« Mon coeur est une photocopieuse »

Le Gabion de Théo Robine-Langlois

paru dans lundimatin#295, le 6 juillet 2021

Le Gabion : voilà un livre qui se libère d’à peu près tous les attendus de l’époque en les prenant littéralement au sérieux par la voie qui conduisit parfois à ce qu’il y a de mieux en poésie : une désinvolture populaire et savante. De la science-fiction, donc. Du politique, naturellement. Du genre, on ne peut plus fluide. Et la question de la langue, celles qu’on parle, celles qu’on entend, celle qu’on subit : « J’ai de l’affection pour ces trobars-zombies, parce que j’ai entendu cette langue d’amor parfois prononcée par mes aïeux, mais si je dois choisir une langue idéale, c’est celle de mon enfance, une langue construite par un mélange de plusieurs langues, un mélange d’argot, de mots inversés, d’inventions, d’abréviations, de mots anciens, de répétitions, de règles collectives. Une langue conçue pour résister au pouvoir, jeune, belle et éphémère, si éphémère que je ne la parle presque plus, à part avec certains amis rescapés de cette époque. C’est à cause de la perte de cette langue que j’écris, que je veux mettre la langue en y. »

Nathalie Quintane : Le Gabion est un livre de SF expérimental, tu dirais ça ? Quel genre pour ce livre stylé et sans genre ?
Théo Robine-Langlois : Stylé et Sans genre, c’est pas mal, j’aimerais bien qu’on laisse mes textes tranquilles par rapport à ces questions, qui en plus sont des constructions assez récentes par rapport à l’histoire de la littérature. Par contre, pour rire, je crois que j’aime bien dire que c’est de la poésie à des personnes qui ne peuvent pas du tout l’envisager comme de la poésie, parce que la poésie permet de pirater mon addiction à la narration, et de remettre en jeu les fictions qui ont de l’emprise sur moi et que je subis (l’argent, l’état, le travail, la réussite, le storytelling, le genre, l’amour...) pour arriver à m’en sortir un peu... Et du coup ça me fait dire que oui c’est de la poésie, oui c’est de la science-fiction, oui c’est une chanson de geste, oui c’est un roman graphique, « si ça te fait plaisir danse sur ma zik ».
L’ennemi du Gabion, c’est la ’corpation’... c’est bien ça ? Que peux-tu nous dire de la corpation ?
C’est plus une sorte de pseudo-gouvernement. Pour le mot, je voulais rapprocher corporation encore plus de l’idée de corps en enlevant or, et créer un mot qui parle du mouvement d’un corps de reptile. Aussi avant tout c’est un logo, je voulais intégrer ce genre d’usage de la langue au texte, même si ça fait mal aux yeux. Pour revenir à l’histoire, la corpation est une administration qui ne sait plus trop pourquoi il faut faire faire des choses aux publics captifs, remplir des formulaires, mais qui le fait quand même, qui se sent obligée d’occuper le temps de ses administré.e.s, sinon c’est la panique à bord. C’est un sentiment que j’ai toujours eu dans mes rapports avec certaines institutions et certaines administrations, et je crois que ça s’aggrave. Il y aussi une sorte de chef, Astro-Richelieu, qui passe son temps à essayer de faire des sonnets et à se persuader qu’il fait la politique du moins pire, mais justement c’est le pire.
L’objet maître du Gabion, c’est la photocopieuse. Le héros, Anton, est-il tombé finalement amoureux d’une photocopieuse ? Que représente cet objet omniprésent dans le livre ?
Cet objet représente la possibilité d’une alliance affective et politique avec les objets pour échapper à l’oppression du travail et arriver à l’amour. Dans une lettre écrite depuis Paris en 1925, Alexandre Rodchenko explique que la lumière qui vient de l’Est n’est pas uniquement celle de la libération des travailleurs, mais aussi une nouvelle relation aux objets, que les objets dans nos mains doivent devenir nos égaux, nos camarades et non pas rester de tristes esclaves, comme dans Paris.
Anton dit à un moment qu’il s’agit de ’ sauver une langue ’ parlée, orale, complexe... la langue même dans laquelle Le Gabion est écrit, quelque chose entre l’argot des quartiers et Queneau. De fait, je n’ai lu encore aucun livre qui soit écrit dans cette langue-là, savante et désinvolte. Etait-elle là dès le début ? Comment s’est elle écrite ?
C’est une construction, enfin je ne sais pas, peut-être que si on me suit toute la journée et qu’on enregistre toutes mes conversations elle apparaît. C’était tout un travail pour rendre cette langue plus accessible en tout cas. Je suis content que tu parles de Queneau, je m’intéresse pas mal à ses poésies en ce moment, cette tentative de mettre à jour la langue, combinée à ses obsessions formelles assez désuètes (respecter à tout prix le format de l’alexandrin ou le sonnet par exemple) crée un univers vraiment étrange où les mots sont distordus. Je crois que je me sens proche de cette façon de travailler, je me dis que mes obsessions (écrire une histoire de science-fiction, travailler la mise en page à la Maurice Roche, tenter d’expérimenter ce que le langage nous fait) paraissent peut-être un peu ringardes, mais le travail pour y arriver transforme le langage d’une façon qui peut intéresser les autres. Dans ce plaisir de recopier et de transformer le langage des autres, il y a tout le travail de Kathy Acker, dont j’ai eu la chance de visiter la bibliothèque avec Claire Finch et qu’on a montré dans la libraire After 8 Books, dans cette bibliothèque tous les livres sont annotés, et montrent comment elle a digéré des citations pour alimenter ses textes, c’est beaucoup comme ça que j’ai travaillé aussi.

En fait, pour cette langue, je me suis rappelé toutes les innovations qui avaient lieu quand j’étais au collège et au lycée dans mon département, l’Essonne, l’ajout de vocabulaire issu d’une autre langue, l’inversion de certains mots, le rajout de suffixe, la réintroduction de mots anciens… C’est un langage qui a beaucoup été repris dans le rap français aujourd’hui, même par des rappeurs et des rappeuses qui l’ont découvert uniquement sur internet. Dans ce mouvement de diffusion cette langue disparaît. C’est difficile d’avoir une rigueur conservatrice quand on pratique une langue non-normée — et tant mieux. En ce moment, les recherches de William Labov, un sociolinguiste qui a étudié la variation linguistique en partant de l’usage plutôt que de la norme, m’intéressent beaucoup.

L’idée, c’est donc de remplacer la nostalgie d’un français du 19e siècle ou même de langues comme l’occitan par la pratique de cette langue qui est très récente, et qui est celle de mon enfance et mon adolescence, pour faire un court-circuit en les mélangeant. Toutes ces interrogations partent du constat que la langue qu’on utilise ou qu’on subit est une question profondément politique.

La question sexuelle, de genre, est façonnée et portée par cette langue, où le genre est quasi liquide à force d’être fluide, où les noms et les accords sont indifféremment et tour à tour masculin ou féminin sans qu’on s’emmerde jamais à la lecture, aussi parce que c’est drôle... Le Gabion prend le genre sérieusement à la légère. Peux-tu nous en dire plus sur tout ça ? Sur tes références, peut-être, et sur la grande liberté du livre par rapport à ces questions ?
Mes références, ce sont les collégien.e.s et les lycéen.e.s avec qui je fais des ateliers ou que je peux croiser dans mon entourage ! Elles et ils ont tellement plus d’outils qu’à mon époque pour parler de tout ça, je les écoute et je suis ému, presque à en pleurer parce que c’était pas comme ça quand j’avais leur âge, dans les années 2000.

Je pense aussi au travail de certaines personnes comme les collectifs Bye Bye Binary ou Laboratório Gráfico Desviante qui questionnent les normes du langage et fabriquent des typographies qui permettent de jouer sur les marqueurs de genre, il y a une grande liberté formelle dans ces recherches. Je ne travaille pas du tout de la même façon, car je ne suis pas au même endroit mais je suis content de pouvoir suivre ça.

J’aime bien l’idée qu’on puisse performer un genre ou un non-genre et que c’est à nous de nous définir par rapport à ça, pas aux autres.

Le gabion est décrit comme ’ une barque fixe à la dérive ’, lieu contradictoire, empêché et mouvant à la fois. Le Gabion, c’est un vaisseau et c’est le livre. D’où vient cette idée ? Tu tiens aussi un blog. En quoi, pourquoi la forme livre t’a-t-elle semblée nécessaire ?
Ça vient d’une anecdote assez simple : un gabion, dans les marais normands, c’est une cabane de chasse attachée au sol et qui monte à marée haute. Une d’entre elles s’est détachée, avec des chasseurs incapables de nager à l’intérieur. En ce moment, je pense plutôt qu’il s’agit de l’incarnation d’un ressenti par rapport au progressisme. Le vaisseau est au parking, avec le frein à main serré à fond, mais il y a quand même un peu de jeu, ça bouge un peu de l’intérieur, avec des bandes capables tout en le réparant de le remettre en question, jusqu’à le détruire pour mieux le redémarrer. Il y a aussi la question de ce mouvement particulier qu’est la dérive, le flottement, ce qui se passe lorsque le pouvoir arrête de s’intéresser à quelque chose (un quartier, un type de littérature…), les difficultés et la liberté que ça apporte, de la débrouille et du bricolage.

Mon blog, c’est une forme qui me permet beaucoup plus de choses qu’un livre, comme des mises à jour, des corrections ou des absences de correction, mais justement, j’étais content de me concentrer sur un objet avec des limites plus fortes pendant quelques années, et trouver une équipe qui veuille bien m’aider à le faire ; je crois que ce que j’aime bien avec un livre, c’est que ça force à un travail collectif. J’aime trop travailler avec d’autres personnes sur un texte, comme c’est un texte qui a un temps long, ses versions successives (dont certaines étaient vraiment bancales) ont accompagné mes discussions avec certaines personnes pendant pas mal de temps. Au-delà de la question du texte, les questions intéressantes d’un livre sont aussi l’argent, le papier, les techniques d’impression, la diffusion et j’étais content d’être impliqué dans ces discussions par les personnes avec qui je travaillais, l’équipe de la maison d’édition librairie After8books en particulier.

Dans la toute dernière partie du livre, on fait connaissance avec un Antoine, un candidat PS aux municipales, qui fait alliance avec l’extrême-droite pour battre les communistes... c’est l’ancêtre d’Anton ?
C’est plus une mutation d’Anton qui comprend d’autres personnages du livre, peut-être même tous les personnages, c’est aussi le monstre de Frankenstein de pas mal de maires de banlieue parisienne qui ont accédé au pouvoir dans les mairies de banlieue en 2014 ; pour moi il y a eu un point de bascule politique assez important à ce moment-là. Ta question me pose une question de temporalité, pour moi la science-fiction ne se trouve pas forcément dans le futur. C’est déjà là. Qu’est-ce qu’on fait maintenant ?

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