Je ne me souviens pas combien de temps le ciel est resté ainsi, figé.
Je ne me souviens pas être descendu du côté de la fameuse corniche de Beyrouth, avoir abordé des passants et leur avoir demandé s’ils se souvenaient de leur tout premier horizon, leur toute première fois.
Je ne me souviens pas avoir demandé ce qu’il pouvait bien y avoir de l’autre côté, s’il y avait quoi que ce soit, ou si cela s’arrêtait là.
Je ne me souviens pas si j’étais resté à ma fenêtre.
Je ne me souviens pas m’être demandé si c’était la même mer, le même ciel.
Je ne me souviens pas si j’étais assis ou debout.
Je ne me souviens pas si une nouvelle tempête s’était annoncée.
Je ne me souviens pas si j’avais fini par retourner l’écran de mon téléphone intelligent.
Je ne me souviens pas si les corbeaux pie continuaient de sévir dans mon quartier, narguant plus d’un chat.
Je ne me souviens pas t’avoir écrit qu’il valait mieux ne plus.
Je ne me souviens pas si c’était un jeudi ou un vendredi. Un lundi peut-être ?
Je ne me souviens pas de la première fois que j’ai entonné à tue-tête Le lion rouge, Pincez tous vos koras, frappez les balafons, Le lion rouge a rugi, Le dompteur de la brousse, D’un bond s’est élancé, Dissipant les ténèbres, l’indépendance du Sénégal encore toute fraîche.
Je ne me souviens pas avoir un jour compris pourquoi je n’étais pas vraiment d’ici.
Je ne me souviens pas plus avoir un jour compris pourquoi j’étais de là-bas.
Je ne me souviens pas de ma toute première fugue.
Je ne me souviens pas pourquoi mes parents insistèrent pour me mettre au Cours Sainte-Marie de Hann, établissement scolaire de l’archidiocèse de Dakar, sous tutelle des Pères maristes.
Je ne me souviens pas avoir un jour tenté de soulever la modeste soutane blanche du Père Badonnel, d’avoir révélé l’absence de sous-vêtement.
Je ne me souviens pas du premier film vu, de la première salle de cinéma, ma première projection.
Je ne me souviens pas quelle glace avait ma préférence durant les entractes, les fameux Esquimaux.
Je ne me souviens pas des pouvoirs de Mandrake le magicien, s’il avait une canne, une cape, ou non.
Je ne me souviens pas avoir jamais porté un pyjama, haut et bas, rayé ou non.
Je ne me souviens pas avoir chanté Let it be, même sous la douche.
Je ne me souviens pas de la première fois que j’ai remarqué que la couleur de ma peau n’était pas vraiment blanche, encore moins noire.
Je ne me souviens pas du goût des fameuses mangues de Bamako.
Je ne me souviens pas de Johnny Hallyday venu chanter à l’hôtel Ngor au Sénégal.
Je ne me souviens pas de ma première sanction scolaire.
Je ne me souviens pas de ma première queue de vertébré.
Je ne me souviens pas de ma première intervention chirurgicale subite.
Je ne me souviens pas de l’ivresse ressentie.
Je ne me souviens pas de ma première course à en perdre haleine.
Je ne me souviens pas des odeurs du Marché Sandaga.
Je ne me souviens pas de ma première manifestation.
Je ne me souviens pas de la première bombe lacrymogène, de la première charge policière.
Je ne me souviens pas du premier slogan scandé.
Je ne me souviens pas de mes premières chaudes larmes.
Je ne me souviens pas du discours d’Omar Blondin Diop dans La Chinoise.
Je ne me souviens pas de mes premières longueurs dans la piscine olympique du Lido, au bas de la petite corniche de Dakar.
Je ne me souviens pas avoir participé à la traversée Dakar-Gorée.
Je ne me souviens pas avoir été secouru.
Je ne me souviens pas de l’emplacement exact du premier studio de photo Saffiedine, de ses différents décors et arrières plans exotiques.
Je ne me souviens pas quand la rue Thiers — oui, l’exécrable deuxième président de la république française, Adolphe Thiers, l’un des principaux bourreaux de la Commune de Paris — est devenue rue Amadou Assane Ndoye, un Notable Lébou.
Je ne me souviens pas du gros poste radio qui trônait au salon familiale, l’avenue Gambetta alors, de la Voix des Arabes diffusant du Caire.
Je ne me souviens pas de la voix d’Oum Kalthoum la toute première fois.
Je ne me souviens pas de la guerre des six jours, notre désastreuse déroute.
Je ne me souviens pas si ma première caméra 8mm était une Rhonda, une Zenit Quartz ou encore une Bolex.
Je ne me souviens pas du jour du départ de Dakar, des affaires que j’ai pu prendre, de l’escale en Europe, de la compagnie aérienne. Je ne me souviens pas à côté de qui j’étais assis, entre deux peut-être.
Je ne me souviens pas des paroles de Venus in furs.
Je ne me souviens pas de ma première nuit à Beyrouth.
Je ne me souviens pas du récit de la grande bataille des Fédayins contre l’armée Israélienne dans le petit village jordanien de Karameh dans la vallée du Jourdain.
Je ne me souviens pas avoir chanté à tue-tête l’Internationale.
Je ne me souviens pas des quatrième, cinquième et sixième couplet.
Je ne me souviens pas de mon premier poing levé.
Je ne me souviens pas de mon large et fier sourire.
Je ne me souviens pas si la crosse de ma première kalachnikov était en métal ou en bois.
Je ne me souviens pas quand je suis entré pour la première fois dans les camps de Sabra et Chatila.
Je ne me souviens pas si c’est le grand frère de mon ami Marwan qui m’a initié ou si c’est mon imagination qui me joue des tours.
Je ne me souviens pas de la première fois que j’ai vu les traînées blanches des avions de chasse israéliens.
Je ne me souviens pas du dernier mur du son.
Je ne me souviens pas du monde terrible d’Alexandre Block.
Je ne me souviens pas du jour de la réapparition de l’imam Al-Mahdi. Je ne me souviens pas non plus de la résurrection du Christ.
Je ne me souviens pas de mes premiers émois, de mon premier transport amoureux.
Je ne me souviens pas de mon premier verre d’Arak.
Je ne me souviens pas du nombre de livres dérobés à la librairie La Joie de Lire.
Je ne me souviens pas du premier terrain vague où j’ai foulé mes premières chaussures à crampons.
Je ne me souviens pas de la fin des Empires, petits, moyens et grands.
Je ne me souviens pas de mon chemin d’écolier jusqu’au lycée Van Vollenhoven, désormais Lycée Lamine Gueye, je ne me souviens pas non plus si le grand arbre à l’entrée est un gommier géant ou un Baobab.
Je ne me souviens pas pourquoi je me suis mis un jour à chanter dans la rue La semaine sanglante.
Je ne me souviens ni des lunettes, ni du fusil, ni du casque de Salvador Allende dans son palais présidentiel.
Je ne me souviens pas des lendemains qui chantent.
Je ne me souviens pas de mon premier jour de grève.
Je ne me souviens pas combien a duré le siège du camp Tel al-Zaatar dans la banlieue est de Beyrouth.
Je ne me souviens pas si j’ai un jour écrit un poème intitulé le silence est tout ce que nous redoutons.
Je ne me souviens pas quel futur premier ministre israélien déguisé en femme et quel membre de la fratrie du premier ministre actuel faisaient partie du commando qui a assassiné les responsables palestiniens Kamal Nasser, Kamal Adwan et Mohammad Youssef Najjar dans le quartier de Verdun à Beyrouth.
Je ne me souviens pas si la première voiture de mon père était une coccinelle ou une Peugeot 404, je ne me souviens pas non plus de la couleur.
Je ne me souviens pas du goût du sang.
Je ne me souviens pas de notre premier poste de télévision.
Je ne me souviens pas du premier bombardement subi.
Je ne me souviens ni du premier cessez-le-feu, ni du dernier.
Je ne me souviens pas qui me fallait-il seconder dans le combat entre moi et le monde.
Je ne me souviens pas des cris des bêtes la nuit.
Je ne me souviens pas de l’accident de voiture de ma mère qui fit qu’elle n’osa plus se mettre derrière un volant.
Je ne me souviens pas de mon premier rêve.
Je ne me souviens pas de mon dernier cauchemar.
Je ne me souviens pas de ma première torgnole.
Je ne me souviens pas pourquoi j’ai décidé de me calmer et de ne pas répondre à un sioniste revendiqué qui veut à tout prix se et nous persuader qu’une alliance entre sionistes de gauche et forces progressistes arabes sauverait l’État hébreu et tout le « Proche-Orient » du coup.
Je ne me souviens pas de ce que j’ai écrit puis effacé, écrit de nouveau puis effacé de nouveau quant à la promesse divine.
Je ne me souviens pas de mon premier fou rire.
Je ne me souviens pas du discours de Thomas Sankara à la tribune des Nations-Unis.
Je ne me souviens pas de la couleur du bus attaqué dans les faubourgs de Beyrouth le 13 avril 1975.
Je ne me souviens pas si c’est nous ou les pro-phalangistes libanais qui avons provoqué la bagarre générale au Grand Lycée Franco-Libanais.
Je ne me souviens pas de la première victime d’un franc-tireur dans une rue de Beyrouth.
Je ne me souviens pas de la soudaine fin de l’internet dans nos vies.
Je ne me souviens pas de la théorie de Gilles Deleuze et Félix Guattari quant au « devenirs-minoritaires », devenirs révolutionnaires plus précisément.
Je ne me souviens pas de ma première paire d’Adidas.
Je ne me souviens pas du général Michel Aoun proclamant sa pathétique guerre de libération.
Je ne me souviens pas quand exactement j’ai vu pour la première fois la tronche d’Emmanuel Macron.
Je ne me souviens pas du tout dernier drone.
Je ne me souviens pas quand j’ai cessé d’être ambidextre.
Je ne me souviens pas quand j’ai vraiment lu L’unique et sa propriété.
Je ne me souviens pas du dernier d’entre nous.
Je mens forcément un peu, mais pas trop.
Ghassan Salhab







