« Comment savez-vous si la Terre n’est pas l’enfer d’une autre planète. »
Aldous Huxley, Contrepoint.
J’évoquerai donc le cas d’un ami retrouvé mort chez lui au mois de mai dernier. Chez lui dans un son petit appartement de Romainville. Un corps inerte évacué vers un centre médico-légal, une autopsie qui révèle une mort naturelle. Un corps oublié qui s’attarde et de vétilleuses négociations conduites par les services municipaux de Romainville afin de déterminer l’insolvabilité ou pas de la famille. Car il s’agit de décider du sort de ce mort, celui dont les funérailles n’ont pas été programmées (financées) de son vivant : pas de caveau réservé, pas de contrat d’assurance obsèques, pas d’anticipation, comme quand on n’a pas les moyens d’anticiper. Et c’était bien le cas. D’aucuns qui vont très bien, on les connaît, pourront toujours dire aussi que les pauvres sont inconséquents… Toujours est-il que les tracasseries n’ont pas manqué, en vue de vérifier que la famille indigente n’a effectivement pas les moyens de payer. L’obligation légale existe, on le sait, pour chaque municipalité, de prendre en charge l’inhumation de ses administrés quand ceux-ci ou leur famille sont sans ressources recouvrables [1]. Tracasseries qui se sont déployées sur des semaines et des semaines, jusqu’à ce jour de fin juin où la famille, qui attendait qu’on lui indique une date pour cette inhumation et régulièrement s’en enquérait, apprend qu’elle a eu lieu déjà, donc sans qu’elle en fût avertie. Ainsi, le délai de quatorze jours calendaires maximum pour une inhumation n’a pas été respecté [2]. Ainsi les services municipaux, les pompes funèbres non plus, n’ont pris le soin d’informer la famille du défunt. Les amis, les proches qui avaient prévu de venir assister à ce moment de deuil s’en sont tous trouvés dépossédés. En guise d’information délivrée après coup, un nom de cimetière, une division, un plan, une allée, un numéro de tombe : « Débrouillez-vous ! » Savez-vous dans quel état de sidération la famille et les amis accueillirent la nouvelle ? Défaillance ou indifférence bureaucratique, on venait d’enterrer clandestinement mon ami.
C’est une histoire humaine, elle raconte à quel point les pauvres sont à jamais inopportuns dans une société où la production des richesses doit être garantie à tout prix. Ceux-là sont alors les maudits perdants sur l’échiquier de la reconnaissance sociale. L’accueil glacial réservé aux familles sans le sou, pour peu qu’elles portent le deuil, serait-il une spécialité romainvilloise ? Sans doute pas. Au demeurant, le maire de Romainville n’a vraisemblablement pas eu vent de cette affaire minuscule mais néanmoins édifiante.
Dans une époque s’acharnant à glousser son propre récit (Cf. Macron et les écrivains thuriféraires payés pour le mettre en valeur [3]) il va de soi qu’il faut passer sous silence, anonymiser, sinon diaboliser les opposants, les déserteurs et autres « perdants magnifiques » d’un système épuratoire qui voit le triomphe de la prédation organisée. Corps en décomposition d’une société d’autant plus autodestructrice qu’elle est incapable d’accepter la mort.
Le frère, l’ami n’est plus. Il se moquait de ce qui viendrait après lui, mais nous autres aimerions que son nom et sa trace ne soient pas dévorés par l’indifférence bureaucratique d’un service municipal outrepassant ses pouvoirs et son devoir de respect.
Que le frère, l’ami soit encore présent le temps d’un souffle fidèle…
j-c l






