Littérature

Lou & Lou

paru dans lundimatin#24, le 24 mai 2015

Lou et Lou

Ce qui est sûr, c’est qu’on n’est plus sûrs de rien, et quand je dis « on », bien sûr, je veux dire « je ». Si l’écriture a jamais été un trou, c’est maintenant, si elle a jamais été une corde pour descendre dans le trou, c’est pareil, et pour ce qui est d’en sortir... Ces temps-ci elle est le ravin, toi et la main qui t’en sort, jeune... Il y a plusieurs choses, il y a la nuit, oui, il y a les insectes qui te rôdent autour, il y a cet éternel sourire de la bonne femme joufflue, nattes crépues et dents cariées, qui aimait X (pas les Australiens) et Christian Death et les amphétamines et faire croire aux autres qu’elle était morte (Ah... Tu en ris encore...) qui t’avais dit qu’au lieu d’écrire tu ferais mieux de vivre, et tu l’avais envoyé chier, parce qu’à l’époque tu envoyais chier tout le monde, merde aux cons, tous des cons, et tu avais gardé la face mais au fond tu avais peur aussi, jeune... Tu te disais, et si elle avait raison, comme si on pouvait avoir raison ou tort, dans ce putain de trou... Et celle-là t’a marqué, non, pas parce qu’elle était la seule, mais la première, l’ainée d’une grande famille, sœur doute, sœur culpabilité, sœur peur du trou, sœur avenir, sœur et la retraite, alors ?, sœur cauchemar, sœur corde, toutes s’étaient données le mot pour te faire penser que tu perdais ton temps, mais toi, tu continuais d’écrire, écrire les fêtes au lieu de les danser, écrire la drogue au lieu de la sniffer, écrire les relations humaines au lieu de les cultiver, les décalages horaires au lieu de voyager, les disques au lieu de les écouter, opinions au lieu de les penser, et maintenant tu es là, sur cette île, les tubes anti-exéma et Thomas Pynchon à ta gauche, les Putains meurtrières à ta droite, les deux cactus qu’on t’a offert (« Des plantes capables de survivre au désert... Je me suis dit que c’était pour toi... ») sur la grande étagère volée contre laquelle repose le vélo qui n’est pas à toi, où sont rangés de plus en plus de livres et de moins en moins de disques... C’est ça qui est important, jeune : ce qu’on possède, se définir par ce qu’on possède... Les objets, on n’est rien sans les objets, jeune... Réponds non, suppôt du progrès, réponds oui, matérialiste, à tous les coups tu perds, et tout ce que je sais, jeune, c’est que l’année passée, une centaine de tes disques ont quitté cette étagère à jamais, tandis que 5, 6, pas plus de 10 s’y sont installés... L’argent est toujours un problème, jeune... Avec leurs conneries de contrôles renforcés des 5 (6 ?) millions de chômeurs et les menaces de récession/ inflation/ déflation/ et la Grèce/ et l’Ukraine/ et les drones/ et Facebook/ et le Djihad/ et Marine Le Pen/ et... on ne sait plus si demain sera toujours demain, jeune, un matin d’été, tu te réveilleras, tu ouvriras les volets et il neigera sur le Rhône, ou tu te baigneras dans la Manche en décembre, avec des Pères Noël qui suent comme des gorets malgré leurs costumes repensés, maillots de corps/ slips de bain rouge pétant, et tout ça, jeune, ça me rappelle l’histoire de Louis, collectionneur de disques rencontré à Bruxelles il y a quelques années, la seule personne avec qui je sois resté en contact après ce maudis séjour... Louis, certains l’appelaient Lou, à cause de son amour de Lou Reed, et pas juste du Velvet, comme la plupart des sains/ doués de raison, non, lui aimait tout, Lou était critique mais toujours en bien, ses avis étaient poussés, renseignés, argumentés mais dans une seule direction, celle qui brossait la vieille icône des junkies new-yorkais dans le sens du poil... Lui, New York et Lou, ça le passionnait, peut-être parce qu’il avait grandi à Amiens et que ce n’était pas tout à fait ça, niveau strass et rencontres et came de qualité, et puis en guise de Warhol il n’y avait qu’un mec qui peignait des natures mortes – pommes, fleurs, carottes, mortes – ratées qu’il vendait le dimanche au marché, enfin, Lou grandit en idolâtrant Lou, d’abord en entendant Walk on the wild side à la radio (nous avons à peu près le même âge), ce qui fut l’équivalent d’un traumatisme crânien ou d’un coup de foudre, puis en fouillant dans les bacs des brocantes, les doigts tremblants, ce qui fit qu’adolescent Lou amassa une collection conséquente de cassettes et vinyles de Lou Reed, des choses qu’à l’époque les gens revendaient à bas prix, sans se soucier de l’état, d’y donner des notes, des rayures, de la côte du disque sur des sites internet qui n’existaient pas encore, à moins d’avoir le minitel, jeune, d’ailleurs Lou ne s’intéressa jamais à tout ça, sauf quand il fut trop tard, il voulait les disques pour les toucher, pas pour les revendre, et je le respecte pour ça, mais je dois dire que maintenant je le plains aussi... Pendant les premières années il trouva surtout des merdes, ça c’est moi qui le dit, pas lui, il trouva bien sûr l’infâme Metal Machine Music suffisamment de fois pour retapisser sa chambre, il trouva Rock & Roll Heart, il trouva Growing Up in Public, The Blue Mask ou Magic & Loss, qui n’était pas si vieux, et l’intégrale de la carrière solo de Lou prit ainsi place sur les étagères du Lou, qui acheta aussi les singles et les posters promo, tout son argent de poche y passait, par contre pour ce qui était du Velvet, là, c’était une autre histoire, car même les abrutis ne revendaient pas leurs disques du Velvet, à part à la limite le Live MCMXCIII et les bootlegs d’Europe de l’Est, ou alors trop chers, car il ne faut pas oublier que Lou, adolescent fils de plombier d’Amiens, n’avait pas à sa disposition des milles et des cents, ni alors ni maintenant... Ce qui paraît étrange aujourd’hui, c’est que « Lou Reed », le terme « Lou Reed », le faisait bien plus fantasmer que l’intitulé « Velvet Underground », avec la banane de Warhol qui lui semblait ringarde, pour des raisons que l’on comprend aisément... Lou, donc, écouta longtemps Lou avant de daigner se pencher sur le trou où gisait le Velvet, un trou dont on ne distinguait pas le fond et qui peut-être lui faisait peur, et quand ça arriva, ce fut un traumatisme, il dégotta le premier 33 tours, celui de la fameuse banane, aux puces de Saint Ouen lors de sa première fois à Paris, et il lui fit plus d’effet que son récent dépucelage avec une fille de joie des quartiers Nord, le genre d’effet qui s’échappe des cordes vocales de Lou pendant la redescente d’Heroin, après le passage bruitiste, ou pendant la montée, une jouissance telle que le sexe et la bouffe et l’argent et la gloire, après ça, allaient passer pour de bien tristes consolations... Lou avait alors seize ans, à peu près, et à partir de là, il se procura tout le Velvet, et quand je dis tout, c’est tout, les albums, les singles, les bootlegs, les live, toutes les versions même les picture discs, posters promos, articles de presse et flyers photocopiés, pas trop les t-shirts cependant, car Lou dit qu’il n’a jamais porté de t-shirts de groupe, aimer à la folie d’accord, mais se transformer en panneau publicitaire, non merci, tu es un peu comme ça, Lou, et moi je suis bien d’accord avec toi, et je t’ai toujours bien aimé, et à Bruxelles, tu étais la seule personne à qui parler, alors comprends bien que je comprends bien ce que tu as pu ressentir, quand Lou est mort et que tu l’as appris... Pour ceux qui ne te connaissent pas, il faut resituer : à ce moment-là tu avais besoin d’argent, ton usine avait fermée, un truc qui ne se raconte pas, et les allocations ne te suffisaient pas, seulement il y avait ce concert à New York où il fallait que tu ailles, car tu savais que la santé de Lou se dégradait et que ce serait un de ses derniers, d’ailleurs même toi, le fan ultime, émettait des réserves concernant l’horriblement nommé Lulu, avec Metallica, ça sentait la fin, aussi sûrement que les quartiers Nord sentaient l’émeute ou que Warhol le parfum, et tu rêvais de New York depuis si longtemps, et tu n’avais jamais quitté l’Europe, alors tu sais, tout le monde aurait fait pareil, tout le monde l’aurait vendu, ce disque sans pochette, un peu abimé, une copie-promo à la con que tu pensais être un service de presse, qu’un mec t’avais vendu quinze ans plus tôt à Amiens pour une bouchée de pain... Pour 500€, presque le prix du billet, tout le monde l’aurait lâché, surtout que toi, les côtes et les enchères et les éditions limitées et internet, tu ne t’y étais jamais intéressé... Et je pense à toi, Lou, depuis que tu m’as dit, et j’essaye de me figurer ce que tu as pu ressentir, lorsque tu as appris que le disque en question était un exemplaire unique au monde, un test-press rejeté avec un mauvais mix d’Heroin, celui avec moins de guitare, ce que tu as pu hurler, seul dans ta chambre au milieu de tes posters, lorsque tu as appris que l’homme qui te l’avait acheté l’avait revendu en quelques jours en y ajoutant deux zéros, et ce que tu as pu pleurer, lorsque tu as débarqué à New York en te répétant que tu n’avais pas tout perdu, que 500€ ce n’était 50.000€, non, mais pas rien pour autant, que tu allais voir Lou Reed après tout et que, dans le taxi entre l’aéroport et l’hôtel, le chauffeur t’as demandé ce qui t’amenait en ville, et que tu lui as expliqué, et qu’il y a eu un silence, puis qu’il t’as dit monsieur, écoutez, je ne veux pas gâcher votre séjour mais je dois vous dire quelque chose, je viens d’apprendre la nouvelle à la radio, quelque chose de terrible s’est passé quand vous étiez dans l’avion.

Pierre Larsen

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