis avec lui. Que cela puisse être éphémère ne nous freine nullement dans notre soif de gêner, de perturber, de casser.

Puisque nous parlons de casse, parlons de la violence : cette violence qui accompagne depuis des semaines ce soulèvement serait incompatible avec le respect de la démocratie, avec les valeurs de la république. Dont acte. Nous ne voulons de toute façon plus d’une telle démocratie faussement respectueuse de ses citoyens.

Ces institutions sont mortifères, violentes et à l’opposé des prétendues valeurs qu’elles affichent publiquement. Ce système a créé bien plus d’injustices, de ségrégations, de blessures et de morts que n’importe quelle révolte.

Soyons honnête avec nous mêmes : cela ne choque plus personne de ne voir que des noirs et des arabes faire la sécurité et le ménage dans nos lieux de vies (boulot, magasins, lieux culturels...). De voir des familles de réfugiés expulsées violemment. De voir des femmes insultées pour ce qu’elles portent (ou qu’elles ne portent pas). De voir des députés abuser de leurs collègues en toute impunité...

Cette politique n’est pas neutre. Elle tue, et pas seulement moralement. Et pas uniquement lors des nombreux dérapages d’une police devenue milice d’un pouvoir de plus en plus autoritaire. Ces choix de société tuent des centaines de personnes victimes de ce système qui les excluent : par maladies, par suicides, en sombrant dans des dépendances (alcool, drogue, médicaments, jeux)...

Tous ces morts, tous ces blessés, ne feront jamais la Une de B’FM ou de TF1 (ni même de France 2). Mais ils existent. Que toute une partie de la population décide de ne pas les voir, pour dormir la conscience tranquille, c’est son choix. Mais que ces personnes ne viennent pas nous donner des leçons de morale pour des violences lors des manifestations, des actions de blocage ou de sabotage.

Un humanisme radical

Fuyant les étiquettes, nous pouvons tout de même nous rassembler autour d’une valeur : l’humanisme. L’idée qu’une femme a la même valeur qu’un homme, qu’un musulman a la même valeur qu’un catho, qu’un homosexuel a la même valeur qu’un hétéro...

Dans un monde régit pas une oligarchie raciste, réactionnaire et patriarcale, cet humanisme apparait en opposition frontale et radicale. En lutte permanente. Et si cette lutte doit voir certaines personnes atteintes moralement ou physiquement, nous l’assumeront pleinement. Conscients de la gravité des actes mais conscients que l’inaction serait bien plus néfaste et mortelle pour l’ensemble de la population, notamment les plus faibles.

Les personnes du cortège de tête ont fait un choix : celui de ne plus vivre selon le prisme imposé par les institutions. Celui de décider soi même de ce qui est bien, de ce qui est mal. De ce qui est moral et ce qui ne l’est pas. Pour chacun, les repères et limites varieront et évolueront dans le temps. L’important n’est pas de savoir où sont ces repères mais de savoir qu’ils ont été placés selon nos propres réflexions.

Libre à moi donc de ne pas m’indigner d’une voiture de police brulée ou d’un policier agressé dans l’exercice de ces fonctions. Si cela ne m’indigne pas, ce n’est pas parce que j’ai été empoisonné par le virus de la violence aveugle et de la haine mais bien parce que ces attaques interviennent dans un système qui a engendré des milliers de victimes.

Helder Camara, évêque brésilien connu pour son engagement auprès des plus pauvres, est souvent cité ces derniers jours pour répondre à ces accusations :

« Il y a trois sortes de violence. La première, mère de toutes les autres, est la violence institutionnelle, celle qui légalise et perpétue les dominations, les oppressions et les exploitations, celle qui écrase et lamine des millions d’hommes dans ses rouages silencieux et bien huilés. La seconde est la violence révolutionnaire, qui naît de la volonté d’abolir la première. La troisième est la violence répressive, qui a pour objet d’étouffer la seconde en se faisant l’auxiliaire et la complice de la première violence, celle qui engendre toutes les autres. Il n’y a pas de pire hypocrisie de n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui la tue. »

Quand le mouvement contre la loi travail sera fini, les personnes du cortège de tête seront toujours là. Toujours motivées pour lutter et innover dans les moyens de faire dérailler la machine. Nous prenons plaisir a voir une autoroute bloquée, des usines occupées, des émissions télé interrompues. Car l’espace de quelques minutes, nous parvenons à interrompre le cours normal des choses.

Nous voulons jouer, nous voulons jouir, nous voulons prendre, tout et sans avoir à le demander. Notre vie nous appartient. Et nous en prenons conscience. Qu’importe les risques juridiques ou même physiques. La normalité nous ennuie. On veut bien plus. On vaut bien plus.

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