Littérature et intelligence artificielle (suite)

Wu Ming1

paru dans lundimatin#506, le 27 janvier 2026

Avec cette deuxième livraison, nous achevons la traduction par une intelligence humaine de l’article de Wu Ming 1 (voir la première partie. Il donne ici un exemple montrant en quoi l’absence de corps vivant ôte à l’IA la capacité d’écrire de la littérature (mais certes pas de la singer). Rappelons que son texte prenait pour point de départ les réactions ébaudies provoquées en milieu culturel italien par un article du New Yorker qui prétendait qu’une IA aurait produit une phrase dans le style d’une autrice (en l’occurrence coréenne traduite en anglais, mais tout ce qui compte se passe en anglais, surtout en Italie), mais qu’elle l’aurait carrément produite en mieux. Et ceci, selon l’auteur de l’article et des étudiants à des cours d’« écriture créative ». Quand on aura lu le texte de WM, on ne pourra manquer d’en conclure que ces cours-là enseignent à écrire presque aussi bien qu’une Intelligence artificielle.
S.Q.

Sur la phrase qui a impressionné le New Yorker

Dans les notes précédentes j’ai essayé d’éclaircir quelques malentendus spécifiques sur la littérature, l’écriture et le style, à l’origine, selon moi, de nombreuses réactions à l’article du New Yorker, « What If Readers Like A.I. – Generated Fiction ». Malentendus qui, en réalité, sont déjà dans l’article, et dans l’expérience qui y est racontée et sur laquelle on brode. En amont, il y a une grande confusion sur ce qu’est et ce que fait la littérature et même sur ce que veut dire écrire, d’où découle l’absurdité conceptuelle et méthodologique de l’expérience, dont les résultats aggravent la confusion initiale

Allons à l’essentiel. Un chercheur fait « avaler » par un LLM [Large Language Model, programme d’intelligence artificielle capable de reconnaître et de fabriquer du texte, NdT] des extraits d’œuvres de Han Kang. En traduction anglaise, alors que l’autrice pense et écrit en coréen. Cela entraîne déjà une perte de connotations, comme auteur traduit en diverses langues, je ne le sais que trop bien ; et pourtant de ces traductions d’extraits – non pas de ces œuvres – l’IA devrait déduire et acquérir le « style » de Han Kang, avec tous les malentendus sur ce que peut être le style, sur quoi j’ai déjà écrit. Après quoi, le chercheur décrit à l’IA une scène du roman Blanc, qui n’est pas parmi les extraits qui lui ont été soumis, et lui demande de la rédiger dans le style de l’autrice.

Dans cette situation, une mère veille son nouveau-né, venu au jour deux heures auparavant. Le bébé est mourant, elle l’implore de vivre, mais lui mourra. S’il avait vécu, il aurait été le frère aîné de la narratrice. Qui donc nous raconte sa mère. Nous sommes en un lieu intime, le plus intime possible, et dangereux pour quiconque écrit.

Dans le roman (en anglais), la phrase est : « For God’s sake don’t die, she muttered in a thin voice, over and over like a mantra. » [« Pour l’amour de Dieu, murmurait-elle d’une voix faible, en le répétant comme un mantra », traduction par SQ de la traduction de WM]

A première vue, c’est une phrase banale qui contient un cliché désormais usé, « comme un mantra », mais – voici un des malentendus qui nous énervent, nous autres écrivain.e.s – on ne peut pas juger d’une œuvre sur une seule phrase, il faut juger l’effet qu’elle a dans ce point particulier du texte, quand elle arrive après toutes les phrases qui la précèdent et en se chargeant de sens nouveaux grâce à celles qui la suivent.

En tout cas, voici la phrase alternative, générée par l’IA : « She held the baby to her breast and murmured, Live, please live. Go on living and become my son. » [« Elle serrait l’enfant contre son sein et murmurait : vis, je t’en prie. Continue à vivre et deviens mon fils. », traduction par SQ de la traduction de WM]

Et le chercheur, et après lui son échantillon de lecteurs, et puis le New Yorker, et d’autres échantillons de lecteurs et enfin les commentateurs réagissent ainsi : ouh là ! puissant ! émouvant ! Si une IA peut écrire une phrase pareille, pour les écrivains, il commence à y avoir de sérieux problèmes ! Bientôt, il conviendra aux maisons d’édition de faire écrire les IA et d’affiner juste un peu, ce qui diminuerait le coût des droits aux auteurs. A ce point, le chercheur répète l’expérience avec des extraits d’autres auteurs, il en naît un papier qui sort en prépublication, le New York arrive et la sarabande commence.

Or, si la phrase révèle quelque chose, c’est justement l’incorporalité et l’inhumanité de l’IA, dont on dit improprement qu’elle « génère » - de ce débat, il faudrait bannir tous les anthropomorphismes et animismes parce qu’ils font des dégâts terribles – mais en réalité elle ne génère rien. Dépourvue de ventre, elle n’a jamais eu dans le ventre de créature vivante qui doit naître, elle n’a jamais donné le jour à une autre vie, n’a jamais éprouvé une douleur comme celle d’une mère, elle peut seulement tenter de deviner pour produire une imitation.

Je crois, moi, qu’aucune femme qui a choisi de devenir mère ne dirait : « continue à grandir et deviens mon fils », pour la simple raison qu’il est déjà son fils, il l’est dans les faits (il est né d’elle), et il l’est dans l’amour qu’elle éprouvait pour lui quand il était encore dans son ventre. Il n’y a pas de mère qui ne pense à la créature qu’elle a dans le ventre comme étant déjà son fils ou sa fille. Elles vivent en symbiose, elle sent la créature bouger, donner des coups de pied, elle sent si l’autre se sent bien ou souffre, elles sont tout un, elles sont déjà mère et fils ou fille.

Si une imitation aussi glacée, qui devrait être considérée comme un véritable lapsus de l’IA, impressionne des lectrices et des lecteurs humains – y compris dans le milieu, y compris des écrivains ! – parce que cette phrase « fonctionne littérairement parlant », je répète que le problème préexiste à l’IA, et concerne ce que nous demandons à la littérature.

La littérature, ça ne veut pas dire une phrase, ça ne veut même pas dire un texte, ça ne se réduit pas au résultat représenté par le texte, mais c’est un processus, un devenir continu, c’est un multivers d’œuvres – et une œuvre n’est pas seulement un texte – et de mondes et de rencontres qui adviennent dans ces mondes et entre ces mondes, elle a un devenir social, elle concerne les corps.

Si nous craignons qu’une IA supposément douée pour écrire des textes littéraires remplace tout cela, cela veut dire que nous avons une conception misérable de l’acte d’écrire et de celui de lire.

Wu Ming1

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