Nocturama : la lutte armée OKLM [Film]

« Certains sautent de joie, d’autres pleurent et disent que c’est la guerre. Mais ça devait arriver de toutes manières, c’est sûr que ça devait arriver. »

paru dans lundimatin#72, le 14 septembre 2016
Martin : Putain, c’était vraiment nul ce film.

Julie : Ah oui … moi ça m’a bouleversé… ça m’a laissé une espèce de nœud dans le ventre.

Martin : Ah bon ? Moi j’ai trouvé ça nul. On ne sait pas qui ils sont, on ne sait pas pourquoi ils veulent mettre des bombes et tuer des gens. C’est complètement apolitique. Et une fois qu’ils ont foutu le feu à la ville, ils sont là dans leur grand magasin à célébrer la société de consommation comme M. et Mme tout-le-monde. Et puis les flics débarquent et les butent, c’est vraiment de la propagande pour l’apathie politique.

Julie : Je crois que c’est un petit peu plus subtil que ça...

La première partie du film est une sorte de ballet hyper chorégraphié des jeunes protagonistes qui parcourent le métro et les rues de Paris comme s’ils étaient à l’opéra. On saisit rapidement que le projet et le désir qui les anime est de poser des bombes. Et si le film est quasi muet durant l’ensemble de cette séquence c’est parce qu’il n’est pas nécessaire de (nous) faire comprendre les motivations de leur action.

Martin : Ah ouais, et toi tu trouves ça intéressant la représentation du nihilisme ? Mettre Daesh et l’extrême gauche sur le même plan, ça te dérange pas.

Julie : Bah, ça ne me dérange pas particulièrement mais surtout, je crois que ce n’est pas ça le propos du film.

Martin : Le propos de ce film c’est de dire que les jeunes veulent faire la révolution sans même donner de raisons, en butant n’importe qui et pour se faire flinguer comme des chiens à la fin. C’est vraiment contre-révolutionnaire.

Julie : Non, vraiment je ne crois pas. C’est un film tout en dérobade. C’est un piège à gauchistes et à réactionnaires à la fois. « Quand on pointe la lune, l’imbécile… », tu vois ? C’est comme si ce que Bonello voulait mettre à jour demandait, pour qu’on puisse le penser, de paralyser toutes les lectures idéologiques, de droite comme de gauche – en les privant de leur repères habituels, le grand discours, l’explication, l’argument, la rhétorique, tu vois ?

Martin : Je ne comprends rien. Tu dis la même chose que moi, c’est apolitique.

Julie : Non, je dis l’exact contraire. Il y a cette idée qui s’impose toujours comme une évidence selon laquelle la politique relèverait de la parole, du discours et du raisonnement, et bien il se trouve simplement que le film fait l’hypothèse inverse. Dans Nocturama, il y a essentiellement du silence, c’est un contre-pied à ce monopole de la politique que le discours cherche à avoir, et ce n’est pas si grave.

Martin : Oui mais tu peux très bien faire comprendre les motivations, sans forcément que ça passe par du discours. C’est à ça que ça sert, les flashbacks, normalement, or dans ceux de Nocturama, on ne comprend pas pourquoi ils deviennent potes et pourquoi ils décident de foutre le feu à Paris.

Résulte juste une évidence : une dizaine de jeunes quelconques posent des bombes. Pour transfigurer à la misère de leur existence ? Pour faire payer à ce monde sa médiocrité ? Pour rappeler que ça ne peut pas durer ? On ne sait pas. Mais dans la France de 2016, le terrorisme est devenu une hypothèse très plausible. Qu’arrive-t-il ? Que se passe-t-il à Paris ? Qu’ont-ils réussi à faire ? Le patron d’HSBC se fait exécuter, des voitures piégées explosent place de la Bourse, une partie du ministère de l’intérieur vole en éclats, un étage d’une des tours de La Défense explose, tandis que la statue de Jeanne d’Arc brûle au centre de la capitale. Cibles symboliques ou non, mais toutes logiques.

Julie : Et bien c’est justement ça qui prend à revers les gauchistes comme les réacs’, la fécondité de leur action réside en elle-même, à l’intérieur de l’acte lui-même, pas dans le discours que la distance rend possible. Il y a une citation connue qui dit quelque chose comme ça, tu sais. Qu’il n’y a pas le discours et l’idéologie qui précèdent l’acte. Si tu retires à la politique le discours de surplomb, de recouvrement, il ne reste plus rien. Enfin il ne reste plus rien de la politique… mais il y a un reste, l’acte pur.

Martin : Ça me fait penser …. (pianote sur son smartphone)… regarde ce que j’ai trouvé. Dans un des vieux films de Bonello, en 2001, il y a des étudiants qui distribuent un tract, écoute :

« Nous vivons une époque sans fête et nous y avons contribué. Il faut réfléchir longtemps et alors prendre des décisions radicales et sans appel. Comment pouvons-nous répondre au gouvernement puisqu’il ne s’adresse pas à nous mais à une idée qu’il a de nous ?
Devant le manque de propositions, il faut créer une vraie menace. Créer un groupe d’intervention. Les symptômes d’une nouvelle guerre mondiale sont là mais nous savons qu’elle ne peut exister comme les deux précédentes. Elle sera donc remplacée dans les prochaines années par des guerres civiles au sein de chaque pays conscient. Donc seule l’idée de la guerre civile peut être maintenant raisonnable. Et cette guerre se fera avec les armes du possible.
Nous utiliserons les mots d’une manière radicale. Nous avons décidé de rester imprenables.
Plus de grèves, plus de manifestations, plus de contre-propositions, mais plus d’acceptations non plus. Seulement le silence comme ultime contestation.
Taisons-nous. »

C’est pas mal quand même ! Et en fait, ça annonce un peu Nocturama.

Julie : Oui, c’est marrant, le « silence comme ultime contestation ».

Les protagonistes décident de passer la nuit debout. Commence alors la deuxième partie du film, huis-clos angoissant où la Samaritaine se transforme en luxueuse antichambre de la mort. Symbole de la société de consommation, du règne de la marchandise, figure mille fois reprise au cinéma (pensons à Holy Motors de Léos Carax), le grand magasin joue ici pleinement son rôle. Il est le lieu de l’attente, de l’angoisse, et du silence. Peut-être l’image d’un monde idéal au cœur du chaos ; en réalité enfer pavé de marchandises aussi luxueuses qu’ennuyeuses. Comme il convient dans un film où la question du silence est si importante, c’est par le son que l’espace du huis-clos se différencie du monde extérieur. Bonello joue en champ contrechamp avec le silence assourdissant à l’intérieur du magasin et le bruit de la ville qui vient d’être attaquée (Bresson écrivait que le cinéma sonore a inventé le silence).

Martin : Donc toi, ce que tu en as compris c’est que leur silence est leur message ? Et que les cibles parlent d’elles-mêmes ? Original … Et c’est ironique de parler de silence quand tout se passe comme un spectacle télévisé. Rappelle toi le vigile, Omar, qui dit face aux écrans « ah ça fait bizarre de se voir en vrai » …

Julie : Tu comprends pas. Le silence qui traverse le film, ce n’est pas juste une manière de ne pas parler. C’est-à-dire que ce n’est pas des mots que l’on tait ou cache par du silence. C’est un silence pur, parce qu’il n’y a pas de mots, ou pas besoin. C’est l’inutilité de la parole, pas son masque.

Martin : Tu me saoules je ne comprends rien. Tu vois bien que politiquement c’est un film au mieux nul, au pire dégueulasse.

Julie : C’est toi qui saoule ! Pour toi, un film politique c’est un film de propagande, un tract que tu vas évaluer comme plus ou moins idéologiquement correct, c’est juste le point de vue le plus con de la terre, qui sous couvert de décrypter et de réfléchir permet de ne jamais rien voir ni comprendre. T’as le même rapport à ce film qu’un trotskyste à la vie.
Martin : Oh c’est bon.
Julie : Ce n’est pas dramatique de ne pas comprendre un truc mais par contre, s’en féliciter, c’est un peu compliqué.

Martin : Bah vas-y grosse maline, explique-moi car je suis trop con pour comprendre.

S’il y a quelques moments de pures transes qui servent de défouloir, un certain régime de modération règne entre les personnages. Le couple de SDF qui jouissent, eux, totalement des délices du magasin, sont là pour nous montrer à quel point les jeunes les dédaignent, ou s’en lassent. Ils zappent d’une marchandise à l’autre, parfois frénétiques, parfois apathiques, toujours désoeuvrés. Cette nuit debout n’est pas non plus une nuit de fête ou de victoire. Chacun se replie sur soi et consomme ses désirs individuels à sa manière, sans trop de succès. Ils semblent parfois se désintéresser les uns des autres d’une manière aussi intrigante que leur rencontre restée mystérieuse.

Julie : En fait, j’ai l’impression que tout le film consiste à défaire le feuilletage de discours et d’idéologie qui spontanément entour un thème comme celui-ci En fait, si tu regardes attentivement, cette bande de jeunes est traversée par toutes les contradictions possibles et imaginables, du moins on nous le laisse supposer. Ils sont de classes sociales très différentes, certains veulent qu’il n’y ait pas de morts alors que d’autres s’en foutent de dézinguer un type qui n’a rien à voir, certains semblent commettre les attentats pour déclencher une insurrection, d’autres semblent le faire juste pour le fun, certains veulent connaître le résultat de l’action, d’autres s’en foutent. Et en fait, à chaque fois qu’une de ces contradictions se présente, la plus évidente étant celle de flinguer ou non des gens, on s’attend à ce que cela produise une embrouille ou au moins un débat entre eux. On attend, on attend et puis finalement, non, ça n’arrive jamais. Les contradictions ne sont jamais dialectisées…

Martin : Vas y fais des vraies phrases, on n’est pas à un jeu télé …

Julie : Non, au contraire, je suis hyper sérieuse, les contradictions sont posées mais restent là à choir, elles ne deviennent jamais problématiques, ne provoquent jamais de situation particulière, ce n’est pas vraiment une négation de ces contradictions mais plutôt une désactivation. Elles n’opèrent pas sur le réel, ou du moins sur le déroulement du film. Elles n’ont aucune présence dans la narration.
Qu’est-ce qu’elle dit déjà la fille sur son vélo ? C’est clairement le point d’articulation de tout le film.

Martin : Quand le gars lui demande ce qu’il se passe dehors parce qu’il veut savoir ce qu’ont donnés leurs attentats ?

Julie : Oui c’est ça.

Martin : Je sais plus exactement, quelque chose comme « Certains sautent de joie, d’autres pleurent et disent que c’est la guerre. Mais ça devait arriver de toutes manières, c’est sûr que ça devait arriver. »

Julie : Oui et elle en conclut en disant « maintenant c’est fini ». Même ce « maintenant c’est fini », on ne sait pas ce qu’il veut dire. C’est fini parce que c’est l’insurrection ou c’est fini parce qu’ils vont tous se faire fumer ? Ou parce qu’ils vont survivre, mais le monde de merde aussi ? Tu vois, même quand ils sont dans le magasin, ils se servent dans de la super bouffe mais en même temps ils ne font pas vraiment la fête, ils ont des vrais flingues mais ils jouent surtout avec des flingues en plastique. La joie et la peur, la fin et les moyens, les conséquences ou l’immanence, c’est comme si absolument toutes les dualités étaient gelées et désactivées. C’est comme si Bonello voulait dérober au spectateur toute interprétation confortable, voire toute interprétation tout court.

Martin : Donc selon toi, ce qui est bien dans ce film c’est qu’il ne dit rien et qu’il n’y a rien à en dire parce que le réalisateur « effeuuuuille » le sens. Je suis épaté.

Julie : Non, ce n’est pas ça que je dis, enfin pas tout à fait. Evidemment, si tu penses à un mille-feuille, une fois que tu as retiré toutes les feuilles il reste plus rien…

Martin : bah si la crème…

Julie : Oui, ok la crème si tu veux. Bah le but de ce film c’est de montrer de manière pure ce que c’est que la radicalisation, ce qui reste quand on a enlevé toutes les feuilles … Il essaie de peindre ce point de passage entre une vie parfaitement normale et la désertion en acte avec toutes ses conséquences. Il n’y a pas de fracas, pas de grands mots. D’ailleurs, tous les personnages sont incroyablement normaux et mesurés et dans le fond, cette normalité absolue leur permet le tout petit déplacement qui amène leur désaffiliation au monde qui les entoure. Ce n’est pas un film qui raconte une histoire, c’est une photographie ou une peinture qui met en scène la normalité et sa proximité avec la désertion brutale et sans retour du sens dominant.

Martin : Ca me fait penser à un truc qu’un pote me disait hier, en fait, la raison pour laquelle il y a des millions de dispositifs de contrôle, des institutions en béton armée et grosso modo un édifice social aussi gigantesque, c’est justement parce que le passage de la norme à la déviance est minuscule, infime. Tout l’appareillage qui gère et contrôle le quotidien est d’autant plus massif que la normalité est fébrile.
Mais bref, toi ce que tu dis c’est que leurs motivations, leurs objectifs, le fait qu’ils butent des gens pour rien, on s’en fout ?

Julie : Ce n’est pas que ça ne m’intéresse pas, c’est juste que le film ne parle pas de ça, du coup je n’en parle pas non plus, parce que c’est du film dont je parle. Ce qui est mis en scène ce ne sont pas des jeunes qui deviennent terroristes et se font buter c’est le « comment » qui les amène là, et ce comment est de nature affective, sensible. Ce que ça nous dit, c’est que la volonté d’en finir une bonne fois pour toute avec ce monde, ça ne relève pas d’un raisonnement, d’une somme de bonne raisons et de discours idéologique mais bien d’un petit point à l’intérieur de soi qu’on ne peut plus maintenir en adéquation avec l’écoulement de la réalité. C’est pour ça que c’est un film qui ne peut que faire flipper les réacs et les gauchistes. Les réacs parce que c’est leur pire cauchemar, qu’on puisse abandonner le navire et les gauchistes parce que d’un seul coup, toutes leurs idéologies sont ramenées au néant, ou du moins à du blabla superficiel. Toi, tu disais regretter que dans ce film, il n’y ait pas de discours clairs, de bonnes raisons qui te rassurent et te confortent. C’est comme si tu voulais que sur le Cri, Munch ait rajouté une bulle au marqueur dans laquelle il aurait écrit « la société, ça fait mal à la tête ».

Martin : Ah ouais et toi t’es pas une gauchiste qui blablate par contre.

Julie : Si, peut-être. Mais je reconnais qu’il y a un gouffre entre la pensée et l’idéologie. L’idéologie, ça sert juste à se rassurer et à se raconter que nous au moins on n’est pas des paumés. Mais bref, je ne veux pas dire que ça ne sert à rien de parler et de s’expliquer le monde mais simplement que certaines décisions, notamment celles que prennent les héros du film, appartiennent à une autre dimension du réel, une dimension sensible et donc immédiatement éthique, et que la politique classique, y compris d’extrême-gauche, s’est fondée sur la dénégation de cette dimension.

Martin : Et les flics qui les exterminent comme des rats, ça correspond à quoi éthiquement ? Ça veut dire que la police est toujours plus forte et que tout est vain ?

Julie : Non, ça montre une irréductibilité pure, sans retour en arrière. Lorsqu’on fait un véritable pas de côté, on ne nous le pardonne pas. Evidemment, il y a clairement un parti pris, les jeunes sont tous éminemment sympathiques alors que les flics n’apparaissent que comme des ombres pour les exterminer un à un. Dans le vis-à-vis, un parti est humain, l’autre ne l’est pas, juste une pure force d’écrasement.

Martin : Mais si t’as trouvé ça si super que ça, pourquoi tu disais que tu avais mal au ventre en sortant ?

C’est donc la dernière séquence du film qui est la plus courte. Deux des protagonistes qui regardent les infos comprennent qu’ils sont cramés car l’écran de TV montre la Samaritaine en expliquant que les terroristes y sont retranchés (cette scène résonne fortement avec les nombreuses polémiques concernant BFMTV (et consœurs) et son goût immodéré pour le Spectacle et le vide journalistique). Cette nouvelle ne déclenche pas d’angoisse ou d’hystérie de leur part. Ils décident de ne rien dire aux autres pour ne pas les faire paniquer. La scène de l’assaut est le pendant inversé de la première séquence (lumière/obscurité, intérieur/extérieur, parcours labyrinthique des agents ténébreux du RAID…). On suit cette intervention lente et efficace à travers le point de vue de chacun des adolescents. Quelles que soient leurs différences pendant la vie, quelles que soient les manières de mourir qu’ils essaient de choisir, ils rencontrent tous la même force froide, aphasique et implacable. Tout le monde meurt de la même mort glaciale, coupable ou pas, vieux ou jeune, les mains sur la tête ou serrant une arme. Cette égalité face à la mort attend tous ceux qui ont déserté le discours politique. A ce qui ne saurait être compris, mais qui paraît pourtant si probable à tout le monde (le passage à l’acte des adolescents), l’Etat ne peut répondre que par la traque, puis l’extermination.

Julie : Je ne sais pas, peut-être à cause de ça justement. « Ça devait arriver… », comme dit la fille au vélo. D’un côté la force et le souffle de ces jeunes, aimantés par la fuite, la désertion et l’attaque. De l’autre, le sort qu’on leur réserve. Il y a quelque chose d’irréductible dans ce face-à-face, quelque chose dont on ne sort pas indemne. Je ne crois pas qu’on sera toujours défaits. Je ne crois pas non plus qu’on se fera systématiquement exterminer. Mais en attendant, les forces qui sont là pour nous écraser, elles n’attendent pas.

Martin : Tu sais qu’au départ, le film devait s’appeler « Paris est une fête » ? Ça aurait cent fois plus claqué, non ?

Julie : Oui, c’est vrai.

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