Politiser la question de la technique, une vision radicale
Au XXe siècle, la politique traditionnelle a toujours eu du mal à politiser la technique. La gauche, par son héritage marxiste, est profondément progressiste et productiviste : elle associe innovation technique et progrès social, dans une pensée magique qui voudrait que le développement des « forces productives » soit inévitablement bénéfique. La droite libérale ne vaut pas mieux : pour elle non plus, on n’arrête pas le progrès. Ici la pensée relève plus encore de l’incantation puisque ce serait la « Main invisible » du marché qui ferait ruisseler les bienfaits de l’innovation sur toute la société. Pour tous ceux-là, la technique est une force anhistorique, transcendante, naturelle et positive, au mépris du vrai moteur de l’Histoire : les rapports de force.
Les mouvements qui politisent la technique et qui s’opposent à la technologie sont historiquement marginaux et marginalisés. Ils sont issus de courants politiques radicaux : certains anarchistes (Landauer, Forster, Charbonneau), la théorie critique (Marcuse, Horkeimer, Anders), certains chrétiens (Ellul), souvent des inclassables (Weil, Orwell...). Dans les années 1990, le courant anti-industriel (autour de l’Encyclopédie des nuisances) a tâché de synthétiser la critique issue de l’ultra-gauche et des situationnistes. C’est dans l’héritage de ce courant que les auteurs de ce texte s’inscrivent.
Le point commun à tous ces mouvements est de contester profondément, radicalement, l’ordre établi. Leur critique de la technologie est une conséquence de leur vision de l’être humain, de leur refus du monde, de leur critique de l’organisation sociale et des rapports sociaux. Elle n’est pas dissociable du reste de leur pensée : elle en est constitutive.
La technologie est devenue incontournable, sa critique aussi
Depuis une quinzaine d’années, si les forces politiques dominantes restent en grande majorité imperméables à la question de la technique, tout un pan de la critique universitaire, journalistique et associative s’est aventurée dans la critique de la technologie. Les effets de l’informatique, aujourd’hui de l’IA, sont tellement présents, tellement visibles et tellement rapides qu’il devenait nécessaire d’en parler et qu’il n’était plus possible de passer le sujet totalement sous silence. On inventa un mot : « technocritique ».
Les technocritiques sont divers. Nous en proposons ici une typologie (étant entendu que des hybridations sont possibles entre ces catégories et qu’un classement n’est qu’un cadre pour cerner les différences).
Il y a d’abord les plus anciens, les heideggeriens, qui pensent que la question de la technologie est un problème intemporel. Confondant technique et technologie (voir thèse III), leur critique est cantonnée à une approche métaphysique coupée du réel. Il y aurait un destin de l’homme à s’enfoncer dans le mal. Les nouveaux heideggeriens comme Jean Vioulac espèrent hybrider Marx et Heidegger : ils ne font que s’enfermer dans le pessimisme et l’inaction confortable. Pour les heideggeriens, la technologie est un morceau-de-l’homme.
On trouve ensuite, dans un tout autre genre, les moralistes, qui dénoncent la « technopolice », les Gafam ou les logiciels propriétaires. Eux ne prêtent pas une métaphysique à la technologie. Bien au contraire, ils n’en voient que les « excès », les « dérives », les manifestations les plus saillantes et les plus choquantes : collecte de données à des fins commerciales, remise en cause de la « neutralité du net » pour raisons politiques (voir thèse IV). Ils n’ont rien à dire sur la technologie elle-même, simplement sur le fait qu’elle serait dévoyée et que ses conséquences sont contraires à la démocratie. Fort logiquement, ces activistes sont réformistes. Pour eux, la technologie est un outil mal utilisé.
Citons aussi les réalistes, tels le philosophe Jean-Pierre Dupuy ou le sociologue Irénée Régnauld. Proches des précédents mais plus axés sur les réformes « constructives » que sur l’activisme, les réalistes prennent acte de l’omniprésence technologique et cherchent à la tempérer, à l’adapter. Ils n’ont pas compris que la technologie est le fruit d’une évolution historique (voir thèse VI). Ils veulent aménager la catastrophe. Pour cela, ils murmurent à l’oreille des puissants, et reprochent aux plus radicaux un prétendu « idéalisme ». Pour eux la technologie est un climatiseur que l’on peut régler.
Ils se distinguent des universitaires, dans la lignée du GIEC, qui jouent la carte de la science intègre contre la mauvaise technologie, de la bonne connaissance contre les mauvaises applications. Les universitaires, à l’image des collectifs Scientifiques en Rébellion ou Passerelle, documentent la catastrophe, persuadés que de l’accumulation de connaissances scientifiques surgira la prise de conscience puis l’action politique (voir thèse V). Pour eux, la technologie est un accident malheureux, et la raison scientifique nous sauvera.
Autre registre : les disciples de Theodore Kaczynski, comme Anti-Tech Resistance. Ils se focalisent sur les artefacts, réduisant la technologie à une infrastructure matérielle qu’il s’agirait d’abattre. Privés de toute approche dialectique, ils font l’impasse sur la logique capitaliste de profit et de puissance et sur les rapports sociaux (voir thèse VII). Pour eux la technologie est un câble à sectionner.
On ne peut pas rater les intersectionnels, qui prétendent intégrer la critique de la technologie dans une longue liste de terrains de lutte : racisme, sexisme, capitalisme, conditions de logement, informatique libre, écologie, libération nationale, handicap… Pour eux, dans certaines circonstances, la technologie pourrait être libératrice et tout dépendrait de qui l’utilise, du contexte dans lequel elle est mise en œuvre. Aujourd’hui, elle est aux mains des fascistes : c’est un problème. Demain, elle sera peut-être entre les mains des dominés : alors plus de problème. Le problème ne serait donc que relatif et dépendrait de notre situation dans les rapports de domination. Or, la technologie n’est ni relative, ni située : elle est un rapport historique (thèse VII) que nous subissons tous et toutes et donc à combattre globalement (voir thèse IX). Pour eux, la technologie c’est Elon Musk.
Pas très loin, enfin, il y a les nouveaux penseurs du vivant, à la suite de Bruno Latour et de Philippe Descola. Ce sont également des universitaires, mais critiques de la science. Par contre, ce sont de drôles de technocritiques : cherchant à abolir la distinction nature/culture, ils perdent toute vision dialectique, et la critique de la technologie devient impossible (voir thèse III). Pour eux la technologie c’est la sarbacane des indiens Achuar.
À présent que de nombreuses luttes et intellectuels ont intégré la critique de la technologie, il est temps de poser la question « Qu’est-ce que la technologie ? ». Car si l’objet est mal cerné (et il l’est souvent), toute cette agitation – qui devrait avoir pour horizon une transformation révolutionnaire – peut se retourner contre ses buts affichés et ne devenir qu’un élément de décoration du système technologique. Nous allons donc à présent nous pencher sur les points principaux qui définissent la technologie, ce qui permettra de comprendre les différences avec les approches technocritiques et, nous l’espérons, de mieux s’orienter dans l’époque.
Distinguer technique et technologie
Un point central, c’est de ne pas confondre technique et technologie.
La technique est une capacité intrinsèque à l’être humain : le mot désigne tout procédé permettant de mettre en œuvre des moyens en vue d’une fin, et ce quelque soient les fins et les moyens. Quelques exemples de techniques : le langage, le marteau, l’écriture, l’imprimerie, la navigation... En règle générale, une technique laisse une large place à la sensibilité, la subjectivité et corporéité de l’utilisateur. Plusieurs manières de l’utiliser, de la faire vivre, sont possibles. En outre, la technique n’implique pas nécessairement une séparation entre le cerveau et la main. Il y a des techniques simples et des techniques complexes, qui peuvent se combiner en des systèmes techniques. Ces derniers sont toujours liés à des ensembles économiques, sociaux et politiques et ne sont donc jamais « neutres » : ils conditionnent les usages possibles des instruments (voir thèse IV).
La technologie, quant à elle, est un moment historique particulier : un stade du développement de la technique où celle-ci se confond avec la science, c’est à dire quand les ingénieurs organisent le transfert systématique des connaissances scientifiques aux machines. L’évolution a été a amorcée au début du XIXe siècle avec les premières usines capitalistes, une organisation du travail basée sur la division des tâches, l’accumulation des capitaux et la mécanisation du travail. Mais le saut qualitatif entre techniques et technologie, l’avènement de l’âge technologique, n’est devenu effectif que dans les années 1970 (voir thèse VI).
C’est alors non seulement une rupture historique, mais aussi un seuil ontologique : à l’âge technologique, le savoir théorique domine la sensibilité et l’habitude de travail. Qu’il s’agisse du nucléaire, de l’informatique, des systèmes logistiques, des biotechnologies, du chemin de fer ou de l’aviation, les technologies, toujours complexes, sont des macro-systèmes techniques où l’instrument détermine très fortement l’usage et placent l’utilisateur final en position de consommateur passif, de pièce d’engrenage.
On le comprend, critiquer « la technique » serait donc absurde – à moins de vouloir nier l’humain. Quant à critiquer la technologie, cela revient à se livrer à une critique sociale et historique basée sur une étude matérialiste – ce que nous espérons faire ici.
La technologie n’est pas neutre
Toute technique est liée à une culture particulière et « transporte un monde » . Quant à la technologie, cela va plus loin. Elle est vectrice non d’une culture mais d’une logique aboutissant à la réorganisation du monde maintenant unifié. Cette logique dite « stricte » est mathématique et opératoire : son but est de transformer mathématiquement le monde.
Ainsi, la technologie n’est donc pas une sommes d’objets disparates mais un ensemble cohérent de machines, de marchandises, de processus et de flux, apparu à une époque donnée et ordonné selon une certaine logique, qui allie recherche d’efficacité et conquête de puissance. Matérialisation de la pensée scientifique des XVe-XVIe siècles (voir thèse V), la technologie est donc une force historique (voir thèse VI), mais aussi un arrangement des choses (voir thèse VII). Profondément insérée dans des schémas de production et de conceptualisation qui portent en eux le profit, la puissance, l’aliénation, elle est le capitalisme réellement existant.
On le comprend : s’il est déjà absurde de parler de « neutralité de la technique », pour la technologie dire que « cela dépend des usages », ou en imaginer une utilisation émancipatrice n’a vraiment aucun sens.
Pourtant, nombre de technocritiques font l’impasse sur cette distinction entre technique et technologie (voir thèse III) et en appellent à une « réappropriation » de la technologie. Comme s’il était possible de se débarrasser des Gafam et de conserver un internet « convivial », de se débarrasser de la Nasa et de conserver la conquête spatiale. En fait, la Nasa comme les Gafam ne sont que des formes matérielles, des artefacts, de l’iceberg technologique. La question n’est donc pas celle des « usages », pas plus que celle de la « propriété ». En effet, l’usage des technologies est prédéterminé par l’organisation sociale générale, très peu par l’entreprise qui les développe et nullement par l’utilisateur final. Par exemple, pour Twitter/X, enlevez Elon Musk et son idéologie frelatée, modifiez l’algorithme pour faire plus de place aux contenus antifas, féministes ou anti-industriels : Twitter/X resterait un média de l’immédiateté, du buzz et du simplisme. La technologie, avant d’être Twitter, est l’organisation sociale qui permet Twitter. Il ne s’agit pas d’ un simple tuyau « neutre » qu’il faudrait remplir de contenus au choix progressistes ou réactionnaire. Le problème n’est pas là : la technologie est une forme sociale aliénée contraire à l’émancipation.
La science fait partie du problème
La technologie est une matérialisation de la doctrine et de la méthode scientifique née aux XVe et XVIe siècles en Occident. On serait mal avisé de confondre ce rapport au monde avec la raison, l’entendement ou l’empirisme. En effet, on trouve à sa source la rationalité instrumentale, la quantification et le fait de considérer êtres et évènements comme des choses à manipuler, distinguer, comptabiliser. Il ne s’agit pas seulement de comprendre mais aussi reproduire et modifier selon des modèles. En d’autres mots, la méthode scientifique postule que la nature, le monde, les êtres sont commensurables, peuvent être mis en équation et peuvent être réordonnés dans un but productif mathématiquement calculé. La science moderne n’est pas la raison : c’est une discipline opératoire, et il n’y a jamais de science « pure » et désintéressée.
La science moderne rencontra en effet très vite le capitalisme naissant, et les bourgeois apprirent à utiliser cette lecture du monde pour l’appliquer non plus aux astres ou aux corps physiques mais aux activités sociales : commerce, construction, politique, économie, stockage, production. Passant du statut d’arts à celui d’institutions, la science et la technique devinrent rapidement des instruments au service des puissants et des nations, et ainsi naquit la technologie (voir thèse VI).
À l’opposé d’un rapport au monde basé sur l’empathie, la considération ou le désir de rencontre, la rationalité instrumentale ne voit que des intérêts, des objets et des calculs ; et la démarche scientifique ne traite que d’équations, de modèles et de données. Elle permet certes d’acquérir des connaissances sur le monde d’une fiabilité et d’une prédictibilité dépassant tous les autres formes de savoir. Cependant, ces connaissances ne sont que parcellaires car elles n’intègrent jamais la subjectivité et le sujet en tant qu’être libre. Le monde et les êtres ne sont pas écrits en langage mathématique – ce qui les différencie des machines. Nonobstant cette différence fondamentale, c’est à présent l’ensemble des activités humaines passent au tamis scientifico-technique pour être mathématisées. On en vient à présent à douter de l’existence d’autres types de connaissances. Amour, amitié, poésie, spiritualité : tout s’explique par des quantité d’hormones, des impulsions électriques, les eaux glacées du calcul égoïste.
Quand on applique l’idéologie scientifique à l’humain et à la société, c’est la cybernétique, qui constitue le substrat des technocrates prétendant créer des « smart-city », des « robots intelligents » ou une « gouvernance partagée humain-machine », autrement dit un totalitarisme.
Pour s’imposer, un ordre social a toujours besoin d’une idéologie, d’un système de représentations du monde qui rendent possibles et justifient le recours à certains artefacts. Pour la technologie, c’est la vision scientifique couplée aux idées libérales qui jouent ce rôle idéologique, colportant l’idée d’un monde mécanique, quantifiable et maîtrisable. Cette discipline opératoire, cette idéologie tournée vers l’efficacité a permis la mise en place d’un ensemble d’artefacts – d’une infrastructure – qui en retour l’a renforcée.
Il serait donc absurde d’en appeler à la science pour se sortir de la technologie. Ce n’est pas d’une accumulation de données sur les ravages de la technologie que surgira une opposition, mais d’un sentiment partagé (voir thèse IX). Si les données peuvent être un utile appui, elles ne sont pas le moteur, ni la vision de la révolte.
La technologie est le fruit d’une évolution historique
Schématiquement, l’avènement de la technologie est passé par quatre stades.
Primo, le stade de l’engrenage et du savant. Au XVe et XVIe siècles naissent les principes de la méthode scientifique moderne et de la rationalité calculatrice où « la nature est écrite en langage mathématique » et son application concrète par les premiers bourgeois. Puissance et profit sont les buts de cette classe. Le capitalisme est alors dans sa phase d’accumulation première.
Deuxio, le stade de la locomotive et de l’ingénieur-entrepreneur. Avec la Révolution industrielle, science et techniques s’imbriquent sous les auspices du capitalisme. Les découvertes scientifiques et leurs applications techniques permettent à la productivité capitaliste de décoller dans les premières fabriques. La classe ouvrière apparaît progressivement, porteuse d’une volonté révolutionnaire. Pendant ce temps, les ingénieurs développent des machines non plus de manière empirique, mais avec des modèles de conception abstraits, tout entiers orientés vers la production industrielle – la voici, la vraie révolution. Bientôt, l’organisation scientifique du travail (OST) apparaîtra dans le capitalisme industriel.
Tertio, le stade de la bombe atomique et du scientifique en blouse blanche. Alors que l’OST s’est généralisée, la Seconde guerre mondiale invente la cybernétique, créé la Big Science et les tueries de masse, puis l’après-guerre généralise la consommation et la société de masse. C’est le règne de la marchandise. Les OS accomplissent des tâches routinières et machiniques, la classe ouvrière bénéficie des gains de productivité La société est organisée de façon centralisée avec une planification étatisée, comme dans 1984 (avec une dose plus ou moins élevée de libéralisme). À ce stade, science et techniques commencent à fusionner avec le capitalisme.
Quarto, le stade de l’ordinateur, des réseaux et du robot. La technologie est alors partout et tout s’accélère. Plus besoin d’OS : on les remplace par des robots. La division du travail est maximale, les spécialistes ont pris le pouvoir. La cybernétique est mise en pratique. La technologie domine le processus de production et s’impose dans nos vies quotidiennes, dans notre rapport au temps, à l’espace et aux autres, à notre intimité, et la précarité (économique, sociale, affective…) se répand. Dès lors, l’emprise de la technologie devient effective : c’est le capital dans sa forme aboutie et concrète. Ce stade, que nous appelons « âge technologique » ou « technocapitalisme » correspond à l’abandon des espoirs révolutionnaires qui avaient caractérisé les deux stades précédents. La machine à laver et une bonne connexion à internet sont les aspirations de notre époque. Profit et puissance s’auto-entretiennent.
Les réseaux sociaux, l’IA et la guerre par drones qui sont désormais notre quotidien ne sont que la pointe avancée de cette évolution historique dont les prochains développements seront, si l’on ne s’y oppose pas, la convergence NBIC et le transhumanisme, autrement dit la fusion de l’humain et de la technologie. Car l’histoire des techniques n’est pas écrite d’avance. Cette évolution ne fût pas une fatalité, mais relève de trajectoires techniques, autrement dit de choix politiques et sociaux.
La technologie est un rapport social historique
Le capital c’est de la valeur qui circule. La technologie c’est la logique opératoire à l’œuvre. Ce sont les deux procès qui ordonnent à présent le monde. L’un donne le profit, l’autre donne la puissance. Nous appelons « technocapitalisme » ou « âge technologique » le moment où les deux logiques deviennent totalement interdépendantes et s’hybrident. Il n’y a plus de capitalisation sans la technologie, cette dernière est présente à tous les stades du processus : travail, transport, circulation, technoscience, reproduction du capital, etc.
On peut aussi le voir d’une autre manière en reprenant les catégories marxiennes : l’âge technologique est le moment de la domination réelle du capital, lorsque le capitalisme ne se contente pas d’utiliser le monde, mais fabrique son propre monde qui englobe tout. À présent, le capital n’est pas seulement une force d’organisation du monde : il crée son monde, qui est le monde technologique. Il y a à présent des verrous, et qu’on le veuille ou non, nous vivons dans le monde de la technologie. Smartphone et connexion internet sont devenus socialement obligatoires. À ce stade, la technologie prend le pas sur les formes antérieures du capital (marchandise, spectacle, travail, etc), les bouscule et les englobe. Le capital a fait une révolution : une révolution technologique.
C’est toute l’organisation sociale, tant sur ses aspects matériels, concrets, solides, économiques, que ses aspects symboliques, civilisationnels, anthropologiques qui est modifiée, dominée. Les artefacts et les représentations du monde évoluent en même temps, l’un influence l’autre et réciproquement (voir thèse V). La technologie est partout avec, indossociablement, ses aspects « positifs » (guérir, mieux vivre, mourrir plus tard) et « négatifs » (détruire, exploiter, instrumentaliser, isoler...), qui ne forment que les deux faces de la même médaille. Carla technologie est donc un rapport social.
L’âge technologique, sur ses aspects culturels, correspond à ce que l’on a appelé « post-modernité » : lorsque domine un présent perpétuel, une apologie des destins individuels et, en même temps, une perte progressive de subjectivation.
Nous sommes tous des prolétaires de la technologie. Prolétaires, unissons-nous !
Qu’il soit clair que les auteurs de ce texte n’entretiennent aucune obsession pour la technologie. S’ils s’intéressent à elle, c’est bien parce qu’elle est devenue omniprésente, et qu’en faire abstraction reviendrait à ne rien comprendre à rien (voir thèse VII).
La technologie est partout, et rend chacun dépendante d’elle. A ce titre, la condition de prolétaire de la technologie est en voie de devenir universelle. À l’exception d’une toute petite élite à courte vue qui défendra ses intérêts becs et ongles, la technologie est contraire aux intérêts de ceux de l’ensemble des êtres humains. Notons que cette conscience est pourtant loin d’être universellement partagée. Cela peut s’expliquer par le confort matériel bien réel procuré par la technologie, mais aussi par les mirages progressistes à connotation religieuse propagés par ses zélateurs : « On n’arrête pas le progrès », « Vous voulez retourner à l’âge de pierre ? ».
Quoi qu’il en soit, c’est à ce titre universel d’êtres aliénés, de prolétaires de la technologie, que nous prenons ici la parole. Nous n’avons aucun diplôme à faire valoir. Notre droit à la parole est la même que celui dont chacun bénéficie – ou devrait bénéficier. Nous ne sommes pas des spécialistes qui voudraient aller au contact des gens pour les instruire, les politiser ou les éclairer : nous sommes des gens comme les autres, qui cherchent à entrer en contact avec leurs semblables pour leur faire partager des opinions. Opposés à toute logique de spécialisation, d’expertise et de contre-expertise, nous agissons sans compétences, en tant que simples membres de la société.
Cette approche sociale nous distingue aussi bien des universitaires spécialistes d’un sujet, que des spécialistes du changement social qui méprisent le peuple. De notre côté, nous n’avons pas d’opinion sur « le peuple », mais nous savons qu’on ne construit pas une révolution sociale sur des approches de spécialistes, de sectaires ou de misanthropes.
Face à la dépossession qui caractérise l’âge technologique, il s’agit de construire une force populaire d’opposition à la technologie. Nécessairement, cela ne peut pas se faire dans de petits groupuscules. En effet, pour changer l’organisation sociale il est nécessaire de constituer des rapports de force politiques. Ceux-ci se construisent à la base, avec la population, avec des actes d’ampleur, avec une commune compréhension, avec le dialogue et la parole libre.
Sans une vision claire de ce qui domine et dont les crises actuelles sont les phénomènes visibles, on ne peut pas se rallier, d’où ces thèses démasquant les impostures. En effet, si la technocritique se fait le relais des excès de la technologie dans les espaces médiatiques, ou universitaires, elle reproduit la logique de spécialisation qui est l’une des marques de la société technologique. Quand elle est moins universitaire et plus militante, la technocritique oublie les aspects historiques pour se focaliser soit sur les représentations soit sur les artefacts, en occultant le plus important : les humains. Ainsi, la technocritique est une forme idéologique qui neutralise le regard socio-historique du monde.
Face à la technologie, il faut défendre une éthique de la rencontre
Mais le problème dépasse le contenu de la théorie politique : il est aussi éthique. Dans une ouverture au monde et aux possibles, nous voyons l’histoire non seulement comme création de réalité mais comme création de possibilités par les êtres humains, sujets de leur histoire car êtres libres. Chaque possibilité peut devenir un moment historique important si l’intelligence collective est à l’œuvre et la combativité au rendez-vous. Nous décrivons là une éthique, une posture, un rapport au monde, un affect que nous voulons promouvoir.
On peut décrire cette éthique de la rencontre comme une disposition à la curiosité et à la considération envers l’autre – toujours considéré comme un sujet à part entière, un pair, un semblable, et non comme un objet à manipuler de façon intéressée. Il s’agit de chercher chez l’autre des résonances, des fragments de nous-mêmes, et de s’identifier à lui dans une certaine mesure. Voilà pourquoi nous parlons d’intelligence collective.
Cette éthique ne peut se faire neutraliser par les forces du capital et de la technologie, car elle est radicalement antagoniste à la logique calculatoire et instrumentale. Alliée à une conflictualité sociale consciente des enjeux politiques, elle nous semble d’autant plus important à cultiver que nous vivons un moment de crise, de basculements, où les pouvoirs prennent de plus en plus d’accents guerriers, réactionnaires, voire ouvertement fascistes. Face à la crise du capital et à l’accélération, cultivons notre sens historique et notre propension à la rencontre et à la curiosité.
Vous l’aurez donc compris, ce texte n’est pas un jeu de chamboule-tout, mais une invitation à faire avancer les idées. Refusons de nous laisser enfermer, et renversons ce monde.
La technocritique n’a fait qu’interpréter le monde de différentes manières.
Ce qui nous importe c’est de le transformer.
Nicolas Bonanni et Fabrice Lamarck, mars 2026





