Notre-Dame-des-Landes : le grand bluff

Autour de la question de la ZAD, la guerre psychologique a déjà commencé

Cauchemardos - paru dans lundimatin#130, le 26 janvier 2018

« Il est hors de question de laisser un kyste s’organiser, se mettre en place, de façon durable, avec la volonté de nuire avec des moyens parfois dangereux ».
« Il faut respecter l’autorité de l’État. Donc, il y aura progressivement évacuation, avec méthode, territoire par territoire, à partir de cet automne ».
La première citation est de Manuel Valls, alors ministre de l’Intérieur, en novembre 2012. La seconde est de Manuel Valls, alors Premier ministre en octobre 2016.

C’est peu dire que le quinquennat précédent nous a habitué aux rodomontades concernant la ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Si l’on reprend le fil des déclarations gouvernementales des cinq dernières années, la « zone » a du se retrouver en instance d’expulsion une bonne douzaine de fois. Et, selon les décryptages journalistiques concomitants, par 1000, 2000, 3000 gendarmes, leurs blindés, leur peur au ventre, leurs futurs blessés, face à 100, 200, 300 zadistes, leurs armes, leur violence et leur idéalisme.

Pourtant, fin 2017, la ZAD est encore là. Le nouveau gouvernement, par la voix de Philippe, prépare sa décision concernant le projet d’aéroport. Cette fois, échaudés par cinq années de mensonges et de fanfaronades non suives d’effets, les journalistes seront prudents... Eh non ! On devra, faudra subir, encore et encore, leurs spéculations : quand ? comment ? combien de morts ? Avec cette nouveauté : les plumitifs les plus malins sont bien conscients qu’ils participent, sciemment ou à l’insu de leur plein gré, à une « guerre psychologique ». Les voilà donc scandalisés de servir le plan préparé en amont par la gendarmerie ? Que neni. Tout juste avouent-ils (pour certains) avoir été floués (mais c’est de bonne guerre) par quelques « confidences pas toujours fondées », distillées par des militaires qu’on avait rarement vu aussi télégéniques.

Pipeau

Au mois de décembre, alors que la décision gouvernementale concernant l’aéroport de Notre-dame-des-landes semblait imminente (elle sera finalement repoussée une fois encore en janvier), la presse était unanime : la zad serait bientôt expulsée. Un article de Télérama avait alors bien résumé la situation. Il décrivait les certitudes des journalistes télé quant à :
- l’évacuation ("c’est une évidence", "une décision certaine")
- la nécessité de cette évacuation ("c’est indispensable", "il en va de l’autorité du chef de l’État" face à cette "zone de non droit", cet "affront à l’État français", "il faut que la force légitime entre en action")
- la dangerosité des zadistes ("réplique ultra-violente" de zadistes "armés", organisés de façon "quasi-militaire" et parés au "combat")
- voire la nécessité de dépasser le "traumatisme" Rémi Fraisse.

Certains journalistes avaient alors notamment lourdement insisté sur "l’arsenal" des zadistes. Arsenal dont ils avaient eu connaissance... dans un article de presse. Qui, lui même reprenait des informations de.. la gendarmerie. Ainsi, toujours pour citer Télérama, citant des émissions de télévision :

« Ils ont piégé cette zone de 1 200 hectares, lit-on ces derniers jours », rapporte Caroline Roux, animatrice de C dans l’air.

« Depuis quelques jours, explique [une autre] reporter de France 2, dans les journaux, certains gendarmes anonymes décrivent tout un arsenal chez les zadistes les plus déterminés. » En fait de « journaux », seul un article du JDD est montré sous ses différentes formes (en ligne et sur papier). « Une note interne évoque des stocks d’engins incendiaires, des pièges dans les bois et même la présence d’armes à feu. » Sans parler des missiles longue portée fournis par la Corée du Nord. « Dans les états-majors, les militaires parlent de herses plantées de clous géants, de boules de pétanques hérissées de lames de rasoir. »

Frénésie

Toutes ces affirmations du mois de décembre étaient donc répétées par des journalistes qui reprenaient des journalistes qui eux-mêmes reprenaient des gendarmes. Finalement il n’y eut pas d’évacuation avant les fêtes, et les super infos des gendarmes se sont révélées bidons. Notamment, un (autre) article du JDD sur le sujet des "armes" fut réduit à l’état de blague par l’intervention de la photographe Val K, reprise par Lundi Matin, puis par Libération.

Et pourtant... Les mardi et mercredi 16 et 17 janvier (veille et jour de l’annonce gouvernementale concernant l’avenir du projet d’aéroport et de la ZAD) furent l’occasion d’une nouvelle frénésie médiatique. Cette fois, c’était certain, non seulement il y aurait évacuation, mais quelques journaux (cités par les autres) étaient en mesure d’en fournir les détails techniques, des chiffres et même des dates.

La semaine précédente, la Croix, sans préjuger de l’imminence de cette action, prédisait une opération "d’envergure" et militaire :

Une vingtaine d’escadrons de gendarmes mobiles, appuyés par le génie militaire et ses engins lourds – grues, pelleteuses, engins à chenilles ; une équipe de déminage ainsi qu’une dizaine de CRS à Nantes et Rennes. Trois mille militaires pourraient être mobilisés.

Lundi, BFM TV donnait la parole à Frédéric Le Louette, "président de l’Association professionnelle nationale des militaires de la gendarmerie du 21e siècle", qui ressortait la carte des armes et des pièges :

En l’état de nos informations, il y a des pièges, on les a vus. Il n’y a pas de fantasme. Les gendarmes ont des limitations dues à la loi, ce qui est tout à fait légitime, là où l’adversaire n’en aura pas. Ils ne devraient pas se gêner pour employer des cocktails Molotov. Les gendarmes mobiles qui interviendront devront se limiter à la lacrymogène. On n’a plus de grenades offensives depuis Rémi Fraisse. En milieu rural, c’était important, parce que ça avait un effet de souffle qui permettait de gagner du terrain. Cette munition va nous manquer à ce moment-là.

Le mardi, le Figaro annonçait de futures poursuites judiciaires contre les zadistes :

Lors de possibles gardes à vue, les éléments les plus radicaux pourraient faire l’objet d’une procédure judiciaire ou administrative d’interdiction de revenir sur le site. Sur le papier, deux semaines seront en théorie nécessaires pour reprendre cette zone de non droit, la plus vaste de France."

Mercredi matin, Europe 1 raconte l’envoi de 500 gendarmes mobiles à NDDL (dans le but de "s’assurer que des contestataires radicaux, de type "black-blocs", ne s’infiltrent dans la Zad"). :

À terme, une cinquantaine de compagnies de CRS et d’escadrons de gendarmes mobiles pourraient être engagés - soit 3.500 hommes et femmes - sans compter des gendarmes de brigades classiques. Des appels à volontaires ont par ailleurs été lancés dans toutes les régions de France.

Mais la radio ajoute des infos "exclusives" :

Selon les informations d’Europe 1, le délai pour une évacuation, indépendamment de la décision sur l’aéroport, est de 7 à 10 jours.

Sur France Inter à midi, on laisse Bruno Retailleau (qui ne s’est visiblement pas encore assez ridiculisé dans toute cette histoire) expliquer les manoeuvres en cours : un encerclement, une augmentation prochaine du nombre de gendarmes, et leur entrée progressive dans la zone. En parallèle, et sur la même antenne, un général de gendarmerie noie le poisson dans un flou très militaire ("niveau d’engagement des forces", évaluation des "adversaires"). Mais il conclue son intervention par une invitation aux journalistes à venir suivre l’intervention du côté des gendarmes, ces derniers subissant selon lui les mensonges et la désinformation des zadistes. Il évoque ainsi la nécessité de contrer "l’action psychologique des adversaires".

On ne peut être plus clair. La campagne médiatique du mois de décembre, sur la base du rapport "secret" de gendarmerie, autant que le début de déploiement policier de ces derniers jours (et la soit-disante stratégie qui l’accompagne), ont donc pour cadre une guerre "psychologique".

Comme le dit le CRS Johann Cavallero chez BFM TV "Parfois, quand on montre sa force, cela permet de ne pas l’utiliser."

Christophe Cornevin, journaliste au Figaro, dont il faut considérer la plume comme un relai direct de la parole policière, parle lui au lendemain des annonces du premier Ministre :

d’une guerre de communication et de l’image qui s’annonce âpre entre les zadistes et les forces de l’ordre." [cette phrase pointe d’ailleurs directement vers son propre article du mois de décembre].

Le Parisien résume la situation de manière encore plus franche :

L’évacuation, planifiée depuis des mois, a été conçue comme une opération militaire, y compris dans sa dimension psychologique.

Le journal avoue par la même occasion que la gendarmerie a ces derniers temps "distillé des confidences pas toujours fondées sur la radicalité des opposants"

Et maintenant...

Nous n’en sommes qu’au début de cette phase de bluff. Dans le cadre de cette bataille de communication la parole zadiste semble pour l’instant un peu désacordée. Certains d’entre eux ont répondu en promettant un nettoyage rapide de la fameuse route départementale dite "des chicanes", que le gouvernement a désigné comme enjeu prioritaire "d’ordre public". Quelques agriculteurs se placent sur le même registre que le gouvernement et décident de montrer un seing plus blanc que blanc en affirmant qu’il n’y a déjà "plus de zad" et en promettant le départ des "extrêmistes" (sic). A l’inverse, dans un article de Libération, étonnant éloge de la fameuse route « révolutionnaire » D281, d’autres zadistes se demandent si le déblayage de cette dernière ne correspondrait pas à un enterrement du "zadisme". Et rappellent à ceux qui voudraient détruire leurs cabanes :

On est unis depuis des années, on ne va pas se déchirer maintenant ! Vous avez eu besoin de nous, maintenant on compte sur vous.

Au mois de décembre, Télérama relevait les propos d’un avocat spécialisé dans le droit de l’environnement sur un plateau de France 5 :

« C’est la manière la plus intelligente de fragmenter une contre-société, assure Arnaud Gossement. Vous réintroduisez de la propriété avec de nouveaux agriculteurs qui en général y sont attachés… » Je comprends mieux pourquoi les zadistes paraissent à la fois si risibles et dangereux aux yeux des experts : ils menacent le droit le plus sacré de notre État de droit, la propriété privée.

Côté gouvernement, certains journalistes continuent de nous expliquer qu’il y avait bien un projet d’évacuation de la ZAD "dans un délai de 10 jours" (ils n’auraient donc pas raconté n’importe quoi pendant toute une matinée !), mais que celui-ci a été abandonnée (au dernier moment ?) à cause de la .. trêve hivernale. Mais promis-juré-craché, non seulement la gendarmerie est en train de "placer la ZAD sous contrôle", en créant "aux abords une sorte de “bulle”" (dixit le Figaro), mais la grande bataille aura bien lieu à partir du 1er avril (sans blague ?). Ainsi, selon RTL :

Après la fin de la trêve hivernale au printemps, les forces de l’ordre commenceront l’évacuation totale de la ZAD. Une opération qui devrait mobiliser "une dizaine d’escadrons sur plusieurs jours", selon le général [de ... gendarmerie, Bertrand Cavallier].

La guerre

Pour résumer : la mauvaise nouvelle c’est qu’on n’a pas fini d’entendre des conneries quant au sort de la ZAD ; la bonne nouvelle (pour dire ainsi) c’est qu’on sait désormais d’où elles viennent : directement des forces de l’ordre, tout à leur aise de pouvoir réactiver les bonnes techniques françaises anti-subversives.

Permettons-nous donc de rappeler à nos amis journalistes que le militaire, quand il parle de guerre, fut-elle de "communication", ne rigole pas. Il en connait les enjeux, il sait, parce qu’il connait ses classiques, que la phase la plus importante concernant la ZAD, c’est celle d’aujourd’hui. C’est elle qui permettra de déterminer le niveau d’engagement des troupes à venir. C’est aujourd’hui, et quoiqu’il se passe finalement, qu’il faut préparer les coeurs et les esprits à "la plus grande opération depuis longtemps pour la gendarmerie mobile et même la gendarmerie tout court", celle que 6 Français sur 10 souhaitent, celle qui fera des "blessés des deux côtés", celle pour laquelle on "craint" "des morts", à cause des "pièges", des pieux, des boules de pétanques hérissées de lames de rasoir, à cause de l’interdiction des grenades. À cause de Rémi Fraisse.

Quand un gradé de la gendarmerie parle d’"action psychologique" il ne faut pas entendre une formule militaire pour dire "opération de com’". Il faut entendre la référence au savoir-faire français en la matière. En matière de contre-insurrection. Nos collègues journalistes, s’ils ne veulent pas pousser trop loin la question peuvent au moins ouvrir wikipedia.

"La contre-insurrection, aussi appelée guerre contre-subversive, guerre contre-révolutionnaire, guerre contre-insurrectionnelle, contre-guérilla ou COIN (de l’anglais Counter-Insurgency), est une doctrine militaire qui vise à obtenir le soutien de la population dans le cadre d’un conflit opposant un mouvement insurgé à une force gouvernementale de contre-insurrection. Elle se base sur des actions civilo-militaires, des activités de renseignement, de guerre psychologique et sur le quadrillage par des patrouilles mobiles afin de mailler le territoire."

Actions civilo-militaires, renseignement, quadrillage de la zone, et guerre psychologique. Ça ne rappelle rien ? Rien du tout...

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