NO BASSARAN TOURBILLON !

Récit d’une transe aquatique collective

paru dans lundimatin#439, le 13 août 2024

Contre les mégas-bassines et leur monde, nous nous étions donné rendez-vous le samedi 20 juillet pour une manifestation en bord de mer à La Rochelle. En marchant sur le port et en bloquant ses flux, en pointant du doigt ses multinationales et ses méga-coopératives, la journée d’action se donnait pour ambition de remonter à la source des dynamiques d’accaparement. Malgré un dispositif policier digne d’une ville assiégée, la journée s’est terminée par un bain collectif mythique en farandole sur une plage de La Rochelle. 

« La transe ne signifie pas l’inconscience, mais le fait que la conscience ordinaire soit en partie occultée, affaiblie, libérant des capacités d’expressions inédites. Et celles-ci suivent un rituel bien défini. »
Alèssi Dell’Umbria, Tarantella !

A M. Drapeau, soulevé de la terre le 25 janvier 1971 à La Rochelle

Be water

Pris dans le tourbillon de la vie, il aura suffit d’un léger courant contagieux pour que des centaines de manifestant.es aquatiques se mettent à tourbillonner en cercles croissants aux cris de « no bassaran, tourbillon ! ». La marée humaine monta en puissance et sembla s’éterniser dans ce qui devint une transe collective, véritable exutoire collectif après deux jours de manif’actions lourdement réprimées. Sous le regard hagard des touristes-plagistes, certains se demandant s’il ne fallait pas hisser le drapeau rouge de la plage surveillée face à un tel attroupement d’écoterroriste en vue de commettre un raz-de-marée. Pendant un instant, la plage de la Concurrence laissa place à un océan de Coopération. Du slogan « sous les pavés la plage » en mai 68, on est passé à « sur la plage be water » en 2024 ! 

Le samedi soir au village de l’eau, Julien le Guet, porte-parole de Bassine non merci, rendit hommage à la baignade post-manif et exhorta la foule à un grand « no bassaran, tourbillon ! » autour de la régie de la grande scène. L’invitation fut suivie par les initié.es à la peau encore salée, la plupart ayant été subjugués par le premier tourbillon sur la plage, quand le reste de la foule demeura partagée entre curiosité et incrédulité face à ce nouveau mode d’expression déjanté. A la nuit tombée, le tourbillon ressurgit, sillonnant le village d’un bout à l’autre, provoquant même une averse qui nous rappelle que, oui, nous sommes faits de la même matière que les gouttes qui tombent du ciel. Le tourbillon fut repris à toutes les sauces par des fêtards rassemblés devant le Dj set du stand antifasciste des Deux Sèvres. A l’espace Totowash de l’intercantine, transformé en vaste dancefloor, la foule déchaînée aurait scandé un « ACAB, tourbillon ! » sauvage et frénétique. Mille tourbillons sont nés cette nuit-là, flot de courant affinitaire contre-courant aquatique, dans un village de l’eau salée traversé par vents et marées. 

Buisson d’écume

De mémoire de merlu, il faut remonter au 25 janvier 1971 pour retrouver un tourbillon d’une telle amplitude en Charente-Maritime. Une tornade meurtrière de forte intensité (EF3, soit des vents estimés entre 220 km/h et 270 km/h) frappa alors un quartier industriel de l’ouest de la Rochelle, faisant un mort et des blessés.

Un extrait de l’Express du 26 janvier 1971
Trajectoire de la tornade de 1971 à La Rochelle

On peut lire alors dans la presse locale :

« A 10h08 locales, après une violente chute de grêle au cours d’un orage, une trombe marine est aperçue au niveau de l’avant-port de commerce de la Rochelle-Pallice. Le tourbillon pénètre par les sas d’entrée qui, à cette époque, ne sont éloignés de la capitainerie que de 500 mètres environ (les travaux d’agrandissement du port, commencés à la fin des années 1970, modifieront fortement sa physionomie par la suite). Un "buisson d’écume" est alors observé par les témoins présents à proximité. Puis le tourbillon traverse le bassin du port, affecte l’équilibre des grues du quai Nord (quai Carnot) et provoque une inondation autour du bassin. »

Extrait où l’on remarque que le futur agrandissement du port de la Pallice prévu pour 2025 s’inscrit dans une histoire longue de l’aménagement du terminal agro-industriel. Jadis, port négrier qui a fait la fortune des négociants rochelais, ses silos géants alimentent aujourd’hui une agro-industrie qui ravage le territoire et fait disparaître les paysans. Il est un outil majeur de l’extractivisme néocolonial au service de Total, Lafarge, et bien sûr Bolloré. Ce port est le catalyseur d’un capitalisme fossile qui nous fait foncer tout droit dans le mur du bouleversement climatique. A moins que ... 

Maelstrom ou les soulèvements de la mer

Selon Wikipedia, un maelstrom est « un puissant tourbillon qui se forme dans une étendue d’eau. Il peut être créé par un courant de marée ou par le courant d’un fleuve ». Le maelstrom le plus fréquemment décrit est le Moskstraumen, un puissant courant de marée des îles Lofoten en Norvège. Au XIXe siècle, trois œuvres littéraires décrivent le maelstrom des Lofoten : Une descente dans le Maelstrom d’Edgar Allan Poe (1841), Moby Dick d’Herman Melville (1851) et Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne (1869). Les descriptions qu’en font ces auteurs le dépeignent comme un gigantesque tourbillon qui découvre le fond de l’océan. 

Le maelstrom au large de la Norvège, tel qu’illustré par Olaus Magnus sur la Carta Marina en 1539.

Plus pertinent encore : au sens figuré, un maelstrom est « un mouvement d’agitation intense qui entraîne irrésistiblement ». La mer elle aussi se soulève.

Le sentiment océanique de la multitude

A quel genre de scène avons-nous assisté ce samedi 20 juillet 2024 sur la plage de la Concurrence à La Rochelle ? La puissance du tourbillon spontané de la multitude dans la mer a surpris tout le monde, jusqu’à créer un vrai siphon, prêt à aspirer les odeurs de gaz lacrymogène encore fraîches et les déformations médiatiques à venir sur le déroulé de la journée d’action. Il a révélé en creux un sentiment de joie et de communion entre les manifestant.es, à l’image du week-end placé sous le signe du soin et de l’eau. Dans les philosophies ou religions tendant à l’éveil spirituel, on trouve fréquemment la comparaison entre l’océan (l’univers) et la vague (l’individu), le sentiment océanique correspondant à une prise de conscience non-duelle de la nature de l’Être. Autrement dit, « pas de transition sans transe » comme l’écrit l’anthropologue Jean-Louis Tornatore.

On peut également rapprocher le tourbillon de l’histoire des révolutions. La contingence historique étant constituée de flux et de reflux, avec ces surgissements non prévus de marées populaires qui viennent balayer toute croyance en une quelconque théorie du ruissellement. Tourbillonocène est un terme de notre invention qui symbolise l’idée de la prochaine ère : celle où tornades et soulèvements populaires seraient liés par une même volonté de renverser la vapeur.

Tourbillonner là où ils construisent

Ainsi, le bilan de la tempête de 1971 à La Rochelle rappelle la corrélation établie entre l’urbanisation (en l’occurrence une zone portuaire) et les cas de tornades meurtrières. Pour conclure, il est intéressant de noter que, un siècle auparavant, le même tourbillon aurait traversé un terrain couvert de landes et de terres agricoles, encore dépourvues d’activités portuaires. Les conséquences du phénomène (dégâts, victimes, médiatisation) auraient certainement été moindres. Le tourbillon lui-même n’aurait peut-être pas été recensé, faute de dégâts majeurs. Que cette leçon résonne jusqu’aux oreilles des aménageurs-bâtisseurs !

Car on peut bien parier qu’un jour le port de la Pallice s’effacera sous un flot de tourbillons, "comme à la limite de la mer, un visage de sable".

No bassaran tourbillon !

l’Observatoire charentais des tourbillons et confluences agitées

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