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Lettre ouverte aux institutions handicapantes

« Car là vous avez dépassé les bornes, messieurs dames les experts tordus. »

paru dans lundimatin#98, le 28 mars 2017


Sur cette photo, on voit Nedjma dans une pièce de théâtre, intitulé La Mélodie des Hasards. Dans la scène, son personnage se désespère dans une agence de Pôle Emploi, pour faire comprendre à une administration rétive son souhait d’exercer son métier. Le fonctionnaire qui lui répond se moque grassement de sa trisomie, pour bien lui signifier son inutilité. Inapte au travail dans un monde dont la valeur suprême est le travail : un moyen radical de vous signifier qu’on ne veut pas de vous. Le paradoxe de la scène se trouve en dehors de la scène, dans le fait qu’elle soit précisément en train d’exercer son métier –comédienne et danseuse- lorsqu’elle représente ce personnage qui lui ressemble comme deux goutes d’eau.

C’est ainsi que Nedjma, sans cesse expulsée du monde, est toujours revenue par la petite porte, dans les interstices rouverts par sa mère et ses frères, par où elle parvient à se glisser en beauté. Car cette œuvre, à laquelle se sont joints d’autres “expulsés”, était une idée de sa mère, écrite et réalisé par ses frères. Il en a toujours été ainsi avec Nedjma : l’institution la rejette ou souhaite l’absorber dans un programme infâme, alors sa mère invente quelque chose pour palier à la défaillance, offrir une alternative humaine.

23 ans que ça dure, de la maternelle à l’école, de l’école à la danse, de la danse au théâtre, du théâtre au cirque, pas une institution qui ne lui ait mis son petit bâton vicieux entre les roues. Et toujours les applaudissements penauds des mêmes qui lui ont refusé l’entrée, quand peu après elle montre son aptitude pour les langues, elle réalise une chorégraphie, une acrobatie de cirque ou de capoeira.

Mais pourquoi devrait-elle toujours prouver plus que tout le monde alors qu’on lui répète qu’elle est moins que rien ? Pourquoi doit-on sans cesse rappeler ses performances de nageuse, de danseuse, de comédienne ? Pourquoi une personne qui n’est pas malade mais née trisomique doit elle revivre périodiquement d’éprouvants examens pour “renouveler” son statut d’handicapée ? Pourquoi faut-il toujours que toute sa famille s’en mêle pour simplement lui éviter que l’Etat l’enferme dans une de ses institutions abjectes qu’il réserve aux personnes qu’il ne souhaite pas voir ? Pourquoi presque l’ensemble des institutions-associations qui s’occupent du handicap sont des boites à capter des subventions ? Pourquoi naitre handicapée vous condamne à être la matière première d’une industrie d’experts plus absurdes les uns que les autres ? Et qui peut être assez imbu de son autorité pour se croire autoriser à lui ravir le droit de vote ?

Il y en a marre. Elle ne va plus rien vous prouvez, messieurs dames les juges, les assistants sociaux, les experts psychiatres, les experts scolaires, les experts en handicap, les commissions en droits de je-ne-sais-quoi. C’est votre tour. Vous allez tous vous mettre en rangs par deux et montrer la patte maintenant. Elle vous regarde. Qu’avez-vous de si extraordinaire à lui montrer ? Allez, hop, acrobatie !

Ça vous fait rire ce renversement ? Pas moi, et je vous demande très sérieusement de m’expliquer comment vous êtes arrivé à la conclusion que sa trisomie n’est pas un handicap ou que son handicap est si grave qu’elle n’aurait jamais dû faire ce qu’elle a fait, être ce qu’elle est. Expliquez-vous ! Et on ne vous demande pas des galipettes mais des arguments fondés. Comment peut-on avoir des contrats de travail depuis l’âge de 16 ans et n’être pas apte au travail à 23 ans ? Comment peut-on être née avec la trisomie 21 et ne pas être reconnue comme travailleuse handicapée par vous ? Elle vous écoute.

Car là vous avez dépassé les bornes, messieurs dames les experts tordus. Il ne vous a pas suffit de la gêner dans chacun de ses gestes les plus élémentaires depuis sa naissance, lui inventant sans cesse des tares qu’elle n’a jamais eu et restant sourds et aveugles à celles qu’elle a vraiment. Non, visiblement, ça ne vous a pas suffit de la placer toujours sur un fil de rasoir, sur lequel vous vous pisseriez dessus si vous aviez le malheur de devoir y marcher. Il vous faut encore détruire ce qu’elle a construit en lui ôtant sa possibilité de travailler. Vous usez là du pouvoir qu’il vous reste sur elle, car elle n’a jamais dépendu de vos sales formations “spécialisées” où vous reléguez tout ce qui ne vous ressemble pas. Et un sadisme en appelant un autre, vous lui ôtez aussi son entrée dans l’égalité, ce droit de vote qui signifie encore quelque chose pour elle.

Alors vous allez devoir vous expliquer. Pas de galipettes, pas d’arguties judiciaires à la con : elle ne comprend pas ces dernières et elle est bien meilleure acrobate que vous. Elle vous écoute. C’est vous qui allez lui expliquer au nom de quoi vous vous croyez autoriser de l’empêcher de voter et travailler.

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25 avr. 17 Mouvement 2 min
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