Liberté d’expression

Eric Hazan - paru dans lundimatin#12, le 1er mars 2015

Il est parfois bon d’enfoncer des portes ouvertes. Que penser de la « liberté d’expression » dont on nous rebat les oreilles depuis un mois ? Il est vrai qu’au bistrot, on peut dire tout ce qu’on veut et que depuis la fin de la guerre d’Algérie on ne saisit plus de journaux. Alors, de quoi se plaint-on ? Quelle est cette liberté menacée qu’il
faudrait défendre ?

S’il n’y a plus de censure, c’est qu’il n’y a plus rien à censurer. Tous les médias sont en mains sûres, puisqu’ils appartiennent au CAC 40 ou à l’État. Le Monde est propriété de MM. Bergé, Pigasse et Niel, honorables milliardaires. Les Echos, principal quotidien économique, appartient à l’homme le plus riche de France, Bernard Arnault. Libération est contrôlé par Patrick Drahi, homme d’affaires franco-israélien qui détient également Numéricable, SFR et la chaîne d’information israélienne I 24 News, qui diffuse en France. Il vient d’acquérir L’Express, l’Expansion, Lire et d’autres périodiques du groupe belge Roularta. Le Figaro appartient à l’avionneur Serge Dassault, mis en examen en avril 2014 pour « achats de votes, complicité de financement illicite de campagne électorale et financement de campagne électorale en dépassement du plafond autorisé ». Le Nouvel Observateur a été récemment vendu par Claude Perdriel au trio propriétaire du Monde. Le JDD est la propriété d’Arnaud Lagardère et Le Point, celle de François Pinault, grand collectionneur milliardaire. Quant aux chaînes de télévision, TF1 appartient au bétonneur Bouygues, et BFM TV, chaîne d’information continue, à Alain Weill, qui veut en faire une CNN française. Le reste ronronne sous le contrôle distant et capricieux du ministère de la Communication.

Tout cela est connu. Et ce n’est pas grave, dit-on, car ces hommes (pas de femmes dans ces affaires) à chaussures pointues et chemises blanches n’interfèrent pas avec le contenu éditorial des organes qu’ils contrôlent. C’est vrai : ils n’en ont nul besoin. Ils ont placé aux commandes des gens à eux, lesquels ont construit une hiérarchie disciplinée et politiquement sûre. À tous les échelons, ils entretiennent une atmosphère de compétition, de crainte, de bagarre permanente qui rend impossible toute velléité d’émancipation. Moyennant quoi chacun peut écrire ou dire ce qu’il veut, mais par conviction personnelle, autocensure prudente ou conformisme paresseux, ce sera ce que souhaitent les puissants. La servitude intégrée n’est même pas pénible : les récriminations qu’on entend parfois portent sur les conditions de travail et l’atmosphère générale et jamais sur des entraves à la liberté d’expression.

À l’autre extrémité du pays, du côté des pauvres, des dizaines de procédures sont engagées pour « apologie du terrorisme ». La loi du 13 novembre 2014 prévoit que « le fait de faire publiquement l’apologie des actes de terrorisme est puni de cinq ans d’emprisonnement et de 75 000 euros d’amende ». Les juristes policiers qui ont concocté cette loi n’en ont pas tenu compte : il n’existe pas de définition légale du terme d’apologie, si bien qu’on peut y faire entrer n’importe quelle bêtise langagière. Un type en état d’ivresse dit aux policiers : « Il devrait y avoir plus de Kouachi, j’espère que vous serez les prochains ». Le tribunal de Valenciennes le condamne à 4 ans de prison ferme. Un autre ivrogne écope de 14 mois ferme à Paris pour avoir lancé : « je n’ai qu’une chose dans la vie, c’est de faire le djihad, c’est de buter des flics ». De telles condamnations se comptent par dizaines depuis l’affaire Charlie. Il s’agit paraît-il de protéger les « valeurs de la République », et en premier lieu la liberté d’expression.

Dans sa IXe Lettre au rédacteur du Censeur datée du 10 mars 1826, Paul-Louis Courier décrit les débuts de la parole humaine : « Si on eût réprimé dès le commencement ces coupables excès de l’esprit anarchique, et mis au secret le premier qui s’avisa de dire ba be bi bo bu, le monde était sauvé ; l’autel sur le trône, ou le trône sur l’autel, avec le tabernacle affermi pour jamais, en aucun temps il n’y aurait eu de révolutions. Les pensions, les traitements, augmenteraient chaque année. La religion, les mœurs…Ah ! que tout irait bien ! Mais fait-on jamais rien à temps ? Faute de mesures préventives, il arriva que les hommes parlèrent, et tout aussitôt se mirent à médire de l’autorité, qui ne le trouva pas bien, se prétendit outragée, avilie, fit des lois contre les abus de la parole ; la liberté de parole fut suspendue pour trois mille ans et, en vertu de cette ordonnance, tout esclave qui ouvrit la bouche pour crier sous les coups ou demander du pain était crucifié, empalé, étranglé, au grand contentement de tous les honnêtes gens. Les choses n’allaient point mal ainsi, et le gouvernement était considéré. »

Eric Hazan est écrivain et éditeur français. Il a fondé les éditions La Fabrique
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