De Sade à notre monde actuel
Dufour débusque, dans les principales évolutions du monde contemporain, ce qui est redevable aux écrits du marquis de Sade et à ceux qui l’ont « redécouvert » et mis à la mode au cours du xxe siècle, notamment Klossowski, Bataille, Deleuze et Foucault – ainsi que, dans un registre plus fin et plus juste selon lui, Lacan et surtout Pasolini. Le meilleur résumé du livre figure non pas en quatrième de couverture comme c’est souvent l’usage, mais sur la première page, écrit à la verticale et composé en forme de guillotine [1]. Sans citer intégralement cette couverture, en voici quelques-uns des thèmes phares : « Bienvenue dans le nouveau monde sado-poutino-trumpiste. Des mutilations sexuelles pour devenir soi. Chute du logos = prolifération des fake. Harcèlement, emprise, viols, meurtres… Réseaux sociaux : haine de l’autre. De l’État total au marché total. IA : main basse sur la création. Crashée… la démocratie. Fétichisme de l’argent. Amour : game over. Transhumanisme. » Cette simple liste laisse présager des mises en relation complexes, peut-être même risquées, entre des domaines a priori fort éloignés les uns des autres. Disons qu’on s’attend au meilleur comme au pire ; on l’attend au tournant… Dufour y attend le lecteur, le lecteur y attend lui aussi Dufour…
La destruction est leur métier
Lorsque Dufour évoque Sade à propos d’Adam Smith et de la fable du marché, il apporte un éclairage essentiel. Le marché tel que le présentent les économistes classiques n’est qu’un conte à dormir debout : il n’y a jamais eu aucune transaction transparente, ne serait-ce qu’à cause de l’impossibilité de connaître la totalité des intentions de la totalité des acteurs d’un marché, ainsi que du fait de l’évidente incapacité dans laquelle nous nous trouvons à anticiper à coup sûr le futur. Pour le dire simplement : j’échange A contre B, et je pense que je fais une bonne affaire, et peut-être que l’agent qui est en face de moi pense lui aussi faire une bonne affaire, mais nous ne pouvons pas savoir, ni lui ni moi, si nous dirons la même chose demain ou dans un mois, ou si un troisième agent, sur ce marché, ne va pas transformer notre bonne affaire en une perte irrémédiable.
Le capitalisme s’est construit à l’inverse de cette idée d’un marché transparent… que la plupart des médias et nombre d’experts continuent pourtant de propager puisque la transparence du marché justifierait le capitalisme, qui en serait le nec plus ultra. Mais ce n’est pas parce qu’Adam Smith, contemporain de Sade, a inventé la célèbre fable de la « main invisible » qui régule tout pour le plus grand bonheur de tous que nous devrions y croire ; cette fable pour gogos n’est destinée qu’à mieux nous exploiter.
Dufour montre qu’il y a une filiation entre Mandeville, qui appelait à détrousser son prochain [2], Sade, Smith et l’actuelle situation du capitalisme financiarisé à outrance, dans lequel chacun ne cherche qu’une chose : maximiser ses profits en détruisant ceux de son « partenaire » financier ou commercial. Le capitalisme actuel en est donc, selon Dufour, au stade « sadique anal » : l’argent est de la merde, et les capitalistes raisonnent selon des termes similaires aux héroïnes et héros des écrits sadiens. Il ne s’agit pas de jouir et de partager la jouissance, contrairement à ce qu’ont affirmé Foucault et la plupart des admirateurs de Sade, mais de détruire, ce que Dufour documente largement tout au long de son livre. Les personnages de Sade jouissent de la destruction, de toute destruction, y compris la leur – ce qu’on appelle le masochisme.
Le capitalisme ne prospère qu’en détruisant la planète et les vies des producteurs – nos vies –, au point que nous pouvons affirmer des capitalistes que la destruction est leur métier. C’est presque un miracle si cette destruction se solde encore – jusqu’à quand ? – par leur enrichissement. Affirmer que ce système productiviste, extractiviste et destructeur est voué à sa perte à terme, peut-être même à très court terme, peut aussi se dire : détruire pour s’enrichir est un non-sens absolu ; ce non-sens dirige l’économie capitaliste depuis ses débuts ; c’est cela qui nous a précipités dans le chaos actuel et nous conduit droit dans le mur.
Cette réalité ne devrait plus être considérée comme une simple théorie ou une prospective hasardeuse : elle est notre vie de chaque jour. Détruire est la vérité du capitalisme, ce qui lui a permis la plupart du temps de… s’enrichir – d’enrichir les capitalistes, plus précisément. La crise dite des subprimes de 2007-2008 l’illustre : l’épisode ne devint une crise qu’à partir du moment où il est apparu que s’enrichir en vendant des biens dont la valeur ne cessait de baisser et même s’effondrait était une impasse, y compris dans le monde virtuel de la finance [3].
Depuis que le capitalisme s’est implanté sur la quasi-totalité du globe, il n’a plus que quelques rares zones neutres, vides, où il peut encore inventer de nouvelles façons de détruire [4]. Ces rares zones encore inexploitées, ce sont les abysses (où résiderait une part énorme de la masse de poissons consommables ainsi que des sources thermales à « récupérer » sur le plan énergétique) et quelques très rares enclaves terrestres ayant échappé à la mainmise du capitalisme (les profondeurs du sous-sol et quelques déserts ou sommets peu accessibles…), sans oublier les fantasmes autour des richesses de la Lune [5] et de Mars… Délires technoscientifiques absolus, bien entendu, tout à fait comparables aux délires sadiens des Cent Vingt Journées de Sodome. Délires fort utiles du point de vue de l’aliénation des foules tant qu’elles y croient…
Ainsi et contrairement à ce qu’espèrent certains écologistes trop optimistes, les capitalistes et les technoscientistes n’ont pas tout à fait fini de s’enrichir pour les premiers, de détruire pour les seconds, cela main dans la main : ils s’enrichissent en détruisant – les scientifiques qui participent à cette destruction ne s’en rendent même pas compte le plus souvent, ainsi que Dufour le montre à chaque fois qu’il évoque la Bombe dans son essai [6]. Ils nourrissent encore l’espoir de poursuivre leur route dévastatrice parce qu’ils s’inscrivent dans la logique fondamentale du Capital, qui gouverne le monde depuis plus de deux siècles.
C’est parce que la destruction est leur seul véritable métier que les capitalistes, qui s’incarnent aujourd’hui dans la bande d’ultra-riches qui domine le monde, ne peuvent pas voir l’apocalypse vers laquelle ils précipitent la planète. Ils préféreront faire la guerre et détruire encore, plutôt que perdre le pouvoir (de détruire).
Dérive…
« Des mutilations sexuelles pour devenir soi », annonce Dufour sur sa page de couverture. Le lecteur s’attend à des révélations sur la question de la « transition de genre ». Hélas, Dufour procède comme les gauchistes des années 1960-1970 : il attaque ses adversaires en les réduisant aux positions les plus extrêmes et les plus marginales, sans les documenter, alors que tout le reste de l’ouvrage est, à l’inverse, assorti de nombreuses notes et références.
Dufour parle de ces « théories fumeuses », qui affirment par exemple que « tous les Blancs sont racistes » ou « tous les hommes sont sexistes et violeurs [7] ». S’il y a un problème, il réside dans cet usage du mot « tous », comme dans tout ( ! ) ce qui fait surgir une « totalité » là où nous gagnerions sans aucun doute à introduire, non une atténuation, mais la simple possibilité d’une réflexion. Or, ces prétendues affirmations que Dufour impute à ce qu’il appelle le « wokisme » et que l’on peut en effet lire parfois, très rarement, au détour d’une phrase, ne sont pas représentatives de ce qu’est l’intersectionnalité (et non le « wokisme »). Dufour s’en sert pour discréditer la totalité ( ! ) de ce courant de pensée – et il ne cite ni l’article fondateur de Kimberlé Crenshaw sur l’intersectionnalité [8], ni une myriade d’autres textes fondamentaux de ce courant qui permettent pourtant, eux aussi, de penser le « sadisme » de l’époque actuelle. Dommage, car il fait un adversaire d’un courant allié.
De plus, cette prétention à des totalités abstraites n’est pas une nouveauté, et se retrouve dans bien d’autres domaines politiques que l’intersectionnalité. « All Cops Are Bastards », par exemple. Guevara aurait répondu que « non, tous les flics ne sont pas des salauds, et il nous importe à nous, guérilleros révolutionnaires, d’amener des soldats de l’armée de Batista que nous combattons à nous rejoindre dans la Sierra Maestra ». Après tout, « ACAB » est un slogan, de même que le fameux « Tout et tout de suite » de la Gauche Prolétarienne des années 1968-1973. Si certains activistes prennent ça pour une analyse politique totale, c’est regrettable. Car, dans le « tout », se cache ce que nous détestons : les dirigeants qui savent mieux que la masse comment « tout » cela fonctionne ; l’idéologie qui explique tout ; le parti qui organise tout ; la tentation totalitaire elle-même, qui consiste à préférer le manichéisme à l’analyse politique, la facilité à la complexité. Dufour tombe lui aussi dans le panneau en élargissant des positions marginales à la totalité d’un courant qui apporte pourtant, pour peu qu’on prenne soin d’en lire les analyses, des confirmations décisives à sa dénonciation d’un capitalisme destructeur, sadique.
Il ne s’agit pas de tomber dans une complexité floue qui serait trouble au point de nous inciter à ne plus agir ; cependant, au-delà de l’inaction et du « tout ou rien » (et non pas « entre l’inaction et le tout ou rien »), il y a le dépassement de la situation que nous affrontons. Ce dépassement appelle l’insurrection, la destruction des conditions d’exploitation et d’aliénation que nous subissons, et la reconquête du monopole de l’emploi de nos vies. Or, en lisant Sadique Époque, le dépassement semble vain et sa recherche inutile. Tout est cuit, nous sommes « couillonnés », comme l’écrit Dufour à plusieurs reprises.
… et freudisme
Si sa critique du « wokisme » n’occupe que quelques pages, il en va tout autrement de son explication des causes de notre amour inconsidéré pour la « merde » qu’est, dans le capitalisme, l’argent. Dufour reprend alors Freud [9]. Ce qui nous arrive serait inscrit dans notre histoire intime dès nos premières semaines de vie, ce que Freud appelle la phase « sadique-anale ». Le fondateur de la psychanalyse voit en les nourrissons des êtres « tout-puissants », des « pervers polymorphes [10] ». Ni Freud ni Dufour plus d’un siècle après lui ne comprennent que ce sont les adultes qui, parlant depuis le monde « pervers polymorphe » qui est en effet le leur et le « nôtre » au sens où nous le subissons, le capitalisme, le projettent sur celui des nourrissons. Ceux-ci ne sont pas en capacité de nous parler pour se dédouaner de leur prétendue perversion ; ils ne sont pas analysables au sens de « suivre une psychanalyse », qui révélerait, pourquoi pas, leurs tendances profondes et la réalité de leur inconscient ( ? ). Ils sont trop petits, tout simplement.
Freud croit dévoiler l’amour de la toute-puissance de l’homme en dissimulant son origine par un procédé lui-même tout-puissant : il en accuse l’enfant, qui ne peut pas s’en défendre. Revêtu de sa toge d’accusateur public, Freud dissimule l’origine réelle de la toute-puissance de l’homme, qui se trouve dans le monde adulte fondé sur l’exploitation, l’aliénation, la domination-soumission. La véritable question serait de savoir depuis quand les humains vivent dans un rapport de domination-soumission. Que ce rapport soit adulte, en revanche, est une certitude.
Freud peut facilement accuser l’enfant et son rapport incestueux à la mère ou autres fantasmes « tout-puissants » d’être à l’origine de nos malheurs puisque personne n’a jamais pu et ne pourra jamais en parler avec l’enfant, qui est alors réduit à ce qu’il est étymologiquement, « celui qui ne parle pas », infans en latin. L’enfant est condamné par Freud – et Dufour – à rester « celui qui ne parle pas et qui ne parlera jamais » et au sujet duquel les intellectuels peuvent donc tout dire – surtout n’importe quoi. « Puisqu’il ne parle pas, faisons-le parler pour notre propre intérêt et servir notre idéologie », semblent dire Freud et ses adeptes.
Cependant, il se trouve que les neurosciences – sans aucun doute très critiquables sur nombre de leurs conséquences – apportent un démenti flagrant à Freud et donc à Dufour. L’enfant ne parle pas, mais il se trouve que nous pouvons l’observer, l’« écouter » d’une certaine manière. De nombreuses expériences prouvent l’intérêt du tout-petit pour les autres – pas seulement pour lui-même. Les études menées depuis bien longtemps et que les neurosciences modernes ont confirmé [11] montrent que les nourrissons et les tout-petits (à la condition de n’avoir pas subi de traumatisme dès leur arrivée en ce monde, ce qui est heureusement la situation la plus courante) sont orientés vers l’empathie et l’attention aux plus faibles – l’inverse du sadisme. Dès le plus jeune âge, les enfants cherchent à imiter les adultes ; si un adulte tient un tout-petit dans ses bras à une distance très proche (pour que l’enfant distingue bien ses gestes) et qu’il lui tire la langue, par exemple, l’enfant l’imite aussitôt, ce qui montre son attention au monde, sa volonté de grandir et sa confiance a priori dans le monde adulte. Si l’on présente à un tout-petit une situation injuste, par exemple un individu qui se fait battre par un autre, et que l’on analyse les mouvements de ses yeux, on constate que l’enfant s’intéresse au personnage battu et le suit du regard, et non le personnage violent. Des expériences de toutes sortes aboutissent toutes à des conclusions convergentes : les enfants tâchent d’imiter les adultes dès leur arrivée au monde et sont portés vers l’empathie et la solidarité.
S’il était centré sur lui et uniquement sur lui, par quel miracle un tout-petit s’intéresserait-il, quelques mois après sa naissance, de manière aussi massive et intense, aux autres, et notamment aux êtres en position délicate, de détresse ? En toute logique, si les adultes ne développaient eux aussi que ces qualités, sans aucun doute les enfants grandiraient en les conservant comme les bases essentielles de leur humanité. Un enfant tourné vers le souci d’autrui développera toujours plus cette orientation, et non ses tendances « perverses polymorphes » et son « sadisme », d’autant mieux que les adultes autour de lui le « nourriront » en fonction de son âge par tout ce qui peut renforcer l’enfant, lui donner des arguments, le convaincre de la justesse de ses propres aspirations. Aspirations que nous pourrions qualifier tout simplement d’« humanistes », voire d’« humanistes révolutionnaires » dans notre monde où l’humanisme devient anticapitaliste, et même révolutionnaire…
Une erreur hélas désormais trop répandue
Dufour trébuche sur ce que nous constatons à longueur d’articles de ces théoriciens et « maîtres-penseurs » depuis des décennies : l’amour du discours bien fait, se voulant clos, inattaquable puisque de toute façon composé de telle manière qu’il réponde par avance à toutes les critiques. Voilà bien une expression extrême de la toute-puissance semi-divine de l’Homme. Ou de l’« homme » avec une minuscule, car on peut sans peine constater que ce type de théorisation en forme de forteresse inébranlable est, dans l’immense majorité des cas, le fait d’hommes. Un simple exemple l’illustre.
Dufour reprend l’affirmation freudienne selon laquelle « le but de toute vie est la mort [12] ». Il est pourtant évident que le mot « but » n’est pas ici, dans un essai éthique et politique, à prendre dans son sens le plus courant, comme « but » au football ou « le but que je me fixe pour ma journée ». Il ne s’agit pas d’un « objectif positif » mais uniquement de « but » dans le sens de « fin », là encore à prendre dans son sens banal : la fin de toute chose, le contraire du commencement, le moment où tout s’annule. Aussi, la phrase « le but de toute vie est la mort » est au mieux une évidence (mais ce n’est pas du tout cela que visait Freud), au pire un contresens absolu, aux conséquences hélas déterminantes puisque certains d’entre nous la prennent au sens fort assigné par Freud au mot « mort ». Et vivent « pour » mourir, c’est-à-dire « retourner au non-vivant » selon Freud, oubliant de vivre, attendant la vie éternelle dans l’au-delà, ou encore ne vivant que pour eux-mêmes… sans jamais s’extasier sur tout ce qui vit sur cette planète, à commencer par autrui et par la nature.
Dufour a raison : cette phrase est sadienne et résume le capitalisme qui nous conduit vers la mort de la planète. Cependant, exprimée de cette manière, et sans analyse de l’erreur que constitue la confusion entre « but » et « fin », cette assertion est aussi terriblement décourageante, déprimante politiquement, et elle participe au monde sadien, au sadisme de notre époque que Dufour veut pourtant dénoncer.
La mort signe le terme de l’existence vivante, un point c’est tout. Et au moment de mourir, l’individu peut en effet tracer un bilan de sa vie et se dire qu’il a, ou non, atteint le « but » qu’il s’était fixé. Dufour l’annonce d’ailleurs dès la deuxième ligne de son essai : « Et moi, je ne crois plus à rien. » Qu’il confirme ligne suivante : « Car rien ne pourra plus nous sauver [13]. » Ce qui, d’ailleurs, est encore une (auto-)illusion car son propre ouvrage doit, c’est une évidence, se lire comme une contribution au « sauvetage » du monde, ce qui est d’ailleurs tout à son honneur. Dufour devrait néanmoins se demander pourquoi il commence ainsi son essai, qui sonne comme un chant du cygne, et pourquoi il tire de son absence d’espoir cette somme de quelque cinq cents pages…
Le capitalisme sadien en 2025
Dans son dernier chapitre, Dufour propose des éléments d’analyse absolument pertinents à partir d’un roman, American Psycho, best-seller mondial paru en 1991 et anticipant le « cas Trump » de manière tout à fait surprenante, et de la situation de désespérance des « jeunes de banlieue » comme les médias les appelaient autrefois. Il analyse ainsi la volonté de détruire à l’œuvre aux États-Unis (et dans beaucoup de pays du monde désormais) en la confrontant à la destructivité sadienne. Trump vise en effet à détruire, pêle-mêle, l’aide aux pays en situation de détresse du fait des guerres ou de cataclysmes naturels, les féministes de toutes tendances, Gaza, les peuples qu’il considère comme inférieurs, l’aide médicale aux Américains pauvres, la culture, l’université, les médias, les immigrants illégaux (et légaux !), l’Ukraine, et la liste est très loin d’être close. Voir dans ces gesticulations dictatoriales et « infernales » une résurgence des sagas sadiennes est tout à fait convaincant.
Lorsqu’il analyse ceux qui, parmi les jeunes des banlieues françaises, sont considérés comme « ultra-violents », Dufour touche juste lorsque, suivant divers médecins et psychiatres, il insiste sur leur incapacité à se sentir coupables puisque ces auteurs de faits ultra-violents (assassinats sur commande, vengeances pour le contrôle du trafic de drogue, notamment) ne savent même pas reconnaître les émotions sur les visages humains. Mais, lorsqu’il impute cet état de fait à une éducation manquée, marquée le plus souvent par la violence du père contre la mère, il est dommage que le raisonnement ne soit pas poursuivi dans toutes les directions. Certes, les images massivement diffusées par la télévision et, surtout, les réseaux sociaux, relèvent de la culture du viol, de la domination viriliste, patriarcale, y compris dans de nombreux films dits « d’auteur » (ceux de Pedro Almodovar l’illustrent). Mais, lorsqu’il rappelle [14] que « l’empathie est le lien inaugural de la relation à autrui que le petit d’Homme acquiert généralement avant l’âge de 3 ans », il se contredit : le tout-petit n’est donc pas un « pervers polymorphe ». De plus, pourquoi n’insiste-t-il pas alors sur la faillite de l’univers adulte (ceux qui entourent l’enfant, donc sa famille, ainsi que tous les adultes qui, du fait notamment des institutions étatiques, se trouvent en charge, à un moment ou à un autre, desdits enfants : médecins, éducateurs, religieux pourquoi pas, voisins, maîtresses et maîtres de maternelle, éducatrices de jeunes enfants, bref, toute la société française) ? Si nous en arrivons là, n’est-ce pas du fait de l’éducation reçue par les enfants, des signaux culturels qui leur sont envoyés par le monde adulte via les médias, les réseaux sociaux, etc. ? Donc : du fait du monde adulte.
La destruction est l’essence même du capitalisme, et les formes qu’elle revêt varient d’un régime à l’autre, d’un pays à l’autre, d’une histoire sociétale à l’autre, bien entendu. À notre époque, il aurait été sans doute possible de rechercher plus profondément les racines de ce retour d’une destructivité qui se revendique comme telle, qui se présente comme une sorte d’éthique du salut de quelques individus aux dépens de milliards d’« autres », ravalés au rang de « sous-hommes », de la même manière, comme le souligne Dufour, que le IIIe Reich s’est appuyé sur la destruction des juifs pour justifier son ultra-violence au profit ( ? ) des prétendus aryens…
L’époque est sadique, mais puisque l’humanité s’est, de fait, extirpée du cauchemar d’un « Reich de mille ans » (certes au prix d’une guerre mondiale avec 60 millions de morts), pourquoi ne pourrions-nous pas nous sortir du scénario « sado-poutino-trumpiste » dénoncé par Dufour d’un « IVe Reich national-capitaliste-libertarien » ? Il est regrettable que Dufour n’en dise mot.
Une lueur d’espoir…
Les tout derniers mots de l’essai laissent cependant entrevoir une lueur d’espoir : « ‘‘Agis comme si tu n’avais à peu près aucune chance de réussir.’’ Pour la beauté du geste. Pour la justice. Pour la vérité. Pour le désir. Pour la vie. » Ce n’est plus « aucune chance de réussir », mais « à peu près aucune chance ». Se pose alors la question de la conclusion d’un essai aussi volumineux et toujours à charge contre l’avenir positif et dans lequel l’émancipation est rejetée comme possibilité concrète dans cette époque sadique parfaitement huilée, idéalement adaptée à la destructivité du capitalisme sous ses formes actuelles. Aussi, n’y aurait-il pas là ce qui serait en train de devenir une autre caractéristique de notre époque : parler politique sur un mode « sinusoïdal » : nous sommes un jour enthousiastes et le lendemain profondément défaitistes ? Certains évoqueraient une sorte de « bipolarité » dans l’appréciation de notre travail politique tourné vers l’émancipation.
Cette oscillation vaudrait la peine d’être analysée. Est-elle une caractéristique de l’époque – mais qui n’a sans doute rien à voir avec son côté sadique ? Est-elle seulement le reflet de la « fin des idéologies révolutionnaires », qui ont été vaincues par le libéralisme, lequel semble à son tour s’enfoncer dans un maëlstrom de visions plus ou moins crédibles, visant à sauver ce qui peut encore l’être du système ? Face aux dérives que nous pourrions qualifier de « néo-fascistes » du capitalisme, il serait sans doute important de cultiver l’optimisme. Analyser le caractère sadique de l’époque, certes – mais ce n’est pas nouveau puisque Erich Fromm [15] était allé très loin dans la compréhension de la destructivité humaine. Puis, à partir de cette analyse de Dany-Robert Dufour, très largement « juste », en tirer des conclusions pratiques sur les possibilités qu’il nous reste et que nous cultivons face à l’effondrement et au chaos que nous devons affronter. Les possibilités et non les impasses supposées. Plutôt que la désespérance, cultiver les germes de l’insurrection à venir !
Élisée Personne







