Misère de la criminologie

« Si l’entreprise de Bauer peut-être perçue comme une extension, une ouverture de la criminologie aux théories guerrières proprement dites, il n’y a là rien d’un procédé de détournement ou de récupération. »

paru dans lundimatin#61, le 25 mai 2016

La semaine passée, nous avons publié le témoignage d’une lectrice ayant suivi les cours en ligne du criminologue Alain Bauer. Cette semaine, c’est une autre lectrice —férue elle aussi de criminologie— qui réagit.

Il s’agira ici de décrire le type de formation prédominant en criminologie [1] car la critique de la bande à Bauer fait trop souvent l’impasse sur les enseignements traditionnels et bien établis.

On se souvient du conflit ayant traversé la discipline quant au projet de création d’une section de criminologie au Conseil National des Universités (section créée mais rapidement dissoute en 2012). Pour les tenants de ce projet, clique d’individus emmenés par Alain Bauer et Xavier Raufer, la criminologie était et est toujours, une discipline stratégique de gouvernance des groupes à risque (explicitement les immigrés), visant à se prémunir contre « la face noire de la mondialisation » (les formes de criminalité collective que sont les mafias, les réseaux terroristes). Pour déceler précocement ces menaces, il était recommandé d’ouvrir la criminologie aux relations internationales et aux sciences dures (chimie, biologie). Ils ont réussi à donner des assises institutionnelles et universitaires à cette définition en bénéficiant de financements remarquables, assises soutenant aussi le développement des boites de conseil en sécurité privée.

La critique de toutes ses manœuvres dans toutes leurs composantes a été menée : analyse serrée du réseau d’acteurs d’extrême-droite majoritairement, de leur profession et de leurs intérêts ; monstration de la nullité épistémologique des discours sous-tendant la lutte paranoïaque contre l’insécurité ( « le décèlement des menaces et des dangers réels du monde vrai »...) faisant ressortir avec d’autant plus d’évidence que l’usage du terme scientifique de criminologie ne servait qu’à légitimer une politique hyper-sécuritaire ; et enfin, démonstration de l’impossibilité de faire de la criminologie une discipline autonome, la criminologie n’existant qu’au carrefour de plusieurs disciplines ne partageant ni la même définition du crime, ni les mêmes méthodes de recherche.

Le projet de créer une section de criminologie au CNU était donc à la fois incohérent et très clair dans ses finalités pratiques. En le dénonçant, il s’agissait de se prononcer contre une science policière, guerrière, au service d’une idéologie fascisante. Moultes associations de juristes, de sociologues, l’Association française de criminologie, les Instituts de sciences criminelles etc..se sont indignés de « l’instrumentalisation », du « détournement de la vocation » de la criminologie qui voulait s’opérer.
Mais enfin, quelle est-elle cette vocation originelle de la criminologie, la bonne, la vraie, la « scientifique-vraiment-scientifique » ? Projet épistémologiquement nul et criminologie dévoyée en science de gouvernement, entendait-on contre Bauer ? Vous m’en direz tant...

Tout d’abord, il est d’usage de dire que la criminologie se situe au « carrefour » de plusieurs disciplines. La définition élaborée lors de la conférence pluridisciplinaire des directeurs de centre de recherche et des diplômes en criminologie de 2013 est la suivante : « La criminologie n’est pas une discipline à part entière mais un champ d’études au carrefour de plusieurs disciplines – ou groupes de disciplines- relevant du droit, des sciences de la société, des sciences médicales et du psychisme, de la police technique et scientifique et de la philosophie. » Pfiou, effectivement, sacré carrefour et surtout sacré bordel. Les formations dispensent des certificats de « sciences criminelles » ( droit, politique pénale, médecine légale, police technique et scientifique (qui regroupe elle-même toutes les sciences dites forensiques) et de « sciences criminologiques » (psychiatrie, la psychologie criminelle, sociologie, victimologie et...criminologie). On voit alors mal en quoi ce « carrefour » serait moins vaseux que le « tétraèdre » de Pierre-Victor Tournier (partisan de la section de criminologie au CNU) : « La criminologie, stricto sensu, peut-être représentée par un tétraèdre constitué des sciences juridiques, des sciences de la société et des sciences du psychisme, ces trois faces reposant sur un socle commun constitué par la philosophie. » D’où des énoncés invraisemblables voire loufoques : « En tant que criminologue, je tiens à dire qu’il n’existe aucune définition précise de ce que l’on entend par criminologie. [2] » En tant que criminologue, je vous affirme que ce titre ne veut rien dire. On encouragera ce genre d’acte de probité intellectuelle.
Cette notion de carrefour est de plus complètement hypocrite. La multiplicité de sciences est toujours traitée à partir du point de vue dominant d’une seule d’entre elles. En regard d’une appréhension fondamentalement juridique ou psychologique, tout le reste se réarrange en fonction de ce que ce point de vue impose et exige pour se fortifier.

Ensuite, quelle vision du délinquant ces dizaines de sciences instruisent-elles ?
La psychologie criminelle nous apprend que la personnalité se structure autour des verbes être (autonomie), avoir (besoins affectifs), vouloir (compétitif), pouvoir (adaptable), croire (faire confiance en l’autorité). On y étudie les conséquences lorsque ces développements connaissent quelques accrocs : cela donne des joueurs, des menteurs, des incendiaires, des enfants-tyrans, des parents-martyrs et tueurs en série. On y étudie les remèdes : petit séjour en taule, respecter l’autorité, arrêter de picoler, aller bosser et se mettre en couple.
La sémantique classique du XIXème de l’animalité et de la sauvagerie [3] est tout simplement retraduite dans le vocabulaire de l’infantilité et des explications physiologiques des comportements. Les infractions sont rapportées fondamentalement à une intolérance à la frustration : besoin de satisfaction immédiate de tendances élémentaires peu élaborée ; déficience des facultés (pauvreté de verbalisation, difficulté de mentalisation) ; puérilité psychologique (instabilité, inconséquence, refus des contraintes). Le comportement criminel est présenté comme palliatif à une médiocrité intellectuelle (l’histoire du pauvre type qui veut se faire remarquer), à des carences affectives, maternelles, à une angoisse de la passivité, comme conséquence d’une absence de sens moral (trop ou pas assez de Surmoi, égocentrisme, problème d’apprentissage des limites). Tout peut être cause de tout : on apprend une dizaine de causes, dont les jeux vidéo, les médias, les maladies génétiques (le coup du chromosome en trop) et les troubles organiques (malheur au petit garçon de 4 à 6 ans présentant une anorexie, il y a présomption d’évolution vers une pathologie psychotique...).

On reconnaît bien là le procédé de « doublage » montré par Foucault dans ses analyses des expertises psychiatriques : procédé qui consiste à doubler les infractions par des manières d’être qui en seraient l’origine et qui vont constituer l’objet même à surveiller et à punir. Et si ce langage donne envie de rire, on le sait aussi redoutable pour qui a le malheur d’en être la cible parce qu’on ne peut pas s’en défendre : comment se défendre face à des juges d’être une brute idiote, d’avoir torturé des animaux durant l’enfance et de pas aimer travailler ? On ne peut pas.

L’étude de « l’ensemble des stratégies permettant d’affronter les phénomènes de délinquance », de la science des « causes, caractéristiques et spécificités du phénomène criminel », des altérations organiques et fonctionnelles de la « santé mentale » et du traitement scientifique des empreintes digitales et des traces de semelles sert à former les futurs intervenants dans les milieux judiciaire, policier et pénitentiaire. Les enseignants sont des professionnels : juges, avocats, psychiatres, psychologues, policiers disposant d’un espace universitaire propre à faire valoir et légitimer leur fonction et leur point de vue. Se parer de tant de sciences leur permet aussi de s’assurer d’une posture d’intellectuel dominant se désolant du manque d’esprit critique de leurs concitoyens quant à la thématique sécuritaire (hum hum) ; de s’assurer d’une position d’objectivité et de neutralité contrairement à la vilaine fausse science du vilain Bauer mais contrairement aussi à Michel Foucault ou Laurent Mucchielli estampillés « marxistes ». A la lecture des ouvrages criminologiques courants, on ne peut que constater les dégâts en terme d’aveuglement, de rétrécissement du champ de vision qui se produisent quand on abandonne une certaine radicalité de la critique sous prétexte qu’elle serait simplificatrice. L’acceptation des cadres fondamentaux qui nous sont imposés pour penser et agir est complètement assumée, de l’organicisme en vigueur au contrat-social-à-respecter. Ici et là, des propos indiquent la considération qui est faite d’une critique du pouvoir : on dénonce la « vulgate marxiste » qui « empêchait » de faire des recherches sur la police, le freudo-marxisme, l’antipsychiatrie et la mort du sujet menant à un enfermement dogmatique et Foucault avait une fâcheuse tendance à la paranoïa...Partant sont justifiées les petites enquêtes voulant renseigner les gouvernants sur l’état des populations : le « vécu » des professionnels de justice, le risque de suicide en prison, l’apprentissage du sens moral à la crèche, la clinique de la délinquance sexuelle, les échecs scolaires, les droits de l’homme mal appliqués bla bla bla...

Si l’entreprise de Bauer peut-être perçue comme une extension, une ouverture de la criminologie aux théories guerrières proprement dites, il n’y a là rien d’un procédé de détournement ou de récupération. C’est trop facile : face à un ennemi clairement identifié, personne ne fait état des formations déjà existantes où la criminologie est déjà enseignée comme science d’identification policière et de gouvernement, où l’on apprend à identifier les personnes, parcours, lieux à risques. Elle a toujours été le terrain de jeux de personnalités, du bon bourgeois positiviste aux cow-boys d’extrême-droite, obsédées par les classes dangereuses. Elle prend son essor au XIXème dans les termes d’un évolutionnisme constituant son bestiaire humain, d’un hygiénisme préoccupé d’assainir le corps social et d’une réélaboration du pouvoir de punir en regard de la médecine. Le mot d’ordre fondamental de la criminologie est bien « Il faut défendre la société » contre les ennemis et dangers internes et externes à la population. Et si l’on considère le racisme comme le « déclassement d’un être politique en corps », en vie nue disponible, c’est déjà une effarante politique qui se joue derrière le catéchisme grotesque, sévère ou paternaliste des descriptions criminologiques.

Le procédé d’Alain Bauer qui construit une légitimité scientifique et universitaire à un projet politique sous le terme de criminologie est le procédé historique même de la criminologie. Que ce soit au nom d’une inquiétude quant à la décadence de la civilisation puis d’une lutte contre l’insécurité, les savoirs constitutifs de la criminologie ont établi et consolidé leur légitimité scientifique (revues, Ecoles, Congrès, chaires) par des relais et appuis au sein des institutions gouvernementales (HP, prisons, tribunaux, traitement de l’enfance en danger/dangereuse). Les controverses portant sur l’institution de la criminologie comme discipline scientifique ne peuvent s’épuiser dans le relevé des (in)conséquences méthodologiques du projet et de la critique de ses acteurs. Bien sûr il faut les combattre ardemment mais à partir de l’idée que leur projet ne détonne pas du tout dans l’histoire, la définition et l’actualité de la discipline.

[1Voir aussi Sur les bancs d’Assas, article disponible sur le site « Délinquance, justice et autres questions de société »

[2Article de Laurent Mucchielli « De la criminologie comme science appliquée et des discours mythiques sur la « multidisciplinarité » et « l’exception française » » Champ pénal Vol VII, 2010

[3« Les êtres misérables qui peuplent les prisons et les bagnes ne rappellent en effet que trop souvent le type de la brute primitive, l’être rétif, féroce, sans remords, vivant dans l’imprévoyance et l’abjection, tout aux préoccupations de la vie nutritive. » cité par Marc Renneville, Crime et folie ;éd Fayard, 2003 ; p.194

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