Cet été, j’me suis fait avoir, ça faisait 7/8 ans que j’avais pas signé de contrat de travail. L’argent a eu raison de l’humble rmiste que je suis (rsiste, bénéficiaire de l’allocation RSA).
Booba disait « RSA, RMI, sont mes pires ennemis » [1].
J’comprends pourquoi il en dit autant, mais moi le RSA, ça m’a permis d’apprendre à vivre sans le joug du travail.
Putain ! J’me réveil à peine. 3 mois d’aliénation, 3 mois où j’étais un barman modèle, sexy cheveux noirs bouclés tombant au milieu du cou. Oh oui ! Avoir le service le plus propre, des gestes précis, chic et classes pour attirer la belle clientèle, mettre une chemise c’est un + de tips, être sympathique faire des blagues, c’est naturel quand on a confiance. Un cocktail, une anecdote, un tips. « Royal au baaaaar ». J’adore mes collègues, iels m’adorent aussi, j’fais le bouffon, j’fais rire tout le monde et je m’improvise comme un happiness manager, on se demande tous si tout va bien, on s’aime on se fait des câlins, des afters, de l’amour et des cocktails frais. Mission accomplie, deux mois d’immersion, 5500 euros en poche.
Le moment le plus dur dans le travail, c’est le temps libre. Des questionnements émergent, est-ce que ces gens sont mes amis ou… c’est le travail qui me fait les aimer. J’pense qu’il n’y a rien de vraiment binaire, c’est pas là que ça se joue.
L’organisation du travail verticale, c’est dingue, j’le découvre réellement. Enfin je vis l’exploitation totale des corps, des esprits, des affects, des psychés. De tout.
Des amours s’y forment, s’y déforment, s’y entrechoquent. Ça baise en cuisine autour d’un inox finement démarqué par une cartographie de farine dessinée par des fesses fripées en costume. Ça s’bagarre à l’étage et ça verse des trucs dans les verres des clientes sexy dans leurs robes cocktails soirée.
Haannnn ! « Mais comment cela a-t-il pu se produire ??? » Déclare toute la hiérarchie supérieur, les yeux écarquillés... Nous ne reviendrons pas sur les détails de cette histoire « Le passé, c’est le passé » répond AD (un des chefs du Perchoir). J’y rajouterais volontiers, dans le même schéma de pensée, comme la Shoah, l’esclavage et les génocides. L’entreprise colonial c’est fini ouf. Enfin on peut respirer. Merci la France pour les Banh-mi, le Picon, les couverts, les routes et les hôpitaux. Pas pour l’hygiène avec vos vieux culs sales.
Nous on est les petites fourmis, les nuisibles remplaçables, de nos petits dos courbés, on soulève 10 fois notre poids chaque soir.
« Messire, que puissions nous faire pour vous servir » (vous, vous, vous, vous, Oh oui vous d’une voix servile).
Nos dos nous laveront de nos pêchés, un mal expulsé par la douleur.
Cet été, j’serais la skinny bitch de mes rêves au moins. Merci les pannes d’ascenseurs, s’il fallait le refaire, j’le referais. Avec plus d’entrain encore cette fois-ci. J’vous jure oui.
J’pense souvent à lui, et j’suis sûr qu’il serait hyper fier de nous ce bon vieux Karl (Marx).
Aux oubliettes les grèves, c’qui compte, c’est le bonheur des bourgeois. Avec leur argent immaculé qui fait « Schling ! » à chaque sans contact, sans tips évidemment.
Y’a trop d’arabes derrière ce bar, prenons donc un shot, « Vive la France » se sont vivement écriés les chemises blanches.
Oh purée il est pressé ce stylo dites-moi.
Il nous faudrait décrire cette chronique sur plusieurs parties. Autant de mouvements, de formes, de temporalités plurielles ne peuvent se décrire en un seul jet maniaque et obstiné. C’est pourquoi nous ouvrirons les pans de ce texte par une vision d’ensemble de ce qu’est le Perchoir. Son fonctionnement, ses rapports de pouvoirs, son organisation, sa novlangue corporatiste nous dira ce qu’un bar à cocktail est, ainsi il en dira aussi des mafias de la nuit. Que dis-je, non pas mafia mais plutôt famille, car il n’en est pas à ma connaissance en ce lieu d’un lien quelconque avec la pègre. Là n’est pas la question. Encore une digression.
Donc en premier lieu nous développerons un premier mouvement intitulé Mise En Place Team spirit, autrement dit ; De l’amour en sueur et des cocktails frais.
Travailler dans un bar à cocktail au 7e étage du 52 rue Crespin du Gast, sur un magnifique rooftop, l’un des premiers de Paris, c’est un cadre idyllique. Vous ne pouvez imaginer la beauté et la diversité des couchers de soleil qu’en y travaillant tous les soirs. Les clients tandis que nous portons les caisses remplies de verres vides de 10 kilos, au moins, ne sauraient nous rappeler l’idylle d’un tel cadre. Oh oui l’idylle nous la vivons, sous le cagnard de 16h comme sous les étoiles jusqu’au prochain levé du jour. Et jamais nous ne manquerons au sourire de nos réveils avant le prochain shift. Car s’il est un équilibre absolument nécessaire, et ici réalisé avec subtilité, précision et efficacité, c’est bien par la constitution d’une équipe de choc, drôle, belle, docile, jeune à la peau pêchue. C’est ainsi que le plaisir se trouve, plus encore que de survivre à la charge de l’oppression des jolies p’tits corps, on est heureux de se retrouver. Mon cœur palpite pour certaines d’entre-elles.
J’avais ainsi écrit un texte pendant mon temps de travail, entre deux shift, je pense qu’il relate autant d’un questionnement que de plusieurs impressions mêlées, liées au développement total de ces écrits.
« Les vacances commencent et moi je travaille. J’fais les frais du vrai travail physique forcé, bien que ma boss me répète tandis que je suis en crise de questionnement : « personne te retient alix, si tu veux partir, part », bien joué boss ! Forcé et dégradant. Pierre milite pour l’abolition du temps libre, toutes ces temporalités, depuis que j’ai commencé, je comprends. Le week-end, les repos, les congés, les matinées, les soirées qui n’en finissent jamais, chaque minutes est épistémiquement dans le giron du travail.
Il plane au dessus, de toute part, l’iris des nos pupilles, les fibres criantes de nos muscles tendus au quotidien.
Quel plaisir de venir travailler, mes collègues, je les aime, j’crush sur tout le monde. Même ma boss je l’adore comme une grande sœur. On se fait des câlins, on s’aime, on s’attire. J’pense à elles avant de dormir. »
On abandonne la « transgression », les petits maillots antifascistes, autres maillots algériens, et on s’adonne aux chemises, jolis pantalons et mocassins. Le regard des clients change, leurs tips aussi. On se fond dans le clientélisme et le tour est joué. Si je fais des cocktails à 15 euros, ils se doivent d’être parfait, au goût de chacun, au dosage acid/sucre millilitre prêt, des gestes qui donnent envie, précis, hygiénique. La souillure, on la nettoie dès qu’on touche quelque chose de sale, rien en contact de ce qui est dans le verre avec notre peau.
Des dynamiques de travailleureuses se forment et les duos de barmaid/man se constituent, poste à poste, côte à côte, merveilleux, « un cocktail, une anecdote ». On se clash d’une manière mignonne, on se drague, on danse ensemble, on rit, on prend des réunions (un moment d’arrêt où chacun.e prend un shot d’alcool, ou de soft, un coup de jus et de boost mêlé à la fonction sociale d’une levée de verre uniforme et groupée), au plus grand plaisir des clients. « Mais quelle équipe de choc, c’est super, vous vous éclatez, ça doit être génial de travailler ici. » Bah ma gueule, tout ça, c’est de la stratégie de survie, une désaliénation aliénante, sinon quoi, j’imagine pas…. Je sais que tous nos camarades n’ont pas la chance d’un tel cadre et de telles conditions de travail.
Moi si je trouve pas des personnages à incarner, c’est du toit que je vais sauter, que l’on va sauter. On a instauré que le Perchoir aurait nos corps, nos vies, et nos morts, la délectation est totale, et vaut mieux en rire que d’angoisser seul, dans le bureau en position latérale de sécurité, sentir la totalité de son être en effectuant les exercices de respirations pour pas dissocier.
Le perchoir a tout de nous, nos amitiés, nos rires, nos pleurs, nos épreuves, nos deuils, nos victoires, anniversaires… Oulalala, les ruptures quand tu travailles c’est quelque chose, les cancer j’vous en parle pas, par contre quand des nouveaux amours se créent, productivité au maxxxx ! On pourrait croire que l’amour c’est l’espoir révolutionnaire d’une société qui brûle, ses flammes en forme de coeur, alors je vais pas contredire cette romantisation mais quand tu bosses, la productivité est trippppppplé. Au plus grand bonheur des actionnaires, peut être qu’on aura le droit à une soirée karaoké pour fêter la fin de la saison ? Une prime ? Alors ça, non, jamais de la vie, et je ne les contredirai pas.
Fini le service… On s’est fait déboîter, c’était archi dur « Combien on a fait ? » demandons- nous tous, « 19 000 euros ! Bravo l’équipe et c’était super fluide ». La joie d’être des monstres, d’envoyer vite, de tipser, et pour fêter la fatigue épuisante qui nous affale sur les canapés, un cocktail ? Bien sûr et pas qu’un. Ça n’en finit pas, jusqu’à au moins 8h du matin, on danse, on mixe à l’étage du dessous, et qu’est-ce qu’on est belleaux, des shot à foison, le vin pet’ nat’ est dégueu, sers moi encore un negroni, un espresso martini, 1, 2 ? ok j’arrrrrrrive.
A l’attention des associés du groupe Perchoir,
Ces derniers jours, au Perchoir Ménilmontant nous avons subi des pannes intempestives du seul ascenseur restant sur les deux normalement disponibles. Le monte charge est en panne depuis plus longtemps mais ne cause que peu de désagrément puisque l’ascenseur réservé à la clientèle était encore en marche.
Ce faisant, dans l’urgence d’assurer un service de bar viable et fonctionnel, nous avons accepté de procéder aux allers retours nécessaires pour les remontées des cartons d’alcool, caisses fruits et légumes pour la préparation des sirops, cordial etc. Des cartons allant de 6 kilos, 8 kilos, 12 kilos, les fûts de bières jusqu’à 40 kilos sont portés à deux sur les 7 étages, soit 133 marches. Sur la semaine où cette situation s’est éternisée, le nombre d’allers retours dépassait les 10 voire 15 pour chaque membre de l’équipe.
Le samedi soir du 24 mai où la terrasse était privatisée pour un mariage, où tout devait être parfait pour des clients exigeants : l’équipe a remonté des chaises à chaque étage pour que les clients puissent se reposer. Cette journée a été très longue pour tout le staff, finissant à 4h entraînant aussi des tensions au sein de l’équipe, du fait de la fatigue accumulée. C’est ce jour-ci que l’une d’entre nous, L., a ressenti des vertiges, vomissements et s’en est évanouie au milieu de la soirée, ayant porté 12/14 kilos en remontant les 7étages. Deux autres membres de l’équipe ce soir-là ont également fait des malaises.
L’absence d’ascenseur a aussi entraîné des situations relativement dangereuses, notamment lorsqu’il fallait descendre des caisses ouvertes remplies de verre.
Enfin, cette situation a impacté le bon fonctionnement, la bonne humeur et la communication entre tous. Il est important de souligner, que la solidarité active entre les barmaid et barmen a permis des arrangements, des alternances, des efforts afin de rendre la charge plus supportable.
Les charges sont les mêmes et 4 jours d’affilés nous subissons musculairement les conséquences d’efforts inacceptables.
Les corps s’alourdissent, les jambes s’engourdissent, s’usent, et nous prenons de nos corps, l’entière responsabilité du fonctionnement viable du bar et ses privatisations.
Nous ne sommes, au sein du 7e et 6e étage, pas les seuls concernés, la cuisine Vecchio, le Snack Vecchio situé sur le rooftop en Pergola, tous, avons du assurer des charges insupportables transformant notre travail où nous pouvons parfois mesurer une bonne ambiance, un plaisir mixologique, un contact agréable avec les clients , en un temps lourd, nonchalant, stressant et pesant. Pour certains une boule au ventre le matin, ayant déjà à l’idée qu’il nous faudra procéder à tous ces lourds allers retours.
L’arrivée des roads a été un soulagement pour tout le monde : elle montre aussi que la situation que nous avons vécu pendant une semaine n’était pas normale.Après de nombreuses discussions avec l’équipe, nous trouvons donc légitime que chaque membre du bar, mais aussi de la cuisine et du snack ayant eu à soulever des charges lourdes, reçoive une compensation financière à hauteur des efforts fournis. [2]
Et bah dis donc, il nous aura coûté cher ce taff, au moins, je me répète, on va être belleaux cet été. Après 4 semaines de non négociation malgré les relances de notre part, la compensation financière est fixée, divisée en deux, on s’est fait déboîter. « Vous comprenez, nous sortons d’une situation compliquée, avec le redressement financier de l’année dernière et les pertes essuyées avec Piccolo [3], et les autres établissement Perchoir. Ça n’est pas que l’on ne veut pas, c’est qu’on ne peut pas. C. de la trésorerie a fait tout son possible et on ne peut pas aller au dessus, vous comprenez, les charges patronales sont extrêmement élevées. Ce qui pour vous fait 150 euros brut par personne, par jour travaillé soit, 13 000 euros au total. Nous, cela nous revient à 20 000 euros. Comprenez bien... Et dans un autre bar, jamais cette compensation n’aurait pu être obtenue, nous sommes à votre écoute et l’on compati avec ce que vous avez vécu ».
Bon S. elle est bien sympa, et il nous fallait garder calme et rationalité pour ne pas lui recracher son velatin corporatiste à la gueule. Elle a tremblé et s’est rongée les ongles quand on a parlé de la possibilité d’une grève. Merci le collectif MEP, et la CGT pour ses précieux conseils, grâce à eux on a pas perdu toute la face.
On ne rentrera pas dans la critique frontale, des cadeaux offerts aux actionnaires, des 10 ans du Pavillon Puebla qui ont coûté un prix dans le vide tandis que nous tramions pour combler le trou, argent qui aurait dû nous revenir, des cadeaux de bouteilles de champagnes pour 1000 euros ce jour-là, etc. Tout plein d’argent partout dans les maisons secondaires à Biarritz, à Marrakech, que du bonheur pour les actionnaires. Tant qu’ils assurent pour les mariages aux devis salés (au moins 50 000 euros), au chaud ou au frais, ils sont bien à l’abri des réalités, et tant mieux, leurs petites brindilles de bureaux, ça les tuerait de respecter ceux sur qui reposent leurs jolis salaires.
Plus le temps de faire grève… Je pars, je rentre dans le Sud.. enfin, qu’il nous est cher, un chez soi en ces temps de labeurs (miskine il travaille 2 mois et demi et il en peut plus), oh, hey, ça va hein… Bon. Je reviens en septembre d’ici là courage à nous, à vous et on se retrouve vite.
Alix Ghnassia






