Je commençais par témoigner d’un effondrement intime devant une anecdote survenue le vendredi, avant-veille du 2e tour, sur un petit marché local, où un paysan âgé retraité venait murmurer à l’oreille d’un autre qui faisait la queue au fromager devant moi : « alors les paysans ils vont être tranquilles maintenant ». Je ressentis sur le moment une paralysie nerveuse, tétanie des muscles et nœud dans la gorge au point de rester coi, à ma plus grande surprise car ne n’était pas mon genre d’habitude.
Avec le recul, je traduis plutôt une sorte d’effroi face à la lame de fond que je devinais immense, vague et couteau, tsunami et machine assassine, que je décrivais ainsi : « Les deux sur le marché parlèrent tout de suite d’autre chose. Le shibboleth une fois prononcé, on pouvait maintenant se lover dans l’opaque complicité pour évoquer le temps qu’il fait, qu’il fera, qu’il a fait, les légumes du jardin, … tout ce qui, non pas fait diversion, mais s’installe comme jamais dans le continuum d’un territoire désormais reconquis, réapproprié, tout ce qui respire un air qu’on ne disputera plus aux pesticides, délie une parole qui dit sans cesse ce qu’elle ne dit pas, ou pas encore vraiment ». Et un peu plus loin : « S’approprier, par les élections, la machine de guerre-État, c’est garantir pour les électeurs RN une discrétion, une invisibilité qui ne se risque pas encore au-delà du shibboleth prononcé à voix basse ‘ alors les paysans ils vont être tranquilles maintenant’ ».
J’éprouvais cela dans un département, le Tarn et Garonne, où le RN a gagné haut la main dans ses deux circonscriptions, où je savais que « le monde rural », entendons : des agriculteurs et éleveurs, est acquis depuis longtemps à la FNSEA et pire aux JA dont les militants n’ont jamais caché leurs accointances avec le RN, et furent parmi les milices auxiliaires de police lors de l’évacuation de la Zad de Sivens.
J’avais donc tort d’être tétanisé par une rumeur sourde, qui gagnerait de proche en proche en catimini, comme sous le manteau, et n’attendrait que les résultats d’une victoire définitive pour exploser de joie et parader dans les rues. Le vote RN ne se cache plus, au point qu’un sociologue reçu à un lundisoir, Félicien Faury, a pu sans difficulté rencontrer une trentaine d’électeurs de ce parti, « Des électeurs ordinaires » (titre de son livre) disposés à confier à son enquête les motifs de leur choix : le RN est devenu un parti comme les autres, nulle honte à voter pour lui, et on s’en explique, rien de nouveau sous ce soleil noir sinon une précision dans les articulations fatales entre racisme structurel, déclassement, menace de remplacement, ressentiment et représentation politique de ces peurs.
Sans parler des saletés racistes, blagues et insultes, qui se répandent partout, surtout (anonymat aidant) sur les réseaux sociaux, comme dans les relations de travail et dans l’espace public. Ce que je nommais toutefois le shibboleth était le bruit de fond de l’infra-communication de l’entre-soi, témoin non pas que les électeurs se cachent, mais qu’ils délèguent encore, pour l’instant, à l’État le soin et l’impérieuse exigence de les représenter, c’est-à-dire de parler et agir à leur place via l’accès du RN au pouvoir. Ce que l’on appelait jusqu’alors la majorité silencieuse tend à devenir une majorité insidieuse, symptôme d’un « mal » qui gagne à vitesse grand V tout le corps social, qui n’est pourtant pas un corps biologique comme le biopouvoir veut l’identifier, ici à l’usage renversé de la gauche pour laquelle « la bête immonde » est ce mal progressant dans le corps du « peuple ».
Le dimanche, je ruminais : moi qui ne vote plus depuis plus de 20 ans, et surtout pas « contre », vais-je aller voter Nouveau Front pop comme des amis de LFI me le demandent instamment ? Je relisais l’appel des Soulèvements de la terre « Pour un soulèvement antifasciste », que je trouvais assez juste, et qui titrait un de ses paragraphes « Ces élections sont cruciales mais les bulletins de vote ne suffiront pas à stopper la montée du fascisme », et affirmait un peu plus loin : « Nous vivons pour l’heure un moment historique. Il ne suffit pas de faire barrage au Rassemblement National par les urnes, il faut lui barrer physiquement la route. Il ne doit pas prendre le pouvoir, ni dans trois semaines, ni dans trois ans ». Puis, une série de dispositions à prendre si le RN gagnait.
Je n’étais qu’à moitié convaincu concernant les urnes mais me laissais tenter, pour d’autres motifs toutefois, s’ajoutant à ceux des Soulèvements de la terre. Je voulais en fait tordre le coup à la croyance, à toutes les croyances. La première, celle qui dit, affolée : « le RN au pouvoir en France, non, impossible, jamais de la vie », que je qualifiais ainsi dans mon premier texte : « Pauvre croyance dans l’autodéfense de nos institutions républicaines, soudain anéantie par l’auto-immunité politique fasciste, celle qui n’hésitera pas si besoin à buter le Même après avoir buté l’Autre indésirable », j’ajoute aujourd’hui : avec les mêmes institutions.
La seconde croyance est celle du « barrage » anti-RN : je n’avais donc jamais voté contre jusqu’alors, au motif que ce barrage renforce l’ennemi plutôt qu’il ne l’affaiblit, un reculer-pour-mieux-sauter. Aux amis de LFI qui m’ont appelé dimanche soir après les résultats, réjouis que la députée LFI ait été élue dans le département voisin du Tarn et Garonne où je réside, avec seulement 1% d’écart alors qu’elle était en ballotage défavorable derrière un RN : « bravo et merci, m’ont-ils dit, car chaque voix a compté », je répondais : oui… surtout le report des voix de Ensemble. Je n’étais pas fier d’avoir participé à ce jeu de tractations de guignol, bien que heureux toutefois que « nous » (un « nous » si problématique) ayons fait la nique, momentanément, au RN. En fait, je votais comme au poker, en misant un bulletin pour voir.
La troisième croyance à laquelle je ne veux plus non plus m’en remettre est celle qui dit : « le RN au pouvoir, c’est aussitôt la révolution ». Croyance dont l’enjeu se trouve assez justement inquiété sur LM par Ut Talpa à l’aide d’un conditionnel décisif : « Si la pulsion brutale aspirante – le goût infantile pour la catastrophe et l’arrêt du monde – n’est pas rapidement satisfaite dans le style, les catégories, les images et les directions de la tyrannie idéologique de notre camp, sous le régime radicalisé de la tyrannie révolutionnaire, alors, il faudra s’attendre à voir passer tous ces affects, jour après jour, dans l’autre camp, armé, lui, de l’appareil d’État. Les partis ont tous appelé à l’unité – nous vous proposons la division. Si les gauchistes et les communalistes assument frontalement ce qu’ils savent, alors ils savent que, dans peu de temps, ils n’auront plus face à eux les tocards de plateau télé, mais leurs chiens qui vous logent une balle dans la nuque. Il ne s’agit plus de réparer l’unité de la France, il s’agit de se convertir un à un à la vie révolutionnaire continentale et planétaire, celle qui impose à la France, comme à l’Europe, comme à l’Empire et à ceux d’à côté, une division fondamentale, ce Bien qui se dissimule sous la disqualification du Mal, car il y a dans le Mal, dans la passion de mal faire, dans la « pulsion de mort », un élément toujours un peu rédempteur : l’élément de la séparation, l’élément du sevrage, l’élément de la mise à distance et de la différence. Il faut savoir embrasser ce qui dans le Mal implique en réalité l’audace, la fermeté et le courage d’une autre réalité, et vient désarticuler la grande unité du pouce levé de Le Pen ». Avec cette précision antérieure : « Ce que les gauches n’ont pas compris, c’est qu’en se dressant de mauvaise foi comme le dernier rempart à la catastrophe – elles ont bloqué ce qui dans la catastrophe comporte d’aspirations révolutionnaires profondes et viscérales, elles ont refusé d’assumer et d’affirmer la positivité et la position de la catastrophe comme renversement absolu et brutal, comme « rupture » et raptus insurrectionnel réel, comme événement de l’avènement du communalisme. L’anticipation et la conjuration de la catastrophe, de ce qui était perçu, vu, nommé catastrophe, apparaîtra demain comme le geste par lequel les gauches auront excisé la jouissance révolutionnaire, c’est-à-dire le désir révolutionnaire, c’est-à-dire le cercle de sa possibilité. Le catastrophisme est la conjuration de l’élément messianique de la catastrophe ».
À cela, qui semble sur un plan théorique assez convainquant, je n’opposerai qu’une seule question : où sont les forces qui actuellement fourniraient des indices, des prémisses d’un soulèvement immédiat dépassant le catastrophisme sur un mode plus vaste que l’antifascisme, soit sur un mode révolutionnaire, dans le cas où le RN serait (sera demain) arrivé au pouvoir ? Une abstraite réserve de capacité à l’émeute ? Les Soulèvements de la terre ont devancé à leur manière cette perspective, par des injonctions conformes aux termes de leurs luttes et même se risquant bien au-delà : reprise des ronds-points, intervention lors des jeux olympiques, campagne d’actions contre le groupe Bolloré,… C’est peu dire que ce n’est pas rien. Est-ce à cela qu’on pense, très largement, au-delà des Soulèvements de la terre ?
Je maintiens de mon côté que, sans du tout le souci de vouloir donner une base sociale au Nouveau Front Populaire (qui pour l’instant n’en a pas ou si peu, le nombre d’électeurs ne s’identifie pas à cela), en l’absence d’un mouvement fort, au moins équivalent à celui des Gilets jaunes, ces trois années à venir vont être, même avec un 1er ministre « de gôche », un pitoyable salmigondis, dont le RN ne pourra que tirer profit aux présidentielles de 2027. Tout en effet plaide en faveur de la suspension par les gauches de l’aspiration révolutionnaire, sur le mode « il nous faut un soutien populaire, mais pas plus ». La gauche de nouveau « aux affaires » peut laisser un grand nombre les bras croisés à attendre qu’elle fasse enfin ce qu’elle dit (« notre dernière chance », dit Ruffin). Mais il n’est pas absolument certain que tout se passe ainsi. Un fort mouvement débordant de très loin ce soutien populaire à la gauche peut naître d’une broutille ou revendication faible, comme ce fut le cas pour les GJ, sans même qu’on le voie venir. Car dans une situation où personne n’a vraiment gagné, l’horizon est aussi bouché et potentiellement bloqué, bien que sous une autre forme, que lors du déclenchement de la révolte des GJ. Cela à la fois ne dépend que de nous, et pas que de nous.
Je terminais mon premier texte ainsi : « Spectateurs du Spectacle et électeurs ne forment pas, n’ont jamais formé un peuple. Des atomes largués dans l’atmosphère, des fluidités liquides, des esprits de corps réduits pour l’instant à leurs intérêts immédiats, vitaux (disent-ils), des peurs du déclassement, du remplacement, des haines d’un ennemi commun « l’immigration, la finance, l’Europe », des implorations tournées vers un sauveur, celui « qu’on n’a jamais essayé » ou « qui fera enfin le ménage », sur fond d’un mythe déchu dont ne persiste qu’un slogan - « la France aux français » qui sonne creux, fêlé puisque nombre d’immigrés sont devenus français depuis 20, 30 ou 40 ans (…)
La base sociale du RN peut être analysée à l’infini, le constat est que cette multitude d’intérêts articulés aux haines, désirs de revanche et replis sur soi passe par une revendication d’un État fort, capable d’assumer le sale boulot, par des lois scélérates, des flics scélérats campés sur leur présomption de légitime défense. Pour tout le reste, ils savent que cela fonctionnera comme avant, mais en bien plus vache pour les étrangers et immigrés, les chômeurs, « l’ultragauche », voire les écolos (deux jeunes jardiniers que connaissent des amis votent RN par haine des écolos ! ), et en plus confortable pour les français de souche enfin préférés comme il le faut, enfin justement rétribués et rémunérés à hauteur de la dette infinie dont il fallait s’acquitter envers eux (…)
Le peuple fasciste n’existe pas encore, il se cherche. Sera-t-il appelé à parader, occuper, chanter, fêter par une esthétique qui seule lui confèrerait une existence visible, envahissante, saturant l’espace public ? Sera-t-il convoqué pour la guerre civile face à un assemblement adverse dont nous ne savons rien, si ce n’est qu’il ne veut plus se nommer peuple, laissant ce vocable au « populisme » en confondant « Le peuple » et un peuple, par une erreur qui pourrait bien lui être fatale ? ».
Il est trop clair que dans la classe politique comme dans l’électorat lui correspondant, tout le monde veut toujours plus d’État, et que chacun revendique sa souveraineté au nom du peuple, sur le mode monarchique de Macron - « Mon peuple », « populiste » du RN - « quand le peuple vote, le peuple gagne », et traditionnellement « le peuple de gauche » pour le camp d’en face (qui n’est pas essentiellement « populiste », ce n’est pas parce qu’on convoque une foule de gens Place de la République qu’on fait du populisme). Agir consciemment et « juger du sens d’une situation du dehors » peut impliquer un refus radical de l’État, mais implique-t-il un refus tout aussi radical non pas du Peuple, mais de la venue d’un peuple ? La question pour moi est loin d’être tranchée, et j’ai souvent indiqué la référence à J. Rancière pour y voir plus clair à ce propos : un peuple, et non Le Peuple, (« c’est le soulèvement qui crée le peuple et non l’inverse » - Maintenant, Comité invisible), soit une subjectivation du « moment politique » qui produit, crée le peuple de la division et non celui de la Totalité Peuple-État-Nation (identifiée à la hâte par Négri, Virno, Lordon au nom des multitudes), peuple de l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui contre celui de l’identité exclusive, peuple de la partie qui sur un mode métonymique s’identifie au Tout, et ne peut diviser qu’en s’identifiant au Tout, sinon elle redevient partie parmi les parties d’une Totalité en surplomb, ou d’une « population » au sens libéral. Et ce peuple est indissociable de son esthétisation, soit de son mode d’apparaître sur la scène politique, des formes d’expression et des formes de contenu qu’il invente (communisme, ou communalisme ?). On pourrait dire que les Gilets jaunes ont raté, pour des raisons diverses, leur « Nous sommes le peuple », notamment parce que les formes par lesquelles cette subjectivation cherchait à s’exprimer, hors de la représentation, se sont embourbées dans les procédures de démocratie « directe » dont l’Assemblée des assemblées témoigna (sans vouloir lui jeter la pierre), et parce que la distinction sous-entendue ou sur-entendue entre « nous » et « eux » semblait reconduire une inclusion disjonctive, à l’inverse de de ce qu’il faudrait chaque fois trouver à inventer : une disjonction inclusive.
De fait, « l’État que l’on dira sans peuple ne peut être que violence, policière comme institutionnelle » (Catherine Hass citée par Ut Talpa), et Macron, sous cette allure monarchique de carton-pâte disant « Mon peuple », ne cesse de disqualifier un peuple chaque fois qu’il pourrait apparaître, sous le vocable méprisant de « la foule » (sauvage, barbare, indisciplinée, à dompter et réprimer donc séance tenante). De fait, cet État dit et dicte ce qui fait et ce qui ne fait pas peuple, à la condition d’identifier le peuple à la nation, et en dernier ressort à l’État lui-même. Ce que font les fachos aussi, et la gauche consensuelle sur l’autre versant. Reste à savoir et expérimenter ce que donnerait un peuple affranchi, émancipé de cette identification fatale, échappé même de cet « impérium » que serait l’auto-institution de la multitude. L’analyse de F. Lordon ici visée présente toutefois l’intérêt de placer l’enjeu sur le terrain des institutions, plutôt de l’instituant qui n’est pas directement subsumé par l’État, un enjeu très fort qui s’exprima longtemps dans la thérapie institutionnelle par exemple (instituant contre institué), sortant de l’ornière où le couple constituant-destituant s’embourbe à son tour, car déduisant les institutions de la constitution, ce qui n’a pourtant hors de la gouvernance bourgeoise aucune relation de nécessité organique.
La multitude des amitiés est-elle apte à déclencher un départ de feu ? Un ami me disait : du côté de la radicalité, ce n’est plus le peuple qui manque mais le manque qui se fait peuple… a-t-il raison ?
« De l’amont écologique jusqu’à l’aval sportif, nous voudrions par exemple faire le lien entre le Peuple de l’Eau, qui va bientôt se rassembler sur les terres des Deux Sèvres, et certains athlètes courageux, qui se tiendront ensuite sur les berges de la Seine.
Équipe Terrestre d’Écologie »
Doit-on voir là un indice ?
Patrick Condé






